Sénéchal III

30 décembre 2019 2 Par Boudicca

Titre : Sénéchal III
Cycle/Série : Sénéchal, tome 3
Auteur : Grégory da Rosa
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2018 (octobre)

Synopsis : Alors que l’empereur Lysander de Castlewing et le séraphin Démosthène assiègent toujours la cité, Philippe Gardeval est emprisonné et relevé de sa charge. Le roi est persuadé d’avoir trouvé son traître et le sourire de la victoire orne maintenant les visages de ceux qui souhaitaient la chute du sénéchal. Basse politique ou véritable trahison ? Violence, regrets, haine, amour, les personnages de Grégory Da Rosa n’auront jamais été aussi humains, touchants et détestables.

 

Suite et fin des aventures de Philippe Gardeval

Le siège de Lysimaque est sur le point de prendre fin. Que ce soit par les armes ou la traîtrise, la cité est en passe de tomber sous les coups de l’empereur de Castlewing et du séraphin Démosthène qui entendent faire payer au roi Édouard le prix fort pour son impiété. Aux créneaux, les combats se font toujours plus meurtriers pour les rares défenseurs de la ville dont l’essentiel des forces armées a traîtreusement été envoyé à l’extérieur des murs. En coulisse, les nobles de la cour rivalisent quant à eux de machinations et autres coups bas pour tirer partie de la situation et discréditer leurs adversaires. Parmi eux, Philippe Gardeval, sénéchal du royaume, est passé maître dans l’art de tirer les ficelles dans l’ombre du roi. Seulement ils sont nombreux, à la cour, à ne pas pardonner à ce roturier d’avoir été promu à l’un des postes les plus prestigieux du royaume et à vouloir le lui faire payer. Or, si le sénéchal bénéficiait autrefois de la protection du roi avec lequel il partageait une amitié sincère, leur relation semble désormais avoir atteint un point de non retour. A tel point d’ailleurs qu’Édouard a fini par se laisser convaincre de la possible traîtrise de son plus proche conseiller qui croupit dans les geôles en l’attente de son procès. Voilà donc notre héros en plus mauvaise posture que jamais, et ce alors que la cité est agitée par des courants de plus en plus menaçants, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des murs. Troisième et dernier tome des aventures du sénéchal, le roman a su s’attirer les éloges du public qui s’accordent à saluer le talent de conteur et le sens du coup de théâtre de Grégory da Rosa. Je serais pour ma part plus mitigée, même si cet ultime volume vient effectivement rehausser le niveau d’une série à la fois extrêmement prometteuse, mais aussi plombée par de nombreuses maladresses.

senechal

Du suspens, des surprises… et des maladresses

Le cadre dans lequel prend place le récit contribue beaucoup au charme des trois romans, quand bien même l’auteur opte pour la traditionnelle inspiration médiévale-fantastique. L’ambiance crépusculaire dans laquelle baigne le récit lui donne toutefois un petit côté atypique, de même que le vocabulaire désuet volontairement utilisé qui permet de renforcer efficacement l’immersion du lecteur. Pour ce qui est de la narration, il y a des hauts et des bas. Du côté des points positifs, il faut souligner le sens indiscutable du coup de théâtre de l’auteur qui atteint ici son apogée. Grégory da Rosa ne cesse de nous surprendre, et c’est tant mieux : le récit y gagne en intensité et en suspens et parvient ainsi plus efficacement à maintenir le lecteur en halène. Certaines scènes sont de vraies réussites et font astucieusement durer un suspens presque insoutenable pour le lecteur qui s’en trouve réduit à faire défiler les pages avec frénésie pour enfin comprendre comment l’épisode va se terminer. Il est également appréciable de voir l’auteur ne pas ménager ses personnages qui subissent des revers importants et se trouvent confrontés à de véritables drames que l’on ne voit généralement pas venir. Difficile d’oublier que deux des influences majeures revendiquées par l’auteur sont G. R. R. Martin et Jean-Philippe Jaworski ! On retrouve d’ailleurs un mode de narration similaire avec celui de « Gagner la guerre », avec un narrateur qui n’hésite pas à s’adresser directement au lecteur et à lui cacher certains pans de sa vie ou de ses activités. Malgré tout, le roman souffre des mêmes maladresses que précédemment du point de vue narratif, à savoir une exposition sans finesse de l’univers par le biais de monologues longs et hors de propos qui sonnent, par conséquent, complètement faux. Ainsi, lors d’une adresse au peuple de la cité censée échauffer les esprits, un prédicateur se lance dans une longue envolée lyrique qui permet à l’auteur d’évoquer en détail le passé de la cité. De même, les déambulations nocturnes d’un sénéchal complètement ivre ne donnent pas lieu à des élucubrations avinées mais à un exposé bien construit et détaillé de l’histoire de la famille Gardeval (exposé fort intéressant, mais qui l’aurait été d’autant plus s’il avait été exposé de manière plus appropriée).

Quelques bémols

En dépit d’un univers et d’une intrigue bien construits, le récit souffre malheureusement de plusieurs bémols qui viennent contrebalancer l’enthousiasme ressenti à la lecture de certains passages vraiment réussis. Parmi eux, il me faut, comme dans les précédents tomes, citer la lourdeur de l’écriture qui m’a, hélas, empêchée de me concentrer sur l’intrigue. Contrairement aux deux premiers tomes, l’auteur tente ici de limiter le nombre de notes de bas-de-page, mais celles-ci restent bien présentes et surtout complètement inutiles : neuf fois sur dix, la dite note se contente de donner un synonyme au terme médiéval employé, et, neuf fois sur dix, ce terme est aisément compréhensible par son seul contexte, sans qu’il est besoin d’explications supplémentaires. Cela peut paraître anecdotique mais j’ai finalement eu l’impression de passer plus de temps à pester sur la forme qu’à me sentir impliquée par le fond. Le second gros défaut que j’aurais à reprocher à l’œuvre tient au protagoniste et narrateur de cette histoire, le sénéchal Philippe Gardeval, que j’ai trouvé profondément antipathique du début à la fin. Un sentiment de détestation renforcée par la narration à la première personne puisque le personnage semble, lui, avoir une très haute opinion de lui-même et de son intelligence. Constamment en train de se vanter de tout calculer et de réfléchir plus vite que les autres, notre sénéchal passe en fait la plus grande partie du roman à se faire balader par tous ses interlocuteurs qui, eux, passent leur temps à tenter de lui expliquer ce qui se trouve juste sous son nez. Pour l’intelligence politique on repassera ! Il faut ajouter à cela une importante tendance à l’auto-apitoiement qui donne lieu à des scènes trop longues ou répétitives dans lesquelles le sénéchal pleurniche sur ce qu’il aurait du faire, dire, comprendre… Quant aux personnages secondaires, ils peinent malheureusement eux aussi à s’attirer les bonnes grâces du lecteur dans la mesure où tous sont vus par les yeux du sénéchal qui reste très focalisé sur sa petite personne et semble de toute manière détester tous ceux qui l’entourent.

Grégory da Rosa signe avec « Sénéchal » une trilogie très ambivalente, bourrée de qualités mais aussi de maladresses. L’auteur possède indiscutablement un beau talent de conteur grâce auquel il parvient, par de multiples artifices, à maintenir son lecteur en halène et à le surprendre constamment. On peut en revanche regretter que les personnages soient aussi caricaturaux et antipathiques, ou encore que le style utilisé soit empreint d’une lourdeur qui nuit malheureusement à la fluidité de l’ensemble. Ce troisième tome offre en tout cas une belle conclusion à la série, et c’est avec curiosité que je suivrais désormais les parutions de ce jeune auteur de toute évidence prometteur.

Voir aussi : Tome I ; Tome II

Autres critiques : Elhyandra (Le monde d’Elhyandra) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte)

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