Titre : Lilliputia
Auteur : Xavier Mauméjean
Éditeur : Calmann Levy / Le livre de poche
Date de publication : 2008 / 2016

Synopsis :   Bonnes gens, bienvenue à Dreamland ! Érigé sur l’île de Coney Island au début du XXe siècle, ce parc d’attractions d’un nouveau genre abrite en son sein le plus phénoménal des divertissements : Lilliputia, la Cité des Nains, qui accueille pour votre plus grand bonheur trois cents petites personnes venues du monde entier. Construite sur le modèle du Nuremberg du XVe siècle, mais en réduction, cette exemplaire cité possède un parlement, un théâtre, des bas-fonds et même une compagnie de pompiers qui va jusqu’à déclencher ses propres feux pour divertir les visiteurs du parc ! Venez écouter l’histoire édifiante d’Elcana, ce courageux jeune homme de petite taille conduit depuis son Europe de l’Est natale jusqu’à Lilliputia. Là, il comprendra bien vite qu’il lui revient de libérer ses semblables de la servitude dans laquelle on les a placés, pour leur « apporter le feu ». Avec l’aide de la monstrueuse parade des Freaks, il mènera la révolte contre son propre Zeus — le mystérieux et richissime démiurge, propriétaire de Dreamland — et conduira Lilliputia jusqu’à l’embrasement final…

Bibliocosme Note 3.0

Dès qu’elles t’auront léché, les flammes conserveront le goût de ta chair. Avant de s’éteindre, elles en parleront à leurs jeunes sœurs. Tu pourras changer d’uniforme, te cacher sous ton casque, ça n’y changera rien. Le feu est rancunier.

Une ville miniature dans un parc d’attraction

C’est en lisant le dernier roman en date de Xavier Mauméjean (« La société des faux visages ») que j’ai pour la première fois entendu parler de Lilipputia. L’histoire n’y était pourtant mentionnée que sous la forme d’une simple anecdote, mais elle a immédiatement titillé ma curiosité. Rien à voir avec Gulliver ni aucun des voyages imaginés par Jonathan Swift, toutefois, puisque le terme fait référence à un endroit qui a bel et bien existé au siècle dernier : une ville miniature uniquement peuplée de nains bâtie dans un parc d’attraction new-yorkais. Coincés entre les montagnes russes, les freaks shows et des décors rappelant tour à tour les canaux de Venise ou Pompéi avant le drame, une centaine de « parfaits » venus de toute l’Europe ont ainsi effectivement constitué l’une des attractions les plus prisées de Coney Island au tout début du XXe siècle. Les « parfaits », ce sont ces nains bien proportionnés et ne présentant aucune difformité, à l’image du héros de ce roman qui se retrouve, un peu malgré lui, intégré à la population du parc. Les hommes d’affaires à l’origine du projet n’ont d’ailleurs pas lésiné sur les moyens puisque la « ville naine » n’est autre qu’une réplique parfaite de la cité de Nuremberg au XVe siècle et que les habitants disposent de toutes les infrastructures nécessaires pour administrer seuls leur petite communauté. Outre les habitations et les commerces on y trouve ainsi un théâtre, un parlement, et même un refuge pour les pauvres ! (« Évidemment, qu’il y a des pauvres, car sinon comment pourrions-nous prétendre être une ville ? ») « Un vrai paradis pour les petits ! », vantent les annonceurs. Sauf que ce n’est évidemment pas le cas, puisque les résidents du parc ne sont pas mieux traités que du bétail et doivent subir sans broncher les outrages des visiteurs, curieux de se confronter à ces « petits monstres ».

Un roman à multiples facettes

L’ouvrage se découpe à mon sens en trois parties qui se déclinent en autant d’ambiances radicalement différentes. La première se concentre sur le personnage d’Elcana et sur son périple jusqu’à Dreamland dont le lecteur découvre le principe avec un effarement qui va croissant au fil des pages. L’intrigue de ce premier tiers est un peu longue à se mettre en place et prend même des allures de véritable saga familiale puisque l »auteur s’attarde plus ou moins longuement sur l’histoire du grand-père puis du père du héros, avant d’enfin se focaliser sur celui-ci. Il faut d’ailleurs attendre qu’Elcana tombe entre les mains des « rabatteurs » du parc pour que le récit adopte un rythme plus soutenu et que l’auteur entre véritablement dans le vif du sujet. Le récit se fait alors presque initiatique, Elcana se retrouvant plongé dans un univers dont les codes lui sont inconnus mais qu’il va pourtant devoir rapidement intégrer pour se faire une place. Toute la seconde partie du roman est consacrée à cette ville de Lilliputia dont on découvre peu à peu les spécificités, ainsi qu’à l’apprentissage du héros qui intègre la prestigieuse unité des pompiers. Et oui, la ville comporte même sa propre caserne ! La brigade ne chaume d’ailleurs pas puisque l’un de ses membres est justement chargé de provoquer des incendies… que s’empressent de venir éteindre ses collègues : un vrai régal pour les visiteurs qui ne se lassent pas de ces adorables « petits » en costume de pompier. Cette partie du roman est à la fois fascinante et consternante : fascinante parce que l’auteur a de toute évidence réuni une documentation impressionnante et nous dresse le portrait d’une ville complètement fantasque ; consternante car le lecteur se rend vite compte que ce parc de loisirs à en fait tout d’un camp de concentration pour ses pensionnaires (les nains sont drogués quotidiennement, on les force à avoir des relations sexuelles, ils sont humiliés par les visiteurs…)

Quand la mythologie grecque rencontre la mythologie américaine

Forcément, cela ne pouvait pas durer, et c’est Elcana, notre pompier nouvellement arrivé à Lilliputia, qui prend la tête de la révolte. C’est sur cette rébellion que se focalise le dernier tiers du roman qui change à nouveau d’atmosphère et adopte cette fois des allures de conte philosophique un peu déjanté. Les frontières avec le réel s’amenuisent peu à peu tandis que les personnages ne s’expriment plus que par énigmes, chacun de leur propos recelant un double, voire un triple sens. Plus rien n’est alors ce qu’il semble être et j’avoue avoir été un peu déstabilisé par ce changement auquel, je l’avoue en toute modestie, je n’ai pas vraiment tout compris. Toujours est-il que les références à la mythologie grecque qui parsemaient déjà le roman se multiplient considérablement dans les derniers chapitres, rajoutant ainsi une dimension supplémentaire au récit. Elcana endosse alors clairement le rôle de Prométhée (le feu, le foie, la rébellion : tout y est) tandis que les clins d’œil à certaines œuvres ou figures emblématiques se font plus prononcées (le Minotaure, la guerre de Troie, le monde des Enfers…). Les mythes : voilà le moteur de l’auteur qui cherche justement à mettre en lumière ceux qui ont forgé les États-Unis d’aujourd’hui. Pour ce faire, Xavier Mauméjean dresse un portrait très documenté du New York de l’époque et multiplie les anecdotes et faits divers révélateurs de l’état d’esprit de la ville au début du XXe : la disparition progressive des gangs de New-York (parmi lesquels les fameux Dead Rabbits), l’essor des parcs de loisirs (dont, évidemment, « Dreamland »), ou encore l’appétit de la foule pour les « freaks show » (thème récurant chez l’auteur dont je vous conseille d’ailleurs l’excellent « Ganesha »). Le sujet est vaste et ambitieux et l’auteur y est d’ailleurs revenu depuis par le biais de deux romans : « American Gothic » (sur le monde de la télévision et du cinéma à l’époque du maccarthysme) et « La société des faux visages » (sur la rencontre fictive entre Freud et Houdini au début du XXe siècle).

Xavier Mauméjean signe avec « Lilliputia » un roman captivant, bourré de références historiques, mythologiques ou littéraires, mais aussi très déstabilisant pour le lecteur qui peine par moment à bien saisir où l’auteur veut en venir (notamment dans la dernière partie). On retrouve en tout cas dans cet ouvrage tous les ingrédients qui font la « patte » de Mauméjean : le soin apporté à l’écriture qui évolue au fil des livres afin de coller au plus près à l’époque décrite, les thèmes du mythe et de la différence, et surtout une abondance de documentations qui pourraient à elle seule donner matière à deux ou trois autres romans. Une expérience de lecture atypique, à tenter !

Autres critiques :  ?