L’arche de Darwin

4 octobre 2019 3 Par Boudicca

Titre : L’arche de Darwin
Auteur : James Morrow
Éditeur : Au diable Vauvert
Date de publication : 2017

Synopsis :  Actrice sans rôle, Chloe Bathurst décroche un emploi de gardienne de zoo chez Charles Darwin où elle rencontre toutes sortes d’animaux exotiques, ainsi que différentes théories scientifiques d’une modernité étonnante. Pour sortir son père de l’hospice, elle vole la première mouture de la théorie de l’évolution et s’inscrit au Grand concours de Dieu, qui offre 10 000 £ à qui prouvera ou réfutera l’existence d’un être suprême.

 

Uchronie et darwinisme

Récompensé par plusieurs des prix parmi les plus prestigieux des littératures de l’imaginaire (Nebula, World Fantasy Award, Grand Prix de l’Imaginaire), James Morrow est un auteur américain dont la plupart des ouvrages ont été traduits en français par les éditions Au Diable Vauvert (« La trilogie de Jéhovah », « Notre mère qui êtes aux cieux », « Hiroshima n’aura pas lieu »…). Une fois n’est pas coutume, l’auteur revient avec « L’arche de Darwin » à son thème de prédilection, à savoir la religion, et opte à nouveau pour le registre de la satire. Nous sommes en Angleterre, en 1847, et nous faisons la rencontre de Chloé Bathurst, actrice à succès qui se voit contrainte de quitter les planches afin de trouver un nouvel emploi mieux rémunéré. Non pas que la jeune femme ait subitement des envies de luxe, seulement son père se trouve enfermé dans un hospice en raison de ses dettes, et il n’est pas question pour elle de le laisser s’échiner aux travaux forcés dans des conditions scandaleuses. La bonne nouvelle, c’est qu’elle parvient facilement à retrouver un emploi en tant que gardienne de zoo dans la demeure d’un certain Charles Darwin. A charge pour elle de prendre soin des nombreuses créatures exotiques rapportées par le scientifique après son voyage autour du monde à bord du navire « Beagle ». La mauvaise nouvelle, c’est que, malgré la gentillesse de son employeur, son nouveau poste ne lui permettra jamais de rassembler la somme nécessaire à la libération de son père. C’est alors que notre héroïne entend parler d’un grand concours visant à prouver l’existence ou la non existence de dieu. Une querelle opposant intellectuels athées et chrétiens qui, à priori, ne la concerne pas du tout, sauf que la règlement prévoit que le vainqueur se verra octroyer la somme non négligeable de 10 000 livres. Et il se trouve justement que monsieur Darwin est en train de rédiger l’ébauche de ce qui deviendra sa célèbre théorie de l’évolution, mettant ainsi à mal l’existence même du divin. Ni une, ni deux, notre héroïne s’empare du précieux manuscrit et se trouve alors à défendre les thèses du célèbre scientifique bien avant qu’elles n’aient été historiquement diffusées au public.

Une érudition impressionnante mais lourdement exposée

La première chose qui frappe à la lecture de ce roman, c’est sans aucun doute l’érudition de son auteur. Car si la reconstitution historique n’est pas particulièrement poussée en ce qui concerne le décor ou les costumes, le contexte politique, social et scientifique de l’époque est, en revanche, très bien exposé. C’est le cas notamment de la théorie de l’évolution de Charles Darwin dont les arguments sont présentés dans les moindres détails. L’avantage, c’est que le roman se révèle sur ce point très instructif et qu’on en apprend énormément sur la manière dont le scientifique en est arrivé à ses conclusions ainsi que sur les réactions que sa théorie a pu susciter à l’époque. L’inconvénient, c’est que l’auteur pousse à mon sens l’érudition un peu trop loin pour un simple roman, au risque de souvent perdre son lecteur en le noyant sous un trop plein d’informations théoriques inutiles pour la compréhension ou le bon déroulement de l’intrigue. On observe d’ailleurs le même phénomène dans le traitement de la thématique religieuse, James Morrow n’hésitant pas là aussi à détailler à l’excès l’argumentation développée par les théologiens en opposition à Darwin. Un babillage qui ne se révèle pas toujours passionnant et qui a trop souvent pour conséquence de casser le rythme du récit. Le contexte politique et sociétal du milieu du XIXe est quant à lui abordé de manière plus anecdotique mais, du coup, plus accessible. L’auteur évoque notamment la montée des idées communistes dans l’Europe de l’époque (avec par exemple la parution du fameux manifeste signé Marx et Engels) et s’attache également à dépeindre la cruauté et l’hypocrisie avec lesquelles les sociétés européennes traitaient alors (et traitent toujours) les plus vulnérables, qu’il s’agisse des miséreux, des prisonniers, des endettés, des femmes… Le voyage en Amérique du sud de l’héroïne dans la seconde partie du roman fournit également à l’auteur l’occasion de mettre en scène cette partie du monde avec laquelle le lecteur est sans doute moins familier et ainsi d’aborder de nouvelles thématiques (traitement des populations autochtones, guerre du caoutchouc, rôle des missionnaires chrétiens…).

Le burlesque à l’honneur

En dépit de ce que cette abondance de détails théoriques et de sujets sérieux pourrait laisser penser, le roman n’a rien de pompeux et se distingue, au contraire, par son ton volontiers humoristique. L’auteur enchaîne ainsi les retournements de situation plus rocambolesques les uns que les autres, ce qui pourra, là encore, déstabiliser le lecteur. Le récit baigne en effet dans une ambiance burlesque à laquelle j’ai personnellement été peu sensible, quant bien même il faut reconnaître que la plume de l’auteur et les situations mises en scènes ne manquent pas d’inventivité. La seconde partie du roman, qui voit le départ de l’héroïne pour les îles Galápagos en compagnie d’une troupe pour le moins hétéroclite, fait basculer le récit encore plus loin dans le comique, et c’est à ce moment que l’auteur m’a véritablement perdue. Le récit semble en effet ne plus se résumer dès lors qu’à une succession de scènes plus saugrenues les unes que les autres, l’auteur se perdant dans des digressions interminables et mettant ses personnages dans des situations de plus en plus loufoques. Parallèlement aux aventures de Chloé, l’auteur évoque la relation épistolaire entre un père et son fils, le premier interné dans un asile en Angleterre, le second en mission d’exploration en Orient d’où il rapporte à son géniteur les différentes rencontres réalisées dans une fumerie d’opium. Une trame secondaire qui souffre des mêmes soucis que la principale et qui se révèle même encore plus excentrique. Outre le fait qu’on peine à se retrouver dans la multitude d’informations scientifiques théoriques données par l’auteur, le problème vient surtout du fait qu’on ne voit pas vraiment le rapport avec le reste du roman, ce qui renforce l’aspect brouillon du récit et la désorientation du lecteur. Pour toutes ces raisons, j’ai eu énormément de mal à me passionner pour les aventures de Chloé qui se révèle pourtant une héroïne intéressante (si on excepte son agaçante crise mystique au milieu du roman) qui permet à l’auteur de mettre en scène d’autres aspects intéressants de cette époque (place des femmes, monde du théâtre…). Les autres personnages sont, hélas, trop peu développés pour qu’on puisse les considérer autrement que comme des figurants. Les dialogues n’aident d’ailleurs pas du tout dans la mesure où la plupart s’expriment de manière trop enjouée, ce qui leur donne un côté artificiel et théâtral qui ne joue pas en leur faveur.

James Morrow signe avec « L’arche de Darwin » un roman difficile à appréhender qui présente un charme certain mais auquel je n’ai malheureusement pas été sensible. L’auteur se perd dans sa documentation et accumule les digressions techniques et les longs monologues explicatifs qui, bien que très instructifs, auraient mérité d’être élagués et exposés de manière plus subtile dans un roman de fiction. Le ton décalé et le burlesque des situations et des dialogues m’ont également laissé de marbre. Un roman ambitieux, satirique, surprenant… mais de toute évidence pas pour moi.

Autres critiques : Le chien critique ; Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres) ; Yogo (Les lectures du Maki)

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