Nécropolitains

3 janvier 2020 1 Par Dionysos
Répliques

Titre : Nécropolitains
Auteur : Rodolphe Casso
Éditeur : Critic (Hors Collection)
Date de publication : 3 octobre 2019

Synopsis : « On ne sait absolument pas à qui vous aurez affaire. Vous pouvez aussi bien tomber sur des Prix Nobel de la paix que sur une bande de réducteurs de têtes. »
Paris, un an après l’apocalypse zombie.
Depuis la base souterraine de Taverny, où vit reclus et impuissant ce qui reste de l’armée régulière, le capitaine Franck Masson est envoyé en mission diplomatique au cœur de la capitale pour établir le contact avec plusieurs poches de survivants. Dans une Ville lumière en lambeaux, investie par les morts-vivants et les bêtes sauvages, le soldat part en quête des derniers sursauts de l’humanité, de Dieu et de la France.
De buttes en îles, de parcs en souterrains, de chemins de fer en canaux, sa traversée lui apprendra par dessus tout que l’Homme, même après la fin du monde, demeure un spécimen bien difficile à cerner.

— Hé, capitaine Masson, c’est quoi ton prénom, au fait ?
— Franck.
— Pas pour longtemps.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Billecoq va t’en trouver un autre. C’est comme ça, ici.
— Heureusement, Jean-Benoît et Marie-Philippe sont déjà pris, gloussa Franck.
Son compagnon de chambrée se gaussa avec lui dans l’obscurité.
— Et toi, comment tu t’appelais avant de devenir Jean-Marie ?
— Je m’appelle vraiment Jean-Marie.
— Sans blague ?
— Sans blague.

Après PariZ, Rodolphe Casso, journaliste à Écran total, remet le couvert du roman post-apo mettant en scène des morts-vivants avec Nécropolitains, à nouveau chez les éditions Critic. Il s’agit d’une suite tout à fait indépendante de PariZ, un an après les événements de l’apocalypse zombie en plein Paris : ici, avec Nécropolitains, nous ne suivons plus des clochards qui se débrouillent, mais un capitaine de l’armée française en mission commandée, en trois temps, trois lieux symboliques, trois ambiances.

Survival road trip

Le capitaine Franck Masson fait partie des quelques survivants d’une compagnie de l’armée française aux abords de Paris. Ils ont survécu à grands renforts de patates et de gardes ennuyantes. La situation change quand leur dernier contact parmi les autres bases militaires est perdu et que des photos satellites montrent trois lieux habités et organisés en plein Paris. Le capitaine Masson, spécialiste de l’atterrissage sportif en parachute, est envoyé pour nouer des contacts, redorer le blason de l’armée auprès des populations locales et éventuellement ramener des victuailles à consommer et des histoires à raconter. Ni une, ni deux, Masson part en mission, avec trois lieux à atteindre : Montmartre, les Buttes-Chaumont et l’île de la Cité. Forcément, avec un tel itinéraire, à devoir se frayer un chemin parmi les morts-vivants qu’il sait qu’il rencontrera en route, le lecteur se doute que cela va tourner au road trip où la survie sera un enjeu de tous les instants. Ainsi, il aura l’occasion de croiser une communauté très olé-olé s’affranchissant des règles sociétales afin de profiter au maximum des nouvelles opportunités, une autre qui cherche désespérément à reconstruire un endroit viable et durable, tant socialement que vis-à-vis des conditions de vie, et enfin une dernière communauté qui fait un tout autre choix pour construire sa survie, étonnant au départ mais malheureusement tout à fait cohérent avec l’histoire des lieux rencontrés et la manie de certains potentats à s’organiser grâce à l’oppression et à l’autoritarisme.

Walking Dead à la française

Nécropolitains n’est pas un roman de début d’apocalypse, là où tout se déclenche, où on est dans l’action continuellement pour s’adapter aux nouvelles normes. Il s’agit davantage d’une survie sur le long terme menée par un militaire un peu frustre au départ qui doit, au fur et à mesure, réviser certains de ses jugements pour lui aussi s’adapter à ce qu’il découvre. Et des moments rudes, il en a son lot ! Ici, on se trouve plusieurs mois après l’« apocalypse zombie », dont l’origine n’est pas questionnée, ce n’est pas l’intérêt de ce roman : il s’agit plutôt de comprendre les différentes possibilités qui s’offrent à nous pour reconstruire une éventuelle société. Or, le capitaine Masson, même s’il peut proposer ses services en matière de combat rapproché et d’organisation martiale, a plutôt tendance à exacerber certaines situations quand il s’agit tout simplement de répartir les victuailles, protéger les plus faibles, etc. Sa fibre catholique et son patriotisme militaire sont plusieurs fois questionnés devant les bouleversements qui s’imposent à lui. À l’image de ce qu’a pu faire la (longue) série The Walking Dead en comics, les morts-vivants sont très secondaires dans Nécropolitains, ce sont les « encore en vie » qui font soit pitié

Les fondamentaux parisiens

Rodolphe Casso inculque beaucoup de sa culture et de son ressenti de la ville de Paris dans ce roman, encore plus que dans PariZ. Les anecdotes seraient légion s’il fallait toutes les citer, donc évitons, mais il n’empêche que d’une communauté à l’autre, des souvenirs, des coins de rues et des clins d’œil sont décrits par l’auteur, nous faisant moins ressentir Paris comme la fourmilière incessante qu’elle est devenue (d’autant qu’on évite le périphérique ici) que comme un haut-lieu de culture ; c’est cette idée que l’auteur préfère retenir et qu’il illustre par des descriptions de son cru agrémentées de nombreuses références musicales que je ne peux que vous encourager d’aller découvrir au fur et à mesure de la lecture. De surcroît, le climax du roman se déroule dans le lieu très symbolique de la cathédrale Notre-Dame (l’auteur précise d’ailleurs à la toute fin qu’avec l’incendie du 15 avril 2019, il a bien fallu écrire une uchronie, ou bien il aurait dû changer tout le final, ce qui aurait été dommage). Nous ne sommes pas dans un guide touristique non plus, mais il me semble important de souligner que faire un roman de zombies, ou juste post-apo, dans un autre lieu que les décors hollywoodiens habituels permet de renouveler un imaginaire phagocyté (surtout dans ce genre si particulier) : ainsi, le fait de garder une unité de lieu, urbain qui plus est, est importante pour comprendre la progression du roman ; le fait de suivre des individus qui n’ont pas des armes à profusion renouvelle notre vision des choses ; enfin, l’agencement des lieux visités et leur histoire accumulée au fil des siècles sont des moteurs importants pour expliquer l’auto-organisation des groupes rencontrés (voir une communauté anarchiste sur l’île de la Cité aurait été étonnant par exemple). Tout cela permet de s’imprégner de la ville elle-même, qui paraît tout de suite plus sympathique, et permet aussi de s’affranchir des poncifs sur l’agressivité coloniale de personnages américains parcourant les grandes plaines (Fabien Clavel a, par exemple, écrit une variation du 3e âge très intéressante du post-apo parisien avec L’Évangile cannibale).

En somme, malgré son épaisseur, Nécropolitains se lit avec une grande fluidité et remplit tous les attendus d’un roman de zombies bien costaud.

Voir aussi :
PariZ

Autres critiques :
Boudicca (Le Bibliocosme)
Les chroniques du Chroniqueur

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