Je suis fille de rage

7 janvier 2020 9 Par Dionysos
Je suis fille de rage

Titre : Je suis fille de rage
Auteur : Jean-Laurent Del Socorro
Éditeur : ActuSF (Les Trois Souhaits) [site officiel]
Date de publication : 11 octobre 2019

Synopsis : 1861 : la guerre de Sécession commence. À la Maison Blanche, un huis clos oppose Abraham Lincoln à la Mort elle-même. Le président doit mettre un terme au conflit au plus vite, mais aussi à l’esclavage, car la Faucheuse tient le compte de chaque mort qui tombe. Militaires, affranchis, forceurs de blocus, politiciens, comédiens, poètes… Traversez cette épopée pour la liberté aux côtés de ceux qui la vivent, comme autant de portraits de cette Amérique déchirée par la guerre civile.

L’humanité restera à jamais un mystère pour moi. Vous trouvez toujours le temps pour vous tuer. Jamais pour vivre.

Les fusils se taisent enfin. Les gris ont fui. Les bleus ont remporté la victoire. Nous, les Noirs, avons simplement changé de main.

Un maître a beau être gentil, il reste un maître. Tôt ou tard, il y aura toujours quelqu’un pour abuser du pouvoir qu’il a sur toi.

Après Royaume de Vent et de Colères, puis Boudicca, voici que Jean-Laurent Del Socorro présente son troisième roman : Je suis fille de rage !

Une histoire de la guerre de Sécession

Jean-Laurent Del Socorro s’est lancé dans un pari un peu fou : relater la guerre de Sécession du premier au dernier coup de fusil ! Dans ce vaste roman, il s’attaque donc à retracer les aléas de la jeune république des États-Unis d’Amérique. Débutée en 1861 par le refus des États confédérés de reconnaître l’élection d’Abraham Lincoln, terminée en 1865 sur la victoire des États du Nord, cette guerre est divisée en cinq parties par l’auteur comme autant d’années traversées, parties titrées respectivement « Paix comme Perdition », « Eux comme Ennemis », « Dés comme Destins », « Aile comme Liberté » et « Haine comme Nation » . Dès le départ, afin de ne pas perdre le lecteur, l’auteur prévient des quelques arrangements qui sont prodigués à la mise en page pour se repérer plus facilement et cela rappelle déjà une chose : il y a eu deux fronts à cette guerre, celui à l’ouest et celui à l’est, puisque nous sommes alors à la fin du XIXe siècle, les États-Unis d’Amérique ne s’étendent pas encore d’un océan à l’autre de façon continue, cela joue sur les déplacements et la compréhension de cette guerre.

La précision de Royaume de Vent et de Colères

À l’image de son premier roman, l’auteur a voulu être au plus près des sources de l’époque pour nous faire revivre la guerre de Sécession (Civil War pour les États-Unis d’Amérique). Sauf que, sauf que… Sauf que ce coup-ci, ce n’est pas non plus une simple évocation d’un moment historique très particulier, mais bien quatre années de guerre avec ses soubresauts et ses retournements, ses enjeux politiques, économiques et sociaux ! Ainsi, par exemple, pour rendre (encore) plus crédible son histoire, l’auteur n’a pas hésité à traduire lui-même certaines sources et à les ajouter au récit. Sauf que ce coup-ci, ce ne sont pas cinq personnages qu’il s’est donné l’occasion de fouiller en profondeur, mais c’est une vaste galerie de personnalités très diverses qu’il utilise ! Ainsi, parmi les (très, voire trop peut-être) nombreux personnages, nous croisons bien sûr le président Lincoln et les affres de pouvoir, les différents généraux célèbres de deux côtés de la mitraille, mais, et c’est sûrement le plus intéressant, quantité de personnages méconnus ou inventés, tous étant désignés par une titulature qui leur est propre : ainsi, le lieutenant Sherman est « L’Officier qui lutte contre la folie », le général Ulysses Grant est « Le Général qui ne compte pas ses morts », tout comme le général Robert Lee est « Le Commandant qui ne veut pas prendre les armes contre son pays natal » ; plus intéressant car plus subtil, « Le Brigadier qui n’est le majordome de personne » (le soldat Butler évidemment, traduction oblige), « L’Acteur qui a un rôle à jouer », « Le Sorcier qui invoque le Dragon », « La Fille qui n’a plus père » (Caroline, celle qui est fille de rage), « La Capitaine qui force le destin » ou bien « L’Affranchie qui n’est pas libérée », ce sont quelques exemples de l’angle choisi par l’auteur pour décrire en peu de mots et peu de temps ses personnages. Ces choix permettent de donner de la chair à un récit qui en aurait manqué si on s’était contenté de faire le récit des batailles et des choix politiques faits en haut-lieu. Cela permet également de rendre plus égalitaire notre vision de l’histoire : des personnages esclaves, des personnages féminins, des personnages issus des classes populaires, autant de points de vue dont on a besoin pour cerner l’ensemble du tableau, même si les sources conservées ne viennent que très rarement d’eux.

Une pointe de fantastique comme dans Boudicca

À nouveau, Jean-Laurent Del Socorro opte pour un cadre très historique, mais où il insère le moins possible de surnaturel ou de fantastique. Ici, la seule touche qui peut vous faire quitter le roman historique, c’est l’apparition régulière de la Mort, personnalité blanchâtre habillée d’un uniforme militaire et coiffée d’un halo vaporeux sur son crâne sans chair. Au départ, elle n’apparaît qu’avec Abraham Lincoln qui, de son bureau de président des États-Unis d’Amérique, décide du destin de milliers d’Américains. Alors la Mort compte et recompte : elle décompte chaque mort par un trait de craie sur les murs du bureau de Lincoln ; forcément, il n’y a que lui qui voit ces murs se remplir de traits et son bureau de fumée blanche, lui rappelant constamment le prix de ses décisions. Cette Mort donne en plus un ton légèrement différent à ce massacre supplémentaire que fut la guerre de Sécession ; elle se trouve partout où survient une tuerie, forcément, mais elle rôde comme un mauvais présage pour certains personnages. Comme un pied de nez à l’intrigue, des personnages peuvent voir leur heure arriver contre toute attente et c’est elle qui le signale au lecteur par sa seule présence et ses phrases en italique. Dénuée de volonté propre mais mue par son seul destin de compter le décès de ces gens qui se disent eux-mêmes humains, elle est la caution morale du récit : elle constate et tient les comptes.

Je suis fille de rage est donc, à ce jour, le roman le plus ambitieux et méticuleux de Jean-Laurent Del Socorro, à n’en pas douter (tout comme on ne doute pas que le terminer a dû lui prendre pas mal de temps) ; même si les chapitres trop rapides peuvent laisser sur sa faim, il faut reconnaître la robustesse de la documentation. Son prochain roman semble plutôt se diriger vers l’Espagne de la fin du Moyen Âge, encore une toute autre ambiance…

Autres critiques :
Célindanaé (Au pays des Cave Trolls)
Le Chroniqueur (Chroniques du chroniqueur)
Le Dragon galactique
Elhyandra (Le Monde d’Elhyandra)
OmbreBones

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