Magie grise, tome 1 : Le phare au corbeau

20 septembre 2019 4 Par Boudicca

Titre : Le phare au corbeau
Cycle/Série : Magie grise, tome 1
Auteur : Rozenn Illiano
Éditeur : Critic
Date de publication : 2019 (août)

Synopsis : Agathe et Isaïah officient comme exorcistes. L’une a les pouvoirs, l’autre les connaissances ; tous deux forment un redoutable duo. Une annonce sur esoteric.net, le réseau social des sorciers, retient leur attention. Un confrère retraité y affirme qu’un esprit nocturne hante le domaine d’une commune côtière de Bretagne. Lorsque les deux exorcistes débarquent sur place, le cas se révèle plus épineux que prévu : une étrange malédiction, vieille de plusieurs générations, pèse sur le domaine de Ker ar Bran, son phare et son manoir. Pour comprendre et conjurer les origines du Mal, il leur faudra creuser dans un passé que certains aimeraient bien gardés enfoui… S’inspirant des contes et légendes bretons, voici un roman fantastique mené comme un polar, la première enquête du duo Agathe et Isaïah.

 

Isaïah est tombé sur l’annonce en parcourant Esoteric Net. Ce forum à l’ancienne fait office de réseau social pour les sorciers lorsque ces derniers veulent se mettre en contact ou échanger des informations, et aussi proposer des missions du genre de celles que nous accomplissons. Je suppose que ce moyen de communication aurait eu toute sa place dans Harry Potter si les bouquins s’étaient déroulés à notre époque.

Histoires de fantômes

Pour sa rentrée littéraire 2019, les éditions Critic ont choisi de mettre en avant un roman signé Rozenn Illiano qui nous offre avec « Le phare au corbeau » une passionnante histoire de fantômes. Le récit met en scène Agathe, une jeune femme ayant la particularité de voir les esprits, et son associé et ami, Isaïah, qui ne possède pour sa part aucun pouvoir à proprement parler mais qui peut, à l’aide de rituels, renvoyer les fantômes dans l’au-delà. Un savoir-faire que notre héroïne lui envie, les sorciers dotés d’un don similaire au sien possédant d’ordinaire des pouvoirs psychopompes qui, malheureusement, lui font défaut. Malgré ce léger couac, le duo fonctionne parfaitement, la première s’occupant de repérer et attirer les esprits tandis que le second se charge de les exorciser. Et le travail ne manque pas ! Appelés à la rescousse par des gens ordinaires, désespérés par l’intrusion du surnaturel dans leur quotidien, nos exorcistes vadrouillent de maison en maison afin de faire disparaître ces esprits qui rendent la vie impossible aux propriétaires. Car si certains fantômes un peu farceurs se contentent de faire claquer les portes ou de changer des objets de place, d’autres, vraiment en colère, n’hésitent pas à aller plus loin, en provoquant des cauchemars chez les plus jeunes, par exemple, ou en se livrant au sabotage. Si la plupart des gens s’effraient (à raison) de ces manifestations surnaturelles, Agathe et Isaïah eux, ont une sacré expérience en la matière et ne sont plus guère impressionnés par grand-chose. Du moins jusqu’à ce qu’on les envoie à Landrez, petit village côtier situé en Bretagne où on les charge d’une mission à priori tout à fait banale : exorciser une vieille propriété implantée en marge du village et qu’un jeune couple vient d’acquérir afin de la transformer en maison d’hôtes. Seulement des légendes courent autour de cet endroit, et notamment du phare qui jouxte le manoir et qui est réputé pour avoir causé la mort de tous les anciens propriétaires ainsi que bien d’autres drames. Simples superstitions ? C’est ce que nos deux héros pensaient avant de découvrir la sombre aura qui plane sur le domaine et de se livrer, sans succès, à leurs rituels habituels. Il leur faut alors se rendre à l’évidence : les fantômes qui hantent Ker Ar Bran sont bien plus puissants que ceux auxquels ils ont déjà eu affaire.

La Bretagne à l’honneur

Le roman possède de nombreuses qualités parmi lesquelles on peut notamment mentionner le choix du cadre puisque l’essentiel du récit se déroule au fin fond d’un village breton. Un environnement propice aux légendes et familier des lecteurs, ce qui facilite l’immersion tout en rendant l’intrusion du surnaturel encore plus effrayant. Le récit comporte également plusieurs scènes se déroulant à Paris, lieu de résidence de nos héros, ce qui permet à l’auteur d’esquisser les contours de son univers qui, de toute évidence, sera amené à se développer dans de futurs autres tomes (même si le roman se suffit parfaitement à lui-même). On découvre ici un monde dans lequel subsistent de petites touches de surnaturel et où, contrairement à ce dont on a l’habitude dans ce genre de récit, cela n’a rien de secret. Notre duo ne cache donc absolument pas ses activités et leurs dons respectifs suscitent davantage la curiosité que le scepticisme chez le « grand public », ce qui explique qu’ils soient considérés comme une solution parfaitement envisageable pour certaines personnes désespérées. Les manifestations surnaturelles décrites dans le roman se résument pour l’instant à des fantômes qui peuvent aussi bien hanter des lieux que des gens : on n’a donc pas vraiment affaire à de l’urban-fantasy classique avec sa cohorte de loups-garous et vampires, ce qui est plutôt positif. L’auteur ne nous en dit d’ailleurs que très peu sur les esprits que les héros sont chargés d’exorciser, les quelques éléments que l’on peut récolter à leur propos provenant exclusivement des hypothèses formulées par Agathe qui, comme les autres, ignore beaucoup de choses sur le sujet. Tout ce que l’on sait avec certitude, c’est que les fantômes se manifestent après une mort violente ou profondément injuste et qu’ils sont généralement en colère. Loin d’être gênants, ces blancs laissés par l’autrice ont pour principale conséquence de titiller méchamment la curiosité du lecteur qui trépigne d’en apprendre davantage et de trouver un début de réponse aux multiples questions qu’il se pose : pourquoi certains fantômes restent-ils attachés à un lieu et d’autres non ? Peut-on arriver à communiquer avec eux ? Comment parviennent-ils à agir sur notre monde depuis cet entre-deux dans lequel ils se trouvent bloqués ? Autant d’interrogations qui, espérons-le, trouveront en partie leurs réponses dans les tomes qui devraient suivre.

Frissons garantis !

Si le roman se révèle aussi passionnant, c’est aussi parce que l’autrice parvient à entretenir le suspens pendant la majeure partie du récit. Pour ce faire, elle a recours à un procédé narratif courant mais qu’elle utilise ici de manière fort habile et qui consiste à entremêler des récits appartenant à différentes temporalités. Outre ceux relatant les investigations de notre héroïne de nos jours, plusieurs chapitres sont ainsi consacrés à deux autres périodes de l’histoire de Landrez : la première concerne l’année 1839 et met en scène une jeune fille qui peine à trouver sa place dans la communauté, tandis que la seconde se déroule en 1921 et décrit l’arrivé au village d’un intellectuel parisien passionné de spiritisme et intrigué par les légendes qui entourent le domaine de Ker Ar Bran. Les trois récits ont évidemment des points commun, et l’autrice joue habilement de l’alternance pour distiller petit à petit ses révélations. Impossible de ne pas se prendre au jeu tant l’enquête menée par Agathe pour comprendre l’histoire de la malédiction qui entoure le phare est passionnante et pleine de surprises. L’autre grande qualité de l’ouvrage réside dans le petit frisson que parvient à faire naître l’autrice dès lors que sont mis en scène les fantômes qui, sans être terrifiants, suscitent néanmoins très efficacement le malaise du lecteur. Les scènes d’exorcisme sont notamment assez angoissantes, l’autrice n’hésitant pas à s’approprier certains codes du film d’horreur, tout en prenant garde à ne jamais faire dans la surenchère. En dépit du sujet et de la dangerosité de la situation traitée par les deux protagonistes, le roman n’est pas non plus exempt d’humour, ce qui ajoute une touche de légèreté bienvenue. Celui-ci se manifeste parfois via certains choix scénaristiques (l’existence d’un réseau social « spécial sorcier », par exemple), mais surtout grâce au personnage d’Agathe qui, par son franc-parler et son auto-dérision parvient à la fois à amuser et toucher le lecteur. Les personnages figurent d’ailleurs eux aussi parmi les principales forces du roman. Outre notre attachante héroïne, le récit met en scène plusieurs figures prometteuses et sans doute amenées à devenir récurrentes, parmi lesquelles évidemment l’acolyte d’Agathe. D’autres personnages ne sont qu’esquissés pour le moment mais les bribes d’histoire qu’on apprend à leur sujet suffit à nous les rendre intrigants.

Pari réussi pour Rozenn Illiano qui signe avec « Le phare au corbeau » un roman de qualité et qu’on prend plaisir à dévorer. Du frisson, une héroïne attachante et une enquête pleine de suspens : tous les ingrédients sont là pour faire passer au lecteur un bon moment. L’édition laisse entendre qu’il s’agit là du premier tome d’une série intitulée « Magie grise » et c’est tant mieux : vivement la suite !

Voir aussi :  ?

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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