La dynastie des Dents de lion, tome 2 : Le goût de la victoire

27 décembre 2019 1 Par Boudicca

Titre : Le goût de la victoire
Cycle/Série : La dynastie des Dents de Lion, tome 2
Auteur : Ken Liu
Éditeur : Outre Fleuve
Date de publication : 2019 (octobre)

Synopsis : Kuni Garu, l’ancien voleur, est désormais empereur et gouverne les îles de Dara. Les temps de paix ne sont cependant pas aussi calmes qu’il le pensait, et les intrigues de cour se révèlent parfois plus cruelles que les champs de bataille. D’autant plus que le royaume est en pleine effervescence : l’Examen qui permet de recruter les meilleurs serviteurs de l’État va bientôt avoir lieu. C’est l’occasion pour Kuni de mettre à l’épreuve ses idées novatrices sur la société et d’enseigner à ses enfants les subtilités de l’exercice du pouvoir. Mais de l’autre côté de la mer, derrière le Mur de tempêtes, un nouvel ennemi attend son heure…

 

Je suis la plus modeste des Cent Fleurs, répondit l’orchidée Mais la fresque de Dara ne se tisse pas seulement du fier chrysanthème ou de l’arrogante prune d’hiver, du bambou supportant les grandes demeures, ou de la noix de coco, son nectar sucré et sa musique belle à l’unanimité. Chicorée, dent de lion, linaire commune, dix mille espèces d’orchidées et d’innombrables autres fleurs, nous n’avons pas notre place sur les armoiries des grandes lignées, nous ne sommes pas cultivées dans de charmants potagers, ni effleurées par la main douce de nobles dames ou celle de fervents courtisans. Mais nous menons la même lutte contre les vents et la grêle, la sécheresse et la déchéance, contre la lame acérée de la houe désherbante et le poison émanant d’herbicide vaporisé. Nous aussi revendiquons une emprise sur le temps, nous aussi méritons un dieu capable de comprendre que chaque nouvelle journée dans la vie d’une fleur est un jour de bataille. 

Une première moitié décevante…

Auteur de fantasy aussi bien que de science-fiction, Ken Liu est, depuis peu, considéré comme le fondateur d’un nouveau sous-genre appelé « silkpunk fantasy » et qui consiste à mettre en scène un univers inspiré de la culture chinoise et mêlant magie et technologie. C’est à cette catégorie de romans qu’appartient la « Dynastie Dent de lion » dont le premier tome relatait la chute d’un empire et l’avènement d’une nouvelle dynastie fondée par un homme d’origine modeste qui se révélera être un redoutable tacticien. [Je conseille à ceux qui n’auraient pas encore eu l’occasion de se pencher sur « La grâce des rois » de passer directement au paragraphe suivant au risque de se voir révéler certains pans de l’intrigue du premier opus.] Après le tragique affrontement ayant opposé l’hegemon à celui qui est désormais le premier empereur de la dynastie Dent de lion, l’empire semble avoir retrouvé un semblant de calme après des années de guerre civile. L’arrivée au pouvoir de Kuni a provoqué de nombreux bouleversements sur l’ensemble des îles de Dara qui se sont néanmoins visiblement bien habituées à la nouvelle politique, plus ouverte, instaurée par l’ancien bandit. Pourtant, à la cour, les tensions entre les deux épouses de l’empereur ne font que croître, chacune espérant obtenir pour son fils le titre d’héritier. Très vite, les bonnes vieilles habitudes reprennent le dessus, et l’empereur se retrouve au cœur de toute une série d’intrigues et de luttes de pouvoir opposant plusieurs membres de son entourage. Autant le premier tome de cette série m’avait pleinement convaincue, autant je ressors de la lecture de ce second volume avec un sentiment plus mitigé. La faute à une première moitié extrêmement poussive dans laquelle l’auteur entreprend de nous présenter le climat qui règne à la cour, tout en introduisant un personnage clé pour la suite du récit, celui de l’érudite Zomi. Cette première partie alterne ainsi entre des scènes du présent, essentiellement consacrées aux enfants de l’empereur et à la présentation à la cour de Zomi, et des flash-back qui nous permettent de découvrir le parcours peu banal de cette dernière. A priori rien de bien dérangeant, sauf que l’auteur s’attarde trop longtemps sur le sujet… sans que rien de notable ne se passe. Alors certes, on devine que telle décision ou telle rencontre auront d’importantes répercussions par la suite, seulement les événements attendus tardent à se mettre en branle.

La grace des rois

… mais une seconde à la hauteur

C’est d’autant plus dommage que, une fois cette longue phase d’exposition terminée, le roman renoue avec ce qui faisait le charme du premier tome et retrouve un rythme plus haletant. Comme dans « La grâce des rois », on assiste alors en très peu de pages à quantité d’événements décisifs non seulement pour l’avenir de l’empire, mais aussi pour celui des personnages : batailles, trahisons, mise en place de stratagèmes militaires complexes, victoires ou défaites, fins tragiques de certains personnages… Progressivement, le lecteur en vient à mettre de côté l’agacement suscité par le piétinement de l’intrigue dans la première partie et finit par se laisser à nouveau porter par la plume de Ken Liu qui se révèle toujours aussi efficace. Le rythme s’accélère d’ailleurs encore davantage au deux tiers du roman lorsqu’un retournement de situation totalement inattendu (quoique très classique, au final) vient rebattre les cartes et mettre les personnages devant des choix cornéliens. L’auteur met à nouveau en scène des intrigues politiques aux rouages complexes, même si certains éléments peuvent paraître un peu tirés par les cheveux. La question de l’exercice du pouvoir et des dilemmes moraux qu’il ne manque pas d’entraîner se trouve une fois encore au cœur de l’ouvrage et les pistes (et non les réponses) apportées par l’auteur sont toujours aussi passionnantes. Le personnage de Zomi permet, à ce titre, d’apporter un contre point important car il permet d’avoir le point de vue d’un membre des classes populaires qui, contrairement à ce dont sont persuadés les nobles pleins de bonnes intentions, ne sont que très peu impactés par les décisions censément prises pour eux par l’empereur et ses ministres. Là où l’auteur peut, en revanche, devenir lassant, c’est lorsqu’il met en scène de longs débats philosophiques opposant les partisans de tel ou tel courant de pensée, ou lorsqu’il se perd dans les détails du protocole de la cours. Et c’est bien dommage, car il est agréable d’avoir (pour une fois) un univers de fantasy d’inspiration asiatique et de pouvoir être confronté à des modes de pensée et des traditions qui ne manqueront pas de paraître exotiques aux yeux du lecteur occidental. L’auteur insiste beaucoup, par exemple, sur l’importance de la calligraphie ou des postures et n’hésite pas à ponctuer son récit de petites fables qui fleurent bon les contes venus d’Orient. Le problème c’est que l’auteur en fait souvent trop, au risque de noyer son lecteur sous une avalanche de détails redondants et, il faut l’admettre, pas toujours très passionnants.

Les femmes à l’honneur

Contrairement au premier tome, les personnages sont pour leur part moins nombreux, même s’il faut un petit temps d’adaptation pour se familiariser à nouveau avec les noms et se remémorer le passé et le rôle de chacun. On retrouve évidemment Kuni, entouré de ses deux épouses et notamment Jia qui semble avoir bien changée depuis le précédent tome. Difficile de se départir d’une petite pointe de déception en constatant que la belle relation qu’elle et Kuni entretenait n’est plus tout à fait la même et que les intrigues de cours on pris le pas sur les sentiments. Parmi les nouvelles figures introduites dans ce deuxième tome se trouve notamment les enfants de l’empereur qui, chacun à leur manière, sont intéressants : l’un parvient à toucher par sa timidité et son envie de bien faire, l’autre à charmer par son charisme et sa bonhommie, tandis que la troisième remporte facilement tous les suffrages par son intelligence et son empathie. Comme dans le premier tome, les femmes occupent une place centrale dans l’intrigue, et pas seulement en qualité d’épouses aimantes ou de simples consultantes. Ken Liu met en scène des cheffes de guerre, des politiciennes, des érudites, des soldates d’élite, ou encore des ingénieures… : autant de rôles que l’on a peu l’habitude de voir exercer par des femmes en fantasy (et ailleurs…). La question de la position sociale des femmes dans l’empire de Dara est d’ailleurs une thématique centrale de ce second tome qui met l’accent sur les discriminations dont elles sont victimes (quelque soit leur classe), ainsi que sur le gâchis de potentiel que les règles misogynes instaurées ne manquent pas de provoquer. Contrairement au premier tome ce sont d’ailleurs essentiellement des femmes que les divinités du panthéon de Dara choisissent comme favorites, les immortels n’ayant de toute évidence pas renoncés à se chamailler par humains interposés. Le seul regret concernant les personnages se trouve du côté des « méchants » de l’histoire qui sont caricaturaux au possible : soit il s’agit de crétins sans aucune imagination, soit de despotes d’une cruauté insupportable. Les scènes de carnage au cours desquelles ces derniers se livrent à des actes atroces dont l’auteur ne nous épargne aucun détail sordide sont par exemple totalement inutiles et, à force de surenchère, finissent par devenir presque ridicules.

Lecture en demi-teinte, donc, pour ce second volet de « La dynastie des Dents de lion » qui reste malgré tout prometteuse. En dépit d’une première partie poussive, le roman parvient à réveiller l’intérêt du lecteur dans la seconde moitié qui se fait bien plus palpitante et dans laquelle l’auteur laisse plus librement cours à son talent de conteur. Impossible en tout cas de ne pas vouloir connaître la suite tant la situation dans laquelle se trouvent les personnages à la fin du volume semble pour le moins périlleuse. Ne reste plus qu’à se montrer patient en attendant le troisième opus (qui est en fait la suite de celui-ci, le tome 2 original ayant été coupé en deux).

Voir aussi : Tome 1

Autres critiques :  ?

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