Les Voraces

6 avril 2020 0 Par Dionysos
Voraces

Titre : Les Voraces (Les élites et l’argent sous Macron)
Auteur : Vincent Jauvert
Éditeur : Robert Laffont [site officiel]
Date de publication : 16 janvier 2020

Synopsis : Jamais sous la Ve République les élites qui dirigent notre pays n’ont été aussi riches et obnubilées par l’argent.
Jamais autant de hauts fonctionnaires n’ont pantouflé à prix d’or dans le privé.
Jamais autant de ministres n’ont été multimillionnaires.
Jamais autant de responsables politiques, et non des moindres, ne sont devenus lobbyistes ou avocats d’affaires…
Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi la situation a-t-elle empiré sous Macron ?
Après deux ans d’enquête et grâce à une quarantaine de témoignages inédits, Vincent Jauvert révèle les mœurs de ces élites si voraces qui ont pris le pouvoir dans le sillage du nouveau président de la République. Il décrit leur course à l’argent, leurs campagnes en coulisses pour dissimuler leurs véritables revenus et leurs conflits d’intérêts. Un document implacable.

Que va-t-il faire ? [Michel Sapin] « Je travaillerai avec des gouvernements étrangers pour la mise en place de dispositifs anticorruption, en Afrique notamment, et cela dans le cadre d’appels d’offres mondiaux », assure-t-il. L’argent ? « Ce n’est pas pour ça que j’ai accepté. Comme senior advisor, je serai payé 500 euros de l’heure, ce n’est pas cela qui va changer mon niveau de vie, surtout qu’après charges et impôts il ne m’en restera que 30%… ».

Après La Face cachée du Quai d’Orsay en 2016 et Les Intouchables d’État, le journaliste à L’Obs Vincent Jauvert continue à décortiquer le pouvoir, la rémunération indécente et les privilèges de la bourgeoisie souvent issue de la très haute fonction publique et des plus hauts dirigeants de la Ve République française dans Les Voraces (Les élites et l’argent sous Macron), publié chez Robert Laffont en 2020.

Essai sur l’appât du gain au sommet de l’État et des multinationales

Vincent Jauvert poursuit ses publications sur le même thème : il décortique la rémunération et les arrangements des hauts fonctionnaires, des élus les plus connus, des habitués des cénacles les plus gonflés de pouvoir. Il fonctionne avant tout par recherche dans les archives disponibles des rémunérations dans la sphère politique, industrielle, administrative de la France, notamment grâce à la HATVP (Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique), cette instance un tant soit peu indépendante de magouilles, instaurée justement à la suite d’un énième vol : celui effectué par Jérôme Cahuzac, délinquant fiscal alors même qu’il était ministre du Budget. Toutefois, l’ouvrage Les Voraces, tout comme le précédent Les Intouchables d’État d’ailleurs, est le plus captivant quand il passe à des entretiens avec certaines des personnes concernées. C’est l’occasion de constater la déconnexion totale de celles-ci avec la vie simple et quotidienne de la très grande majorité de la population. En parallèle, l’auteur réétudie les dynamiques de pantouflage et de rétro-pantouflage, c’est-à-dire le passage d’un haut fonctionnaire qui a bénéficié de l’instruction publique des « grandes écoles de la République » et qui a profité de côtoyer les arcanes du pouvoir pour se constituer un carnet d’adresses conséquent, vers une multinationale privée qui va le rémunérer grassement. Mais ça ne s’arrête pas là, car leur rétro-pantouflage consiste ensuite, après quelques mois ou années, à revenir profiter de leur place dans le public chaudement gardée et de profiter à nouveaux de rémunérations toujours plus hautes du fait même d’avoir été prendre de « l’expérience dans le privé », se targuant d’être donc « de la société civile ». Cet aller-retour crée instantanément des situations graves éthiquement de conflits d’intérêts, car ces personnages se retrouvent très souvent en position de faire la loi et d’en retirer les plus beaux fruits. Collusions et enrichissement personnel sont alors les deux mamelles de ces Voraces à la tête de l’État, des multinationales françaises et des collectivités territoriales.

Inventaire par le menu

Vincent Jauvert commence par nous mettre en jambes avec quelques têtes connues qui se servent très largement dans l’argent public (dont d’ailleurs ils dénoncent la gabegie) : Benoist Apparu, Christophe Béchu, François Baroin, Hubert Védrine, Nicolas Sarkozy, Dominique Bussereau, Jean-Pierre Raffarin, Jean-Marie Le Guen, Bernard Cazeneuve, Michel Sapin, Rachida Dati, Jean-François Copé, Alain Madelin, Stéphane Courbit, Alain Minc, François Fillon, Fleur Pellerin. Ensuite, l’auteur rentre dans le vif du sujet avec quelques pros des coups tordus, toujours à la limite de la légalité ou de la moralité, c’est selon : Pierre Fond, Hervé Gaymard, Jean-Luc Moudenc, François Werner, Laurent Wauquiez, Jean-François Debat, Martine Aubry, Jean-Yves Le Drian, Dominique Versini, Olivier Dussopt. Après avoir cerné ces privilèges d’une noblesse d’État tout à fait implantée, il s’intéresse de près aux plus proches du « chef », ceux qui reçoivent cadeau sur cadeau juste parce qu’ils ont un peu côtoyé le nouveau chef de l’État, Emmanuel Macron, dont l’ombre plane sur tout l’ouvrage : Sébastien Veil, Sybile Veil, Philippe Besson, Bruno Lasserre, Dominique Boutonnat, Sylvie Goulard, Guillaume Goulard, Cédric O, Gilles Boyer, Delphine O, Charline Avenel, Marc Guillaume, Henri de Castries, Pascal Lamy, Jean-Marc Huart, Édouard Geffray, Arnaud Jullian, Jean-Pierre Jouyet, Ségolène Royal, Yann Wehrling, Chantal Jouanno, Jacques Mézard, Édouard Philippe, Michel Py, Olivier Courson. L’auteur passe ensuite et rentre dans le dur avec certains coups bas et arrangements à l’amiable entre gens de la haute sphère industrielle et administrative : Augustin de Romanet de Beaune, Nicole Belloubet, Nathalie Loiseau, Jean-Michel Blanquer, Élisabeth Borne, Emmanuelle Wargon, Vincent CHriqui, Daniel Hochedez, Thierry Dallard, Jacques Toubon. Puis, Vincent Jauvert enchaîne sur les professionnels du pantouflage et du rétro-pantouflage : Fabrice Aubert, Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Alexis Kohler, Benoît Ribadeau-Dumas, Benoît Loutrel, Yohann Bénard, Dorothée Stik, Salem Bensmail, Régine Engström, Ismaël Emelien, Sylvain Fort, Guillaume Pépy, Delphine Ernotte, Nicolas Bazire, François Pérol, Nicolas Namias, Maud Bailly, Ramon Fernandez, Sophie Boissard, Corso Bavagnoli, Laurent Olléon, Hugues Bailey. Il était temps ensuite pur l’auteur de redémontrer que le gouvernement est devenu un nid de millionnaires patentés dont les décisions favorisent en premier lieu leur propre portefeuille : Muriel Pénicaud, Jean-Michel Baylet, Laurent Fabius, Michèle Delaunay, Jean-Marie Le Guen, Michel Sapin, Jérôme Cahuzac, Emmanuelle Wargon, Florence Parly, Agnès Pannier-Runacher, Delphine Gény-Stephann, Françoise Nyssen, Alexis Kohler, Emmanuel Moulin. Vincent Jauvert ne pouvait oublier par la suite quelques têtes de gondole qui savent parfaitement ramasser un max en vendant leur carnet d’adresses de haut fonctionnaire à des entreprises multinationales : Estelle Grelier, Jacqueline Gourault, Anne Gourault, Guillaume Bachelay, Matthias Fekl, Luc Chatel, Pierre Donnersberg, Édouard Courtial, Jean-Marie Le Guen, Thierry Solère, Édouard Philippe. Enfin, Vincent Jauvert n’oublie pas quelques inconnus du grand public qui jouent aussi de leur influence auprès de politiciennes et politiciens pour s’offrir une carrière en or massif : Laurent Vallée, Alexandre Bompard, Charlotte Caubel, Rainier d’Haussonville, Gérard Araud, Patrick Stefanini, Nicolas Maccioni, Audrey Bourolleau, Isabelle Marey-Semper. Si vous avez tenu à lire l’ensemble de cette liste, vous êtes sûrement tenté, comme moi, de conclure : « une bien belle bande de connards ! », mais restons sobres, ce sont là de vils sacripants, voilà tout… Certains font évidemment partie de plusieurs catégories tant ces embrouilles et magouilles politico-financières sont imbriquées dans leur quête insatiable de pouvoir et d’argent, celui-ci favorisant celui-là.

Analyse d’un passage-clé

Un jour, je demandais au financier Alain Minc s’il connaissait le montant des revenus du maire de Toulouse – quelques jours auparavant, il avait affirmé que l’édile de la ville rose n’était pas assez rétribué. « Dans l’atmosphère populiste, démagogique ambiante, avait dit-il lancé, on n’ose pas dire : le métier politique n’est pas rémunéré. Combien gagne un maire ? Un maire gagne quelques milliers d’euros, le maire d’une ville comme Toulouse. Tout cela n’a pas de sens. » En fait, il ignorait le vrai chiffre. Je lui indique donc : 10 000 euros net par mois tout compris. Il répond que cela est trop peu et qu’il faut éprouver une « jalousie de journaliste » pour penser le contraire. Au passage, je rappelle à Alain Minc que 10 000 euros par mois, c’est exactement le montant de ses émoluments comme président du conseil d’administration de la Sanef, une société d’autoroutes. « Vous savez, ces jetons de présence sont à peine quelques pourcents de mes revenus totaux », s’empresse-t-il de rétorquer, de peur sans doute d’être assimilé à un tel gagne-petit.

Parmi les passages-clés, nous trouvons un bref échange avec Alain Minc. Le plus souvent présenté comme un expert économiste quand il collectionne les passages médiatiques, Alain Minc est en fait un simple financier qui se retrouve actuellement dans plus d’une vingtaine de conseils d’administration de grosses entreprises, présidant même l’une des sociétés d’autoroutes qui tirent largement profit de la privatisation des autoroutes au détriment du pays. Premier problème, Alain Minc considère qu’il existe un « métier politique » et à lire cet ouvrage, on pourrait aisément le croire tant les places sont phagocytées par un groupe restreint de personnes (nous sommes donc dans ce qu’on appelle une « oligarchie », le pouvoir donné à un petit groupe de personnes) ; or, en politique française, les dirigeants ont des mandats, certes pas impératifs (aucune obligation d’appliquer ce que demandent les électeurs), mais ils reçoivent des indemnités (normalement que pour un temps réduit) pour accomplir des tâches politiques, tout en ayant un métier à côté. Évidemment avec tous les exemples de cet ouvrage, c’est mal barré. Ensuite, Alain Minc invoque la « jalousie de journaliste » devant des rémunérations indécentes, voire illégales : il faut avoir une mauvaise foi patentée pour invoquer la jalousie alors qu’on cherche uniquement, ici par la voie de ce journaliste, à davantage de transparence dans l’utilisation de l’argent public, nous ne parlons que d’argent mis en commun par la collectivité nationale ! Enfin, Alain Minc nous achève (et il n’est pas le seul, d’autres interviewés lancent les mêmes diatribes sans se rendre compte de leur bêtise) en affirmant que 10 000 euros par mois, ce n’est rien à côté de ce qu’il perçoit ailleurs : tout est là, le déni et la bêtise, le dédain du bourgeois qui cherche l’anoblissement. C’est bien un réflexe de pauvre de se chagriner pour quelques milliers d’euros, mais quels malotrus nous sommes à y regarder de si près !

Approfondissements

À l’image de l’ensemble de l’ouvrage, on peut avoir un « léger » problème avec une expression de l’auteur qui illustre l’ensemble de sa réflexion : « Dans le monde des affaires, l’argent ne connaît pas de camp politique » (page 116). En effet, Vincent Jauvert démontre très bien que ces privilèges d’une noblesse d’État se retrouvent aussi bien chez Les Républicains qu’au Parti Socialiste (surtout ces deux-là car ils ont été au pouvoir le plus longtemps), en passant par quantité de partis et mouvements de part et d’autre de ces deux-là. Toutefois, il faut bien se rendre compte que ces différentes officines ne sont pas des camps politiques différents, puisqu’au bout du compte, ils ne favorisent qu’un camp, un seul, le leur, celui de la bourgeoisie dont ils font partie. Comment appeler un groupe de personnes qui ont comme points communs d’avoir accumulé une fortune personnelle conséquente, de défendre bec et ongles les privilèges acquis grâce à cette fortune et de construire une idéologie globale qui permet de justifier leur place dominante dans la société ? C’est ce qu’on appelle une conscience de classe, celle de la bourgeoisie. C’est vraiment dommage que l’auteur conserve ce vieux clivage LR-PS (ou UMP-PS, ou même RPR-PS) et qu’il n’aille pas plus loin. Non pas que le clivage gauche-droite ne soit pas pertinent, mais seulement il faut arrêter de croire que des partis comme le « Parti Socialiste » ou le « Parti Radical de Gauche » (pour ne prendre que deux exemples) sont de gauche : ils font une politique de droite et favorisent les mêmes personnes que les autres partis de droite qu’elle soit dure, molle, extrême, libérale, modérée ou traditionnelle, c’est tout. Cette duperie de la classe actuellement dominante se retrouve malheureusement dans le fait que pas une seule fois (pas une seule !), l’auteur n’utilise le mot « bourgeoisie », voire même « classe sociale » ! Pourtant, c’est bien la prosopographie d’une classe sociale qu’il nous fait dans ces deux cents pages (fait d’étudier les biographies des membres d’une catégorie spécifique d’une société). Certes, il est journaliste à L’Obs, donc on peut aisément croire qu’il représente une tendance « centre-gauche », mais comme dit plus haut, c’est bien se leurrer que d’imaginer que ceci serait encore de la gauche en politique… Pour approfondir la réflexion de Vincent Jauvert, parfaitement sourcée mais trop peu poussée, n’hésitez pas à varier les plaisirs sur ce sujet avec La Caste (Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir), de Laurent Mauduit en 2018, ou bien Le Grand manipulateur (Les réseaux secrets de Macron), de Marc Endeweld en 2019, voire en bien plus léger car ce n’est pas un essai journalistique, Mensonges d’État (et autres publications), de Philippe Pascot en 2020.

Encore donc une belle enquête de la part de Vincent Jauvert avec ces Voraces ; on peut s’attrister qu’il n’aille pas approfondir sa réflexion d’un point de vue politique justement, puisqu’il étudie le monde politicien français, cela n’enlève rien à l’utilité de cet ouvrage qui donne des chiffres et des sources faciles à capter et à réutiliser pour s’armer face à cette classe dominante.

Voir aussi :
Les Intouchables d’État

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