La Fleur de Dieu

28 juillet 2019 17 Par Dionysos
La Fleur de Dieu

Titre : La Fleur de Dieu
Cycle/Série : La Fleur de Dieu, tome 1
Auteur : Jean-Michel Ré
Éditeur : Albin Michel (Imaginaire) [site officiel]
Date de publication : 29 mai 2019

Synopsis : An 10996.
Dans les déserts suspendus de la planète sacrée Sor’Ivanyia, un des dix-huit mille mondes de l’Empire, pousse la Fleur de Dieu. Ce remède à de nombreux maux est aussi un vecteur privilégié pour accéder au divin. Grâce à la Fleur de Dieu, l’Homme sait désormais ce qui advient de la mémoire après la mort.
Alors qu’un impitoyable seigneur de la guerre fomente un coup d’état, la formule chimique de la Fleur de Dieu est dérobée par une organisation anarchiste paradoxalement très organisée. Au même moment, l’apparition sur Sor’Ivanyia d’un enfant aux pouvoirs extraordinaires bouleverse toutes les certitudes scientifiques et religieuses de l’Empire.
Qui est cet enfant ? Est-il seulement humain ? Est-il ce Messie que certaines religions ont cessé d’attendre ?

Quoi de plus précieux qu’un trésorier borné quand on veut gérer au mieux d’immenses fortunes et qu’un prédicateur aveuglé par sa propre parole lorsqu’on veut subjuguer des prosélytes ?

Albin Michel Imaginaire nous propose un nouvel auteur, Jean-Michel Ré, dont La Fleur de Dieu est le premier roman !

De la grande aventure dans l’espace

La Fleur de Dieu propose un récit rythmé et qui se veut très proche de certains classiques du space et planet opera. C’est un roman qui prend le parti dès le départ de multiplier les lieux et les personnages (avec un « dramatis personae » en début d’ouvrage qui vous plombe bien l’ambiance d’ailleurs), mais la narration se centre tout de même sur six pôles majeurs. 1. L’empereur Chayin X tente de contrôler les dix-huit mille planètes qui composent son territoire, il est notamment entouré d’un proche conseiller génétiquement modifié pour n’être attiré que par ses phéromones. 2. Un groupe baptisé l’Ordo se réunit régulièrement pour fixer le dogme commun entre les grandes religions qui existent encore (chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes mais également scientistes), c’est ce conglomérat qui possède au départ une énorme influence en matière culturelle, et évidemment cultuelle. 3. Le seigneur de guerre, Latroce (sic) planifie méthodiquement sa proche accession au pouvoir en cherchant à détrôner l’empereur à l’aide de l’armée. 4. Des membres de l’organisation anarchiste Fawdha’Anarchia (très structurée, et c’est bien normal pour des anarchistes, contrairement à l’indication au dos du livre) fuient après avoir volé la formule chimique de la Fleur de Dieu, mettant en péril ceux qui s’en gardant le monopole. 5. Un maître shintô Kobayashi et son disciple Hakot sont en plein pèlerinage sur la planète sainte Sor’Ivanyia où pousse le nectar qui donne son titre au roman. 6. Enfin, et c’est ce qui déclenche une bonne partie de l’intrigue, sur cette même Sor’Ivanyia, apparaît de nulle part un enfant doté d’une capacité phénoménale à absorber la Fleur de Dieu et à en faire des choses impensables. Les allers-retours entre ces différents pôles construisent une aventure où la communication entre planètes est primordiale, d’où des enjeux conséquents en termes de domination et de contrôle des masses.

Vaste intrigue, vaste monde, personnalisation restreinte

À nous faire chasser la Fleur de Dieu, soit spirituelle, soit militairement ou bien encore économiquement (car il y a des intérêts pour tout le monde derrière cet élément), l’intrigue choisie par l’auteur brasse un grand nombre de thèmes. Globalement, nous pouvons y voir une vaste réflexion sur le sens de la vie, la volonté d’appropriation et de contrôle des populations par des régimes autoritaires. Régulièrement, le lecteur a l’occasion de sentir que l’auteur veut l’aiguiller sur le devenir relativement totalitaire de sa propre époque, mais le contrepoids choisi est étonnant : un retour à la religion. La réflexion sur celles qui ont perduré depuis le XXIe siècle est sûrement la plus intéressante dans ce premier tome, car la plus documentée par l’auteur. Après avoir lu Le Chant mortel du soleil et Diseur de mots qui l’aborde également, il n’y a pourtant pas d’overdose dans ce roman-ci, alors même que certaines scènes se concentrent sur un conclave de dignitaires religieux discutant dogme, hérésies et anathèmes… Bien joué donc. Le fait d’avoir un roman assez influencé par des croyances islamiques change déjà la donne, vu notre propension à d’abord ergoter sur le catholicisme classique. Forcément, comme les aspects du décor sont très fournis et que le roman n’est pas très long, ce sont les personnages qui sont relativement peu développés. Sur certaines scènes particulières, deux ou trois personnages sont parfaitement identifiables (le Seigneur de la Guerre ou bien le frère musulman-shintô), mais il faudra lire les suites pour s’attacher durablement aux autres. Les scènes choisies se tiennent tout à fait et sont plaisantes en elles-mêmes, mais finalement le développement des personnages en pâtit quand ils ne sont pas le centre de l’attention. Il est difficile de deviner ce qu’il en sera par la suite, mais les femmes sont plutôt absentes de ce premier tome. Tous ses petits bémols assemblés synthétisent quand même une forte impression de lire un roman d’une autre époque, pas mauvais ni inutile donc, juste qui appartient à un autre moment éditorial. D’ailleurs, Gilles Dumay prévient dès la quatrième de couverture que l’auteur se situe dans un space opera entre Frank Herbert et Roger Zelazny : ce sera leurs centenaires de naissance en 2020, ce n’est pas anodin. Avec notamment cette « Fleur de Dieu », enjeu de convoitises comme l’ « Épice » l’est dans Dune, on peut remarquer un certain nombre de références comme l’Imperium, l’influence de l’islam au sein des religions et le rejet des intelligences robotiques par exemple (il y a évidemment plein d’autres, j’imagine). Enfin, comme j’ai reçu ce livre en épreuves non corrigées (merci à Albin Michel pour l’envoi !), je n’ai pas eu l’occasion de directement contempler la couverture, mais il me semble que Pascal Casolari transcrit comme il faut, c’est-à-dire de façon « flamboyante » l’importance de cet arbre dont la fleur illumine la vie de ceux qui l’ingèrent.

Il est un lieu dans le désert où les vents déposent ton nom secret. Mais ne sois pas trop ardent de le lire car les bourrasques l’écrivent en lettres saillantes et claires, dans les murmures brûlants du sable, avec les os blanchis de ta carcasse.

Quelques choix douteux

Le premier choix douteux intervient dans la chronologie : l’année 10996 est bien sympathique, mais à part la référence à Dune, il n’y a pas là beaucoup d’intérêt, car ce sont avant tout les références au XXIe siècle qui sont récurrentes pour expliquer des changements politiques, sociétaux et économiques qui, apparemment, sont toujours présents au CXe siècle. D’un point de vue historique, c’est peu plausible, mais bon ok. D’un point de vue général, nous ne sommes clairement pas dans de la hard SF, l’auteur essaie d’expliquer certaines avancées technologiques ou sociologiques, mais le lecteur aurait pu s’attendre à un peu plus de réalisme dans la narration. Enfin, le choix est fait d’une fin de roman qui n’en est pas une, mais juste la fin d’une scène ; cela aurait pu être à la scène précédente, cela n’aurait pas changé grand-chose, je crois. Le roman ne s’étendant, semble-t-il, que sur quelques heures, je me demande bien quelles vont être les justifications narratives d’avoir trois tomes séparés. Pour le reste, les bémols sont moins liés à l’écriture ou à l’intrigue qu’au produit lui-même. En effet, nous avons là un glossaire particulièrement conséquent, à la fois fourni et précis, mais qui pose un gros souci éditorial : jusqu’où peut-on développer un vocabulaire « exotique » ? Ce n’est jamais un problème de se sentir perdu dans un univers, au contraire cela pousse à s’accrocher quand l’intrigue est bonne, mais ici, cela mène quand même à un exercice un peu gratuit, ce qui donne parfois : « est-ce à dire qu’un de mes disciples qui voudrait me faire parvenir de son jinja*, sur Okudawa*, à mon yashiro* sur Liys*, la statuette en jade d’Amateratsu*, n’aurait qu’à la précipiter à travers la Porte »… Rendez-vous en fin de volume pour chaque occurrence siglée d’un astérisque ! Autre mention qui montre l’étendue des fiches préparées par l’auteur en amont de l’écriture : il y a une multiplication des citations d’œuvres issues de cet univers pour servir d’incises à chaque chapitre. Le problème est qu’elles sont assez importantes pour de simples citations. Tout cela laisse penser que l’auteur a établi une documentation exceptionnelle sur son univers, mais qu’il s’est retrouvé frustré de n’avoir pas pu ou su en placer dans son intrigue autant qu’il le souhaiterait. La Fleur de Dieu laisse donc des regrets notamment sur sa petitesse (surtout par rapport à l’épaisseur du glossaire ; cela fait autour de 265 pages de roman au bout du compte), mais rentre tout à fait dans la volonté première du label Albin Michel Imaginaire : proposer de l’imaginaire « grand public », plutôt porté sur les références anglo-saxonnes des années 1970-1980 et ici, cela lorgne franchement du côté de Star Wars pour un certain nombre de visuels et d’éléments-clés [un Empereur, un Seigneur de Guerre qui lui fait concurrence, des rebelles qui volent dès le départ un, une forte proportion à voir la science religieusement comme une Force, etc.], mais à ce moment-là pour une trilogie, on s’attendrait davantage à trois romans qui s’enchaînent, non à un roman découpé en trois (la fin de celui-ci se termine de façon très abrupte, sans cliffhanger pour autant pour compenser ni fin d’arc narratif). À voir comment seront construites les deux suites.

Quand dans un champ social donné apparaît la peur d’une des autorités qui s’exerce dans ce même champ, le moment n’est pas loin où les personnages qui ont à subit cette autorité vont se positionner. Les cas individuels de subversion seront beaucoup plus rares que les cas de soumission, par peur de représailles. C’est pour cela que la peur d’une autorité arbitraire est un instrument de gouvernement qu’il faut savoir diligemment instiller pour limiter les cas d’insoumission et inciter à une obéissance résignée.

En conclusion, La Fleur de Dieu laisse un sentiment un brin mitigé : le potentiel de cet univers semble tout à fait remarquable (il suffit de voir la longueur de cette critique par rapport à l’épaisseur du roman), mais les choix faits dans ce premier tome peuvent grandement en réduire l’intérêt.

Voir aussi :
Tome 2 ; Tome 3

Autres critiques :
Acaniel (Blog culturel)
Anudar
Le Chien critique
Chroniques du chroniqueur
Lutin (Albédo – Univers imaginaires)
Scribouillard (C’est pour ma culture)

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