Je suis fille de rage

31 janvier 2020 7 Par Boudicca
Je suis fille de rage

Titre : Je suis fille de rage
Auteur : Jean-Laurent del Socorro
Éditeur : ActuSF
Date de publication : 2019 (octobre)

Synopsis : 1861 : la guerre de Sécession vient de commencer. Du général Grant à la simple soldate, de la forceuse de blocus à l’esclave affranchie… Autant de personnages pour décrire tous les visages de cette Amérique ensanglantée pendant quatre années de conflit. La mort se réincarne pour arpenter ce Nord et ce Sud qui se déchirent. Elle va faire face à celui qui la convoque, le président Abraham Lincoln, pour lui faire comprendre que cette guerre doit désormais épouser une cause plus grande : celle de l’abolition de l’esclavage.

 

Le major général Grant est désormais à la tête de notre armée du Tennessee. Il paraît que le président Lincoln lui-même est intervenu dans cette histoire. Nous sommes en guerre, et nos gradés se chamaillent comme des gamins pour savoir lequel d’entre eux sera le plus haut sur son cheval pendant que nous pataugeons dans la bouillasse.

Nouveau roman, nouvelle époque

Après un premier roman consacré à la ville de Marseille pendant les guerres de religion (« Royaume de vent et de colères »), et un second sur une reine celte ayant résisté à la domination romaine au Ier siècle après J.-C. (« Boudicca »), Jean-Laurent del Socorro revient avec un troisième ouvrage consacré cette fois à la Guerre de Sécession américaine. Impressionnant par sa taille comme par la qualité de son écrin, le roman comprend cinq parties, une pour chaque année du conflit, qui s’étend de 1861 à 1865. La masse d’information réunie est colossale et, compte tenu du nombre de belligérants et de la durée du conflit, il aurait pu s’avérer ardu pour le lecteur de se repérer dans les dates, les lieux ou les protagonistes. Fort heureusement, l’auteur multiplie les attentions pour qu’on ne perde à aucun moment le fil du récit. L’ouvrage s’ouvre ainsi sur une carte détaillée des États-Unis qui présente les principaux lieux de combats, suivie d’une présentation des différents personnages historiques mis en scène. Au début de chaque chapitre, l’auteur prend également soin de rappeler l’affiliation du personnage à l’aide d’un drapeau (renvoyant à l’Union ou à la Confédération), et de situer le front sur lequel il est engagé. Et heureusement ! Car les chapitres qui composent le roman sont nombreux et très courts (une page ou deux, maximum), et le changement de point de vue est donc permanent. Chaque personnage mis en scène n’est, de plus, jamais définit par son nom mais par une caractéristique de son tempérament ou de son parcours (qui est parfois amenée à évoluer) : « la fille qui n’a plus de père » ; « le président et la mort » ; « l’officier qui lutte contre la folie » ; « le Commandant qui ne prend pas les armes contre son pays natal »… Les protagonistes appartiennent aussi bien à l’armée du Nord ou du Sud, ils peuvent être généraux aussi bien que simples troupiers, esclaves ou encore artistes, et c’est cette variété qui constitue le plus grand charme du roman qui nous permet d’avoir un aperçu le plus complet possible de ce moment marquant de l’histoire des États-Unis.

La Guerre de Sécession comme si vous y étiez

Ce qui frappe avant tout à la lecture du roman, c’est le gros travail de documentation effectué par l’auteur. Preuve en est la présence de documents encadrés qui parsèment le récit et qui sont des traductions de textes historiques. Lettres, gros titres de journaux et extraits de loi sont ainsi mélangés à la narration, ce qui permet tour à tour de souligner l’humanité d’un personnage (les lettres de Grant et Lee à leur famille sont particulièrement touchantes), ou d’exposer la violence de la guerre. Tous ces éléments permettent de se rendre compte du traumatisme qu’aura été cette guerre civile pour le pays, ainsi que les ravages qu’elle aura causé. Pas de héros ni de belles batailles épiques au programme : l’auteur nous dépeint la guerre sans fard, dans toute sa laideur. Si le roman décrit en détail les événements les plus marquants du conflit (batailles, morts de généraux, lois prises pendant le conflit…), le cœur du récit réside dans la réaction que cette guerre suscite chez les Américains des deux camps. Pour ce faire, l’auteur alterne entre visions du champ de bataille, témoignages de civils, exposition des doutes des généraux et des soldats engagés, mais aussi huis clos opposant Abraham Lincoln à la mort. Il s’agit d’ailleurs du seul véritable élément surnaturel du récit qu’on serait, sans cela, plutôt tenté de ranger dans la catégorie des romans historiques. Cette confrontation entre le président et la mort permet donc de faire basculer le récit dans le fantastique mais surtout de montrer l’état d’esprit de Lincoln et l’évolution de sa tactique et de son analyse du conflit, notamment sur la question de l’esclavage. Celle-ci occupe en effet une place centrale dans le roman qui montre bien que, s’il ne s’agit pas du principal motif responsable du déclenchement de la guerre, le sort des populations noires va toutefois rapidement venir renforcer le clivage entre les deux camps. Il est également intéressant d’avoir le point de vue de personnages extérieurs au conflit qui nous livrent leur témoignage, qu’il s’agisse d’observateurs européens, de vendeurs d’armes, ou encore des principaux journaux du pays qui n’interprètent pas les événements de la même façon en fonction du camp qu’ils supportent.

Une galerie de personnages conséquente

Pour son roman, l’auteur convoque une impressionnante galerie de personnages qui s’expriment à tour de rôle sur les événements dont ils sont témoins, ce qui nous permet de suivre l’évolution du conflit en ayant plusieurs points de vue. Le récit mêle ainsi certaines grandes figures historiques issues des deux camps et des personnages fictifs. On peut bien évidemment citer le président Lincoln, ainsi que les généraux les plus réputés tels qu’Ulysses Grant et William Sherman pour l’Union, ou encore Robert E. Lee, Thomas J. Jackson ou Nathan Forrest pour la Confédération. L’auteur met également en scène des artistes ayant véritablement existé, comme un acteur farouchement hostile à Lincoln (John Wilkes Booth), ou un poète traumatisé par les combats et servant dans un hôpital (Walt Whitman). Les personnages fictifs, eux, permettent de mettre en avant d’autres aspects du conflit. Jean-Laurent del Socorro s’autorise par exemple une petite entorse avec la réalité historique en mettant en scène des femmes combattantes, capitaines de vaisseau ou aides de camp, comme si leur présence dans l’armée allait de soi. Grâce à ce parti pris, les femmes occupent ici une place au moins aussi importante que celle des hommes, une volonté déjà présente dans les précédents romans de l’auteur (notamment « Boudicca ») et qui est à saluer. L’importance accordée à la question de l’esclavage et de son abolition permet aussi à l’auteur de mettre en avant des femmes noires comme Harriet Tubman (véritable personnage historique qui dirigeait un réseau de passeurs et qui a pris la tête d’éclaireurs et d’espions pour l’Union), Kate Loomis, une esclave libérée par les soldats du Nord, ou encore Minuit, ancienne esclavage elle aussi et sans doute le personnage le plus marquant et le plus attachant du roman.

Avec « Je suis fille de rage », Jean-Laurent del Socorro nous offre un roman instructif et remarquablement documenté sur la Guerre de Sécession et ses conséquences. La succession de chapitres très brefs, ainsi que le nombre abondant et le profil varié des personnages, contribuent à rendre la lecture rapide, en dépit d’un contenu assez dense.

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OmbreBones

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