Les Secrets du premier coffre (Le Bâtard de Kosigan)

24 juin 2020 7 Par Boudicca
Les Secrets du premier coffre

Titre : Les secrets du premier coffre
Auteur : Fabien Cerutti
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2020 (mai)

Synopsis : Six histoires hautes en couleur dans le monde du Bâtard de Kosigan ! Avec ce coffre empli de trésors littéraires, Fabien Cerutti propose six textes qui enluminent ou permettent de découvrir l’univers de sa série à succès Le Bâtard de Kosigan. Avec un récit de la jeunesse gouailleuse du Bâtard en Italie, une pièce de théâtre truculente à la cour d’Angleterre, un drame amoureux entre un pape et une satyre, un journal de voyage aux confins du monde en quête des elfes de Chine, et bien d’autres surprises encore, l’auteur nous émeut, nous surprend, nous fait frissonner, nous dépayse et nous emporte dans son imaginaire vif et attachant.

 

Un putain de chevalier de Ferrare et ses deux écuyers sur les routes du duché de Florence, voilà ce qu’on était devenus.Trois gars qu’avaient rien à voir avec d’éventuels survivants de l’armée de Sienne et qui savaient que dalle de la bataille d’Altopascio. J’te cache pas qu’on a serré les fesses en traversant Ferrone, le premier patelin où on est passés. Mais les pécores dans les pâturages nous ont balancé du « messire » et il y a même eu une ou deux donzelles pour nous zieuter en coin, si tu vois ce que je veux dire. Bref, ça avait l’air de rouler. 

Au temps où les créatures fantastiques peuplaient le monde…

C’est en 2014 que les lecteurs ont eu la joie de faire la connaissance d’un tout nouveau héros qui n’aura pas mis longtemps à remporter les suffrages de tous les amateurs de fantasy et d’histoire. Ce héros, c’est Pierre Cordwain de Kosigan, plus communément connu sous le nom de « bâtard de Kosigan », un mercenaire bourguignon charismatique et particulièrement retors. Embauché pour ses qualités de stratège par les plus grands seigneurs d’Europe, le personnage est au centre de plusieurs intrigues mettant en scène un Moyen-âge alternatif dans lequel les créatures issues de la mythologie et du folklore vivent bel et bien parmi la population humaine (autrefois en bonne entente, désormais difficilement, puisque les races anciennes sont victimes de persécutions orchestrées par l’église catholique). Quatre romans plus tard, le personnage demeure toujours aussi énigmatique et l’univers dans lequel il évolue toujours aussi fascinant, aussi l’auteur s’est-il fendu de plusieurs nouvelles pouvant servir, au choix, de complément ou d’introduction à la tétralogie d’origine (qui, espérons-le, sera amenée à s’étoffer rapidement). Le recueil des « Secrets du premier coffre » rassemble ainsi six récits situés dans l’univers de Kosigan, mais qui ne mettent pas pour autant systématiquement en scène le mercenaire. Parmi eux, trois textes sont totalement inédits (« Ineffabilis Amor » ; « Fille-de-joute » ; « Les jeux de la cour et du hasard ») tandis que les trois autres ont d’ores et déjà fait l’objet d’une parution dans les différentes anthologies publiées par Mnémos à l’occasion des Imaginales d’Épinal (« Légende du premier monde » paru dans « Créatures » en 2018 ; « Le crépuscule et l’aube » paru dans « Fées et automates » en 2016 ; « Les livres des merveilles du monde » paru dans « Destinations » en 2017). L’ouvrage était particulièrement attendu par les fans du bâtard (et ils sont nombreux !) et le résultat est plus qu’à la hauteur, tant sur le fond que sur la forme. Le recueil a en effet fait l’objet d’une présentation particulièrement soignée qui lui donne l’aspect d’un beau livre de collection. De même, les cartes situées au début et à la fin (en couleur !) sont absolument sublimes et permettent de se familiariser avec les frontières médiévales des principaux royaumes d’Europe et d’Orient. La beauté de l’écrin est toutefois loin d’être le seul atout du recueil qui séduit avant tout par la qualité des textes qui y sont rassemblés.

A la découverte de textes apocryphes

Il faut tout d’abord saluer le soucis de cohérence de l’auteur qui prend soin de replacer ces textes dans le contexte historique qu’il a imaginé. En effet, outre ce Moyen âge alternatif dans lequel évolue Kosigan, Fabien Cerutti a également mis en scène dans chacun de ses quatre romans un descendant du bâtard vivant dans un XIXe siècle similaire au notre, et dans lequel l’existence des créatures telles que les elfes, les centaures ou les satyres ne sont que des mythes. La tétralogie du « Bâtard de Kosigan » aborde ainsi, en parallèle des aventures du mercenaire, la thématique de l’histoire secrète, la plupart des preuves attestant de l’existence de ces créatures au Moyen âge ayant totalement disparu de l’histoire officielle sous l’influence d’un ordre religieux particulièrement méticuleux. C’était toutefois sans compter sur l’opiniâtreté de certains historiens et aventuriers qui sont parvenus à récupérer un certain nombre de documents non censurés de l’époque, dont les six textes de ce recueil, qui nous sont donc présentés comme des sources historiques inestimables et encore jamais divulguées. Chaque texte se révèle très différent du précédent, l’auteur se plaisant manifestement à varier les registres ce qui rend la lecture d’autant plus agréable. Ainsi, « Légende du premier monde » a tout du récit mythologique quand « Le crépuscule et l’aube » et « Fille-de-joute » reposent avant tout sur le suspens et l’action. « Les livres des merveilles du monde » empruntent pour leur part aux récits de voyage dans la tradition de ceux de Jean de Mandeville, tandis que « Ineffabilis Amor » et « Les jeux de la cour et du hasard » tiennent respectivement de la tragédie amoureuse et du théâtre humoristique (joli clin d’œil à Marivaux). La plume de l’auteur s’adapte évidemment en fonction du registre choisi et se fait ainsi tour à tour élégante ou gouailleuse, émouvante ou drôle.
Bâtard de Kosigan 3 Marteau des sorcières

Un Moyen âge merveilleux

Parmi les six textes du recueil, quatre servent avant tout à étoffer l’univers dans lequel se déroule l’action. C’est le cas de « Légende du premier monde » dont l’action se déroule dans la ville d’Ys antique, où deux hommes tentent de mettre au point une nouvelle race de créatures afin de remporter le concours organisé tous les cinq par le couple royal. Seulement entre les femmes-dauphins, les pégases, les dragons, ou encore les ptérodactyles marins, la concurrence est rude ! En très peu de pages, l’auteur parvient à mettre sur pied un décor incroyablement immersif et une intrigue passionnante dont le rythme ne faiblit pas jusqu’à la fin. Une belle réussite qui permet d’en apprendre un peu plus sur l’une des races que l’on retrouve dans les aventures du chevalier de Kosigan. On retrouve l’époque médiévale avec « Ineffabilis Amor », une nouvelle qui met en scène le parcours du pape Innocent III, celui-là même à l’origine des fameuses « croisades noires » et de la persécutions des races anciennes. Le texte est suffisamment long pour s’apparenter à une novella plus qu’à une nouvelle, et la qualité est une fois encore au rendez-vous. L’auteur met en scène des personnages attachants dont il prend soin de détailler la psychologie et qui se révèlent agréablement complexes et ambigus. « Le crépuscule et l’aube » se déroule pour sa part au XIIIe siècle et met en scène la disparition de l’une de ces races anciennes et la tentative désespérée de l’une des rares survivantes pour préserver son peuple. Le texte est plein de suspens et, s’il est sans doute celui du recueil qui m’a le moins enthousiasmée, il n’en demeure pas moins intéressant. Enfin, « Les livres des merveilles du monde » met en scène le fameux Jehan de Mandeville dont on suit quelques unes des péripéties lors de son voyage vers l’Orient à la recherche des elfes de jade. L’occasion de croiser des peuplades et des créatures méconnues, tout en évoluant à travers des paysages follement exotiques qui enflamment l’imagination. Un régal !

Pierre Cordwain de Kosigan sur le devant de la scène

A ces textes développant l’univers uchronique de Fabien Cerutti s’ajoutent deux autres textes qui, eux, mettent directement en scène Pierre Cordwain de Kosigan. La première nouvelle dans laquelle on retrouve notre bâtard est « Fille-de-joute » dont la narration est assurée par un compère du mercenaire qui nous relate l’une de ses aventures en Italie, au tout début de sa carrière. Le ton est volontiers mordant et le vocabulaire particulièrement fleuri, ce qui donne une belle touche d’authenticité au récit qui se lit avec grand plaisir. On y retrouve l’ambiance des tournois, déjà au centre de l’intrigue du premier tome (« L’ombre du pouvoir »). La nouvelle emprunte aussi énormément au film « Chevalier » de Brian Helgeland (Heath Ledger, Paul Bettany, Rufus Sewell…) dont l’auteur reprend non seulement l’intrigue mais également les personnages ainsi qu’une grande partie des dialogues dans la première partie. Heureusement, la seconde moitié de la nouvelle s’écarte du film et emprunte une direction plus inattendue qui permet au bâtard de Kosigan de faire la démonstration de sa rouerie et de son endurance. Une vraie réussite ! Enfin, « Les jeux de la cour et du hasard » ont la particularité d’être écrits sous la forme d’une pièce de théâtre, et donc exclusivement en dialogues. Le ton y est beaucoup plus léger, et les enjeux moins élevés (au premier abord…) puisqu’il y est question de querelles amoureuses et de séduction à la cour du roi d’Angleterre Edward III. On est là encore ravis de retrouver le personnage du mercenaire, de même que certains de ses plus fidèles compagnons. Complot, trahison, amours déçus, luxure… : tous les ingrédients nécessaires à une bonne intrigue de cour sont présents, et on passe un excellent moment à tenter de comprendre ce que manigance Kosigan, et à estimer s’il est en train de se faire rouler ou s’il a, comme souvent, déjà plusieurs coups d’avance sur ses adversaires.

Fabien Cerutti vient étoffer grâce à ces six nouvelles l’univers dans lequel évolue le bâtard de Kosigan. Chaque texte adopte un registre différent, preuve s’il en fallait du talent de l’auteur qui se révèle aussi à l’aise lorsqu’il écrit une pièce de théâtre humoristique qu’une cruelle tragédie amoureuse. Que se soit pour la beauté de l’objet-livre lui-même, la qualité de la plume de l’auteur, le charme des protagonistes ou la complexité des intrigues, ce recueil est absolument à découvrir, que vous soyez déjà fans du mercenaire ou que vous souhaitiez simplement vous familiariser avec l’univers dans lequel il évolue.

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 2 ; Tome 3 ; Tome 4

Autres critiques : Aelinel (La bibliothèque d’Aelinel) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Dionysos (Le Bibliocosme) ; Elhyandra (Le monde d’Elhyandra) ; L’ours inculte ; Ombrebones

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