Épées et magie

27 avril 2020 4 Par Boudicca
Épées et magie

Titre : Épées et magie (anthologie)
Directeur : Gardner Dozois
Auteurs : Daniel Abraham ; Elizabeth Bear ; C. J. Cherryh ; Kate Elliott ; Robin Hobb ; Cecelia Holland ; Matt Hughes ; Ellen Kushner ; Rich Larson ; Ken Liu ; Scott Lynch ; George R. R. Martin ; Garth Nix ; K. J. Parker ; Lavie Tidhar ; Walter Jon Williams
Éditeur : Pygmalion
Date de publication : 2019 (octobre)

Synopsis : La fantasy est un univers d’une richesse parfois insoupçonnée. La veine la plus épique, dont Tolkien est l’auteur emblématique, est à l’honneur dans cette anthologie inédite. Créatures étranges, pouvoirs surnaturels, guerrières et combattants féroces frôlant la mort à chaque coup d’épée et de formule magique sont réunis dans ces nouvelles. Comme dans Dangerous Women ou Vauriens, Gardner Dozois a choisi, pour illustrer cette thématique forte, les plus talentueux auteurs contemporains du genre, dont George R.R. Martin, Robin Hobb et Scott Lynch.

 

La swords & sorcery à l’honneur

Gardner Dozois est un écrivain et anthologiste de renom (malheureusement décédé il y a peu) à qui on doit une grande quantité d’anthologies d’imaginaire (souvent co-dirigées par G. R. R. Martin) dont plusieurs ont été traduites ces dernières années en France (« Dangerous Women », « Chansons de la Terre mourante », « Vauriens »). On y retrouve souvent les mêmes auteurs, certains bien connus du public francophone (dans le cas présent Scott Lynch, Robin Hobb, G. R. R. Martin, Ellen Kushner, Ken Liu), et d’autres beaucoup plus méconnus car peu (voire pas) traduits (Cecelia Holland, Lavie Tidhar, Rich Larson…). Comme ses prédécesseurs, l’ouvrage se révèle de qualité et se focalise autour d’une thématique précise qui correspond généralement à un archétype de la fantasy. Ici, c’est à la « swords and sorcery » que Gardner Dozois a voulu rendre hommage, un sous-genre popularisé par les écrits d’auteurs comme E.R. Burroughs, R. E. Howard ou encore Fritz Leiber, et qui connaît aujourd’hui encore un grand succès, bien que sous des formes quelque peu différentes. L’anthologie est, à ce titre, particulièrement révélatrice du fossé qui sépare des auteurs adeptes d’une fantasy plus classique, faisant la part belle aux duels de mages ou à la quête d’artefacts magiques, et d’autres résolument plus modernes et qui tentent au contraire de se détacher des stéréotypes du genre. De même, la manière de traiter le sujet varie énormément en fonction des auteurs, certains se conformant à la lettre à la thématique, et faisant ainsi de l’épée le ressort central de leur intrigue, tandis que d’autres se contentent d’une simple évocation. Certaines mettent en scène des bretteurs, d’autres des assassins, des escrocs, des mercenaires ou encore de simples quidams confrontés à des circonstances particulières. Quelques uns optent pour l’humour et la légèreté, quand la plupart dépeignent des univers violents et n’épargnent pas leurs personnages. Certains textes sont bons, d’autres franchement excellents, et une poignée seulement peu captivants. Bref, en dépit d’une thématique à priori assez restreinte, « Épées et magie » propose une grande variété et permet de rendre compte de la richesse et du renouvellement qu’a à offrir la swords and sorcery.

Épées et magie…

Faisons dans un premier temps un petit tour d’horizon des textes les plus « classiques » de l’anthologie, ceux dans lesquels apparaissent magiciens, objets enchantés, dragons ou démons. « L’épée de la Destinée » de Matt Hughes remplit un certain nombre de ces critères, puisqu’il met en scène un jeune magicien qui, après avoir échoué à mener à bien la mission que lui avait confié son maître (en l’occurrence mettre la main sur une épée magique), va se retrouver malgré lui victime des manigances d’un autre enchanteur. L’auteur réutilise ici un grand nombre de stéréotypes, mais avec beaucoup de second degré et de clins d’oeil assumés à d’autres œuvres de fantasy (« Bilbo le hobbit », notamment), ce qui donne à l’ensemble un certain charme. Dans un autre registre, C. J. Cherryh s’inspire elle aussi d’une œuvre littéraire devenue culte puisqu’elle met en scène un garçon dont le grand-père, tout juste décédé, était un contemporain de Beowulf (« Hrunting »). En voulant rompre la malédiction qui pèse sur sa famille, le jeune homme va découvrir que le héros auréolé de gloire des légendes n’était peut-être pas si honnête qu’on le dit. En dépit de petits problèmes de rythme, le contexte nordique est intéressant, de même que la volonté de l’auteur de se confronter à une figure mythique aussi imposante. Cecelia Holland fait elle aussi dans le traditionnel avec « L’épée Tyraste », nouvelle dans laquelle elle met en scène un roi cruel et fourbe, un jeune héros avide de vengeance, et une épée magique forgée par des artisans nains. Le dénouement est prévisible mais les personnages sont néanmoins attachants, à commencer par le protagoniste qui se révèle remarquablement dégourdi. Les trois autres textes de l’anthologie qui ont privilégié une approche plus classique de la thématique m’ont en revanche assez déçue, à commencer par celui de Scott Lynch, qui est pourtant un auteur que j’affectionne d’ordinaire. Qu’il s’agisse de récupérer le trésor gardé par un dragon (« La fumée de l’or est la gloire » – Scott Lynch), de traquer une divinité dévoreuse d’âmes en compagnie d’un magicien et d’un pantin doué de conscience (« Une piste longue et froide » – Garth Nix), ou encore de percer les secrets d’un magicien enfermé dans une tour sans cesse changeante (« La tour moqueuse » – Daniel Abraham), aucune de ces nouvelles ne brille vraiment ni par son intrigue, ni par ses personnages.

… Poudre et violence

Beaucoup d’auteurs présents au sommaire optent pour leur part pour une approche plus originale de la thématique, notamment certains qui préfèrent visiblement faire parler la poudre plutôt que les lames. C’est le cas de Rich Larson qui signe l’une des meilleurs nouvelles de l’anthologie avec « L’énigme Colgrid » qui met en scène un duo de voleurs engagé pour tuer le chef de la pègre locale. Les personnages sont bien campés, et on peut tout à fait imaginer d’autres histoires mettant en scène les deux voleurs qui possèdent chacun leur charme et leur part d’ombre. L’intrigue est quant à elle bien construite et le cadre est assez original puisqu’il met en scène une ville industrielle gangrenée par la mafia. L’ambiance est d’ailleurs résolument sombre, le texte abordant des sujets tels que le travail des enfants, les ravages de la drogue et de la pauvreté, le tout avec crudité et sans sensiblerie. On est un peu dans le même registre avec « La Cascade, une nouvelle de flingues et de sorcellerie » signée Lavie Tidhar qui met ici en scène un mercenaire accro à la drogue et engagé pour voler une relique gardée par un dieu. Là encore l’atmosphère est lourde et le personnage pas franchement un modèle de vertu, et c’est ce qui fait en partie le charme du texte qui esquisse les traits d’un univers prometteur. Certains des auteurs restent pour leur part fidèles à l’arme qui a donné son nom au sous-genre, mais délocalisent leur intrigue à une époque ou dans un lieu qui rompt avec la monotonie du médiéval-européen. C’est le cas de Kate Elliott avec « Je suis bel homme, dit Apollon Freux », un texte prenant place dans la Rome antique (mais qui peine à éveiller l’intérêt du lecteur), ainsi que de Walter Jon Williams qui convainc davantage avec « Le triomphe de la vertu » dont le cadre se rapproche plus du XVIIe ou XVIIIe et qui met en scène un courtisan lancé à la poursuite de l’assassin ayant attenté à la vie d’une noble dame. Pour ce qui est de l’originalité géographique, il faut se tourner vers les (bons) textes d’Elizabeth Bear, qui met en scène dans « Le Mal du roi » une jeune femme et ses deux étranges gardes du corps en mission sur une île tropicale, ou bien de Ken Liu, qui s’inspire de la culture asiatique et relate le parcours d’une jeune femme enlevée et formée pour devenir un assassin d’un genre particulier (« La fille cachée »).

Retour en territoires connus

Qu’ils aient choisi l’une ou l’autre de ces deux approches, plusieurs de ces auteurs n’ont en tout cas pas résisté à la tentation de réinvestir des univers déjà existants. C’est le cas d’Ellen Kushner et de sa nouvelle « Quand j’étais bandit de grand chemin » qui nous fait renouer avec l’univers d’ « A la pointe de l’épée ». On y retrouve ainsi un jeune Richard Saint-Vière dont l’autrice nous relate les premières années aux Bords d’Eau, qu’il s’agisse de ses expériences professionnelles (garde du corps, duelliste… et donc bandit de grand chemin !) ou amoureuses. Un texte qui a davantage d’intérêt si on connaît déjà le personnage et la ville, mais qui peut aussi permettre à des lecteurs néophytes de se familiariser avec les particularités et surtout la violence qui règne aux Bords d’Eau. Robin Hobb situe quant à elle son intrigue dans les Six-Royaumes, et plus précisément à un moment précis des premiers tomes de « L’assassin royal » puisqu’il y est fait mention des pirates rouges et de la forgisation des habitants (« L’épée de son père »). Sans surprise, la nouvelle se révèle excellente, non seulement parce qu’on est ravi de retrouver l’univers (et le personnage de Fitz en « gest-star »), mais aussi et surtout parce que l’autrice n’a pas son pareil pour créer des héros attachants et dépeindre leurs tourments. Difficile dans ces conditions de ne pas prendre en affection l’héroïne du récit qui attend désespéramment le retour de son père qui, elle en est certaine, aura su résister aux transformations que les pirates lui auront imposé. A noter toutefois que, comme dans la plupart des autres textes, l’ambiance est là encore particulièrement oppressante et la violence omniprésente. Âmes sensibles s’abstenir ! Même chose avec les deux textes chargés respectivement d’ouvrir et de clore l’anthologie et qui figurent l’un et l’autre parmi les meilleurs. Dans « Que le meilleur gagne », K. J. Parker met en scène un forgeron embauché par un jeune homme pour lui forger la meilleure épée au monde afin qu’il puisse aller confronter l’homme qui a tué son père. Comme dans « La trilogie Loredan », l’auteur se montre extrêmement disert et précis concernant le travail de la forge, ce qui s’avère absolument passionnant. L’intrigue est pour sa part bien construite, la tension se renforçant au fil des pages et, même si la chute est un peu prévisible, le tout reste cohérent et assez marquant. Enfin, G. R. R. Martin nous entraîne dans un Westeros en guerre, trois cent ans avant les événements relatés dans « Game of thrones », alors que les deux fils d’Aegon Ier se disputent le trône. La nouvelle est excellente mais je ne m’attarderais pas dessus puisqu’elle a également récemment été publiée dans « Feu et sang », un ouvrage recensant les textes de l’auteur consacré à l’histoire de Westeros et dont j’ai déjà parlé il y a peu.

Gardner Dozois nous offre une fois encore une anthologie de qualité, qui fait la part belle à un sous-genre visiblement toujours aussi inspirant pour les auteurs et populaire auprès des lecteurs. Tous les textes ne se valent évidemment pas, et si vous ne deviez en retenir que quelques uns je vous encourage fortement à découvrir les nouvelles de K. J. Parker (« Que le meilleur gagne »), Robin Hobb (« L’épée de son père »), Walter Jon Williams (« Le triomphe de la vertu »), Rich Larson (« L’énigme Colgrid »), et bien sûr G. R. R. Martin (« Les fils du dragon »). Vive la swords and sorcery !

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