Les Secrets du premier coffre (Le Bâtard de Kosigan)

12 juin 2020 9 Par Dionysos
Les Secrets du premier coffre

Titre : Les Secrets du premier coffre
Nouvelles : Légende du premier monde ; Ineffabilis Amor ; Le Crépuscule et l’Aube ; Fille-de-joute ; Le Livre des Merveilles du monde ; Les Jeux de la cour et du hasard
Auteur : Fabien Cerutti
Éditeur : Mnémos [site officiel]
Date de publication : juin 2020

Synopsis : Six histoires hautes en couleur dans le monde du Bâtard de Kosigan !
Avec ce coffre empli de trésors littéraires, Fabien Cerutti propose six textes qui enluminent ou permettent de découvrir l’univers de sa série à succès Le Bâtard de Kosigan. Avec un récit de la jeunesse gouailleuse du Bâtard en Italie, une pièce de théâtre truculente à la cour d’Angleterre, un drame amoureux entre un pape et une satyre, un journal de voyage aux confins du monde en quête des elfes de Chine, et bien d’autres surprises encore, l’auteur nous émeut, nous surprend, nous fait frissonner, nous dépayse et nous emporte dans son imaginaire vif et attachant.

Coup de coeur

Sur les trente-cinq gus dela section, on s’est retrouvés à trois péquenots encore capables de pisser debout. Y’avait moi, Cordwain, le gros Cinghiale et Codino. Ouais, je sais, àa fait quatre, mais Codino, il pouvait plus pisser debout. Le pauvre gars dégorgeait de sang par tous les orifices. Heureusement, on est des gars charitables, on lui a filé un coup de main pour pas qu’il souffre trop. En conséquence, comme je te disais, on s’est retrouvés à trois.

dans « Fille-de-joute »

Après la publication des quatre tomes du Bâtard de Kosigan, Fabien Cerutti a réuni en 2020, dans Les Secrets du premier coffre, six textes plus courts mais tout de même conséquents (des nouvelles et des novellas) en un premier recueil, toujours chez les éditions Mnémos, afin de développer un univers déjà riche.

Mise en abîme

Avec Les Secrets du premier coffre, Fabien Cerutti allie l’utile à l’agréable. En effet, il s’agit du premier recueil de nouvelles (et de novellas) dans l’univers du Bâtard de Kosigan : la lectrice et le lecteur de cette série ont de quoi s’amuser avec six textes, trois réédités et trois inédits. Toutefois, l’auteur ne mise pas sur le simple fait de créer un recueil, mais en profite pour allier le fond à la forme. Ainsi, ces six textes sont autant de textes soit supposés apocryphes, soit révélant de nouvelles sources historiques, qui auraient été découvert lors de fouilles dans le château de Maulnes (voir Le Bâtard de Kosigan, tome 1 : L’Ombre du Pouvoir). C’est d’ailleurs Elizabeth Hardy (un personnage important, notamment du 4e tome) qui édite ce recueil. En plus d’un recueil très attirant, on peut donc se préparer à y découvrir une mise en abîme efficace et très habile de cet univers médiéval-fantastique, car l’auteur a l’habitude d’enchevêtrer des sources inventées et véridiques, en pastichant la science diplomatique bien connue des historiens et des archivistes. D’ailleurs, le graphisme choisi par les éditions Mnémos pour ce livre montre à la fois le soin apporté à la publication de ce recueil et un clin d’œil aux ouvrages de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe. Enfin, rappelons que le principe de cette série est que les créatures fantastiques décrites dans de nombreuses sources médiévales ont bien existé, mais ont disparu à partir du XIIIe siècle, principe sur lequel l’auteur greffe ensuite différentes mythologies saupoudrées dans ces nouvelles.

La paix est un cadeau divin mais elle rend outrageusement vulnérables les peuples qui s’imaginent à l’abri de violences futures.

dans « Légende du premier monde »

Légende du premier monde

Ce premier texte est déjà paru dans l’anthologie des Imaginales 2018, Créatures, et a été très légèrement retouché par l’auteur. Il s’agit probablement du plus ancien texte que l’auteur écrira dans cet univers, car nous remontons dans la haute Antiquité, au sein du royaume des Atalan’théis, légendaire entité en paix depuis des lustres et où la science est devenue l’objet de passionnants jeux du cirque remodelés. En effet, l’un des enjeux de pouvoir y est de créer génétiquement des races de créatures de plus en plus belles, redoutables, guerrières ou obéissantes. Dans ce contexte, un vieux maître désavoué par le couple royal prend sous son aile un jeune parvenu ayant des pouvoirs en matière végétale ; à eux deux, ils façonnent une nouvelle race humanoïde : une Iëlfelanane. Or, vis-à-vis des pégases, des ptérodactyles marins et autres dragons, il s’agit de l’entraîner rudement sur tous les aspects en vue de remporter le concours royal quinquennal, synonyme d’une influence considérable. Comme autour d’eux gravitent d’autres enjeux, par exemple l’oppression d’humanoïdes combattants appelés « Orcs » ou le conflit sous-jacent avec la nation voisine, Mû an’théis, l’auteur nous immerge très vite dans une intrigue dense et passionnante. Une très belle entrée en matière où le bestiaire est en folie !

Ineffabilis Amor

Et voici le premier texte inédit du recueil ! Il s’agit de la biographie de Lotario dei Conti, di Segni. Connaissez-vous Lothaire de Conti, de la famille des comtes de Segni ? Il se trouve que ce Lotario fut un ecclésiastique de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle, qui devint pape sous le nom d’Innocent III. Si vous ne savez sur quoi a porté son action en tant que souverain pontife, ne vous divulgâchez rien en allant voir avant de lire cette novella, mieux vaut lire la version de Fabien Cerutti, elle est bien plus inventive ! À part plusieurs coquilles, le récit est très agréable à suivre, car le jeune Lotario découvre énormément au contact des faunes, notamment en matière charnelle, car il côtoie une jeune représentante de cet ancien peuple des bois. Même si on se doute de la fin, la lecture est savoureuse et colle parfaitement aux éléments introduits dans les autres récits du Bâtard de Kosigan.

Il est édifiant de constater à quel point la violence se répand facilement, pour peu qu’elle soit légitimée par une autorité jugée supérieure… et que les gens aient quelque chose à y gagner.

dans « Ineffabilis Amor »

Le Crépuscule et l’Aube

Celui-ci est un texte déjà paru dans l’anthologie des Imaginales 2016, Fées et Automates, et retouché ensuite. C’est une nouvelle qui est consacrée à la disparition d’un des peuples anciens peuplant encore le royaume de France du XIIIe siècle revisité par l’auteur. Les Elfes ont été traqués, comme bien d’autres, mais ont encore les moyens, notamment technologiques, de peser sur la géopolitique européenne. Ainsi, le maître ingénieur Falco Matteoti ébauche la construction d’un être inanimé auquel il compte bien insuffler la vie et l’âme à l’aide des fays du coin. Le mythe de Prométhée est reconduit dans ce contexte médiéval-fantastique, mais des inquisiteurs rôdent pour contrer les plans des dames des bois. À nouveau, c’est la survie d’une espèce qui porte la reproduction au cœur de l’intrigue : Nelissa Vélane est une Fay qui cherche à préserver le devenir de sa race, quitte pour cela à s’atteler à une expérience inconnue…

Fille-de-joute

Deuxième texte inédit du recueil, Fille-de-joute saute encore quelques années pour nous emmener en Italie, alors que Pierre Cordwain de Kosigan, surnommé déjà le Bâtard de Kosigan, fait ses premières armes en tant que capitaine de compagnie de mercenaires. Le ton a clairement changé vis-à-vis des précédents textes qui tenaient soit de la légende, soit de l’hagiographie, ce qui est assez proche, au fond. Ici, nous sommes dans de la pure aventure débridée, d’autant qu’elle est narrée du point de vue d’un des routiers du Bâtard, le gallois Kerth Killarden en l’occurrence, et son franc parler est sans nul doute un gage de filouterie et de « gouaillerie » (comme le promet la quatrième de couverture). Dès le départ, on sent que l’auteur revisite le scénario du film « Chevalier » (film de 2001 de Brian Helgeland avec le très bon Heath Ledger, très distrayant et innovant à défaut d’être historiquement rigoureux) : Cordwain et deux de ses mercenaires montent un coup et tentent de survivre en milieu hostile en participant à un tournoi. Cette situation fait écho au premier tome de la série où une des meilleures scènes était celle d’un tournoi vu par un initié comme le chevalier Cordwain. Pourtant, ici, à écouter le fougueux Kerth, Cordwain n’y connaît quasiment rien et c’est bien ce qui fait le sel de cette nouvelle… À moins que ce ne soit les dernières phrases qui pimentent d’autant plus ce qu’on savait d’ores et déjà des aventures du Bâtard.

On est tous le con de quelqu’un mais je crois qu’à ce moment-là j’me suis dit que, lui, c’était le con de tout le monde. Je l’aimais bien, hein, faut pas croire, pis sur un champ de bataille, c’était le bon gars à avoir à côté ; mais des fois c’était pas simple à supporter.

dans « Fille-de-joute »

Le Livre des Merveilles du monde

Celui-ci est un texte déjà paru dans l’anthologie des Imaginales 2017, Destinations, retouché, augmenté de quelques allusions supplémentaires au reste de la série et retitré pour l’occasion. Nous suivons l’érudit Jehan de Mandeville qui effectue un périlleux voyage à la demande de la comtesse de Champagne, rare représentante de la race elfique, afin d’aller délivrer un message aux « Elfes de jade » résidant dans les forêts d’Extrême-Orient. Cela le conduit à une (très) longue traversée mouvementée, voire rocambolesque, de l’Europe et de l’Asie : des combats, des trahisons et surtout des rencontres avec des créatures étonnantes, cela donne l’impression de suivre un zoologue en expédition et c’est passionnant ! La toute fin engage la série du Bâtard de Kosigan sur toute autre voix de l’imaginaire, à voir si l’auteur nous reparlera un jour de la destinée des Elfes.

Les Jeux de la cour et du hasard

Ultime texte et troisième inédit du recueil, Les Jeux de la cour et du hasard se présentent sous la forme d’une pièce de théâtre, ce qui est déjà suffisamment rare pour être noté. Pour l’anecdote, celle-ci est censée avoir été écrite par Pierre Chamblain (1721 est étonnamment une année où il ne publia pas de pièce de théâtre), dont le nom complet est en fait Pierre Carlet de Chamblain de… Marivaux ! Et il y en a du marivaudage, dans ces pages ! Pastiche de la véritable pièce de 1730, Le Jeu de l’amour et du hasard, ce texte est un enchaînement quasi burlesque de saynètes mettant en scène la cour d’Angleterre du XIVe siècle où le lecteur retrouve le chevalier de Kosigan encore en affaires, tantôt sonnantes et trébuchants, tantôt politiques, et parfois même sentimentales… La routine donc pour lui ! La difficulté réside alors dans le fait de devoir contenter tous ceux qui l’ont sollicité. Fabien Cerutti s’en sort très bien, car il se passe de didascalies, n’indique pas le nom des personnages et cela se lit parfaitement, de façon très légère et fluide, à peine devine-t-on les ajouts nécessaires aux dialogues pour imaginer les effets théâtraux envisagés. Un dernier texte, long mais rapide, à découvrir !

Approfondissements de cette série

À coup de préface et d’interfaces, l’auteur domine son sujet de la tête et des épaules, il nous immerge complètement dans son univers en poussant la mise en abîme très loin. Ses six textes sont édités dans l’ordre chronologique de cet univers (de l’Antiquité au XIVe siècle) et trois magnifiques cartes viennent agrémenter le début et a fin de l’ouvrage, en se concentrant sur le royaume de France, les principautés italiennes et les routes extrême-orientales de la soie aux XIIIe et XIVe siècles. Qu’apportent donc ces six textes à l’univers de Kosigan ? D’abord, ils permettent à l’auteur de varier les styles, car on retrouve deux récits d’aventures très classiques pour cette série, mais également une pièce de théâtre, un conte, une biographie historique et un journal d’expédition. On notera la variation des styles d’écriture, notamment entre le vocabulaire quasi guindé des Jeux de la cour et du hasard et celui le plus argotique possible de Fille-de-joute. Ces six récits approfondissent les enjeux déjà développés dans les quatre tomes initiaux. On retrouve la matière forcément très « société secrète » de l’ensemble du propos : chaque texte est une redécouverte d’une Histoire dissimulée après coup ; les personnages antiques et médiévaux ne le savent pas, mais leur Histoire ne nous est pas connue. L’auteur opte souvent pour les peuples tourmentés par l’Église catholique, médiéval-fantastique oblige : la lutte contre le paganisme est progressive, par contre les allusions à l’antisémitisme sont récurrentes. Dans l’ensemble, la répression humaine contre d’autres races humanoïdes développe d’abord le thème du rapport à l’Autre, avec tous les réflexes racistes qui peuvent survenir (il me semble que l’usage du mot « race » est possible ici, car il ne s’agit pas d’humains comme nous les connaissons, mais d’humanoïdes, des elfes, des orcs, des faunes, etc.). Pour terminer, le cœur de l’écriture de Fabien Cerutti réside à la fois dans le jeu littéraire déjà abordé plus haut et le jeu historique, quand il mêle un maximum d’événements authentiques, qui nous sont connus, avec des explications les plus fantasy possibles. Notons que les trois textes inédites misent au moins en partie sur des aspects sensuels, voire sexuels, ce qui est souvent très amusant. Difficile de choisir un texte préféré, tant ils sont différents mais avec une écriture régulièrement rigoureuse : Fille-de-joute est celui qui colle le plus à l’ambiance des quatre tomes initiaux, Légende du premier monde est celui qui fait imaginer le plus de possibilités ; sûrement une faiblesse personnelle pour Ineffabilis Amor, tant il mélange des éléments très historiens (ça me rappelle la fac avec grand plaisir) et des aspects très crus mais toujours joliment enrobés.
série kosigan
Même en connaissant déjà les trois textes réédités, Les Secrets du premier coffre font donc extrêmement plaisir à lire, c’est un bonheur de revenir dans l’univers du Bâtard de Kosigan ! Avec ces six textes, il y a un peu de tous les styles pour découvrir de diverses manières, ce médiéval-fantastique si compatible avec l’Histoire telle que nous la connaissons.

Voir aussi :
Tome 1 ; Tome 2 ; Tome 3 ; Tome 4

Autres critiques :
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OmbreBones (Chroniques de l’Imaginaire)

The Maki Project

Cette critique est la 23e de ma participation au Projet Maki 2020.

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