Créatures

24 mai 2019 8 Par Boudicca

Titre : Créatures (anthologie)
Auteurs et nouvelles : Jean-Laurent del Socorro (« La machine différente ») ; Anthelme Hauchecorne (« En commençant par la faim ») ; Claire et Robert Belmas (« Le nid de la sphinge ») ; Patrick Moran (« Les rêves de Venn Colomax ») ; Gabriel Katz (« Une chance sur six ») ; Adrien Tomas (« L’homme d’argile ») ; Elisabeth Vonarburg (« Les portes du monde ») ; Fabien Cerutti (« Légende du premier monde ») ; Olivier Gechter (« Une petite fleur ») ; Hélène Larbaigt (« Pied d’ombre ») ; Fabien Fernandez (« Desdemona ») ; Jean-Claude Dunyach (« Casser la coquille ») ; Jean-Louis Trudel (« La traductrice et les monstres ») ; Estelle Faye (« Elle a tes yeux »)
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2018

Synopsis : Golem aux multiples visages (L’Homme d’argile) ou intelligence artificielle en quête de soi (La Machine différente), FFI de 1944 confrontés à des créatures lovecraftiennes (Le Nid de la Sphinge) ou soldat du futur étrangement lié à ceux qu’il a combattus (Casser la coquille), alcoolique au bout du rouleau re-boosté par une fée (Une petite fleur) ou colonie humaine résistant aux extraterrestres (La Traductrice et les monstres), les récits proposés par les quatorze auteurs de l’anthologie des Imaginales 2018 soulignent qu’une créature peut en cacher une autre (En commençant par la faim). Entre lieu étrange (Pied d’ombre) et futur inquiétant (Desdemona), univers parallèles (Les Portes du monde) et île mythique (Légende du premier monde), mais aussi Dr Jekyll et Mr Hyde (La Sixième victime), Créatures nous rappelle également, par-delà la diversité des thèmes abordés, que les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre (Les Rêves de Venn Colomax). Elle a tes yeux, affirme pour sa part le narrateur d’Estelle Faye, évoquant un amour qui résiste à la mort, pour s’interroger au final sur ce qui définit l’humain – et donne sens à nos vies.

Douze nouvelles créatures, plus stupéfiantes et formidables les unes que les autres, furent présentées au couple impérial : harpie enflammée, ptérodactyle marin, bucentaure noire, crocolisque planeur, isonade de terre, dhampire, colonie de feux follets, haggis sauvage, hippalectryon, onocentaure, péryton… Chaque créature fut présentée dans l’écrin magiquement changeant de son environnement de prédilection. Cinquième à être dévoilée, la Iëlfelanane émergea des breuils d’une forêt primaire aux majestueux séquoias géants. (Fabien Cerutti, Légende du Premier monde)

Comme chaque année depuis maintenant dix ans, les Imaginales publient à l’occasion de leur festival se déroulant à Épinal une anthologie regroupant les nouvelles d’auteurs francophones. Cette année, l’ouvrage réunit quatorze d’entre eux (pas mal de Canadiens, forcément, puisque pays à l’honneur) à qui Stéphanie Nicot a demandé de se pencher sur le thème des « créatures ». Il est vrai que la célébration du bicentenaire de la parution du célèbre « Frankenstein » de Mary Shelley s’y prêtait plutôt bien. Monstres, êtres féeriques, animaux fantastiques, formes de vie extraterrestres… : la manière de traiter le sujet est vaste et c’est cette diversité qui fait tout le charme de cette anthologie 2018. Avant de revenir plus en détail sur chacun des textes proposés, un mot sur la répartition des nouvelles qui peut paraître un peu curieuse. D’abord parce que la SF occupe à mon sens une place beaucoup trop importante par rapport aux autres genres, et notamment la fantasy (qui est censée être à l’honneur…). E surtout parce que la totalité des textes relevant du space-opera ont été mis à la suite, à la toute fin, plutôt que répartis dans le reste de l’anthologie. Bref, si j’ai plutôt bien accroché au début de l’ouvrage, les dernières nouvelles m’ont en revanche fait refermer l’ouvrage sur une note beaucoup moins positive, ce qui est dommage.

La machine différente – Jean-Laurent del Socorro

C’est Jean-Laurent del Socorro, coup de cœur du festival pour cette année 2018, qui ouvre le bal avec un texte relativement court consacré à Ada Lovelace, à qui on doit la réalisation du premier programme informatique de l’histoire (milieu du XIXe). A la satisfaction d’avoir réalisé une grande prouesse technique succède toutefois l’incrédulité, car tout porte à croire que la machine créée par la jeune femme est douée d’une véritable conscience… Un texte sympathique et touchant qui permet de mettre en lumière une figure historique féminine relativement peu connue du grand public.

En commençant par la faim – Anthelme Hachecorne

On enchaîne avec une nouvelle de fantasy très sombre mettant en scène une petite fille orpheline et un duo de nonnes à la Laurel et Hardy : Soeur Ventrue se démarque par son franc-parler et ne pense qu’à manger tandis que Soeur Sourire est plus discrète et excessivement bienveillante. Alors que les deux religieuses acceptent de se rendre dans l’ancien village de la petite fille afin d’y retrouver son chien, perdu au moment de l’attaque qui a coûté la vie à ses parents, le trio se rend compte que quelque chose cloche. C’est alors que retentissent des aboiements à vous glacer le sang. Il s’agit là à mon sens d’une des meilleures nouvelles de l’anthologie : c’est bien écrit, le suspens est au rendez-vous, les personnages sont attachants et surtout la chute est bien pensée.

Le nid de la sphinge – Claire et Robert Belmas

Claire et Robert Belmas optent pour leur part pour un texte à mi chemin entre la SF et le fantastique. Nous sommes en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale, et une petite équipe de résistants tentent d’échapper aux Allemands à proximité du village d’Ouradour-sur-Glane. Forcés de trouver un lieu de repli pour soigner une de leurs camarades blessée, les trois survivants vont être guidés par un petit garçon vers un village complètement isolé dans lequel le temps semble s’être arrêté. C’est là qu’une mystérieuse créature commence à s’immiscer dans les rêves de l’un des soldats. Le début est très intriguant et les auteurs parviennent efficacement à maintenir le lecteur sous tension. La seconde partie est en revanche un peu plus bancale et les explications pseudo-scientifiques données viennent rompre le charme.

Les rêves de Venn Colomax – Patrick Moran

Retour à la fantasy avec un texte de Patrick Moran qui met lui aussi en scène un homme hanté chaque nuit par une étrange créature. Son interprétation est toute trouvée : si la bête l’a choisi, c’est parce qu’il est destiné à de grandes choses. Il va être déçu… Ne connaissant pas l’univers de l’auteur (que je suppose être le même que celui de « La Crécerelle »), j’ai eu un peu de mal à m’immerger dans cette cité au fonctionnement particulier. La chute, en revanche, est bien trouvée et rehausse l’intérêt de la nouvelle.

Une chance sur six – Gabriel Katz

Ambiance western pour Gabriel Katz dont on retrouve ici tout ce qui caractérise la plupart de ses œuvres : une intrigue simple mais efficace, relevée par une pointe de noirceur, un style direct et surtout des personnages torturés. L’auteur met en scène un homme traquant depuis des années l’assassin de sa femme. Un hommage sympathique à deux grandes figures de l’imaginaire anglais : Jack l’Éventreur et le duo Jekyll et Hyde.

L’homme d’argile – Adrien Tomas

On passe à de la fantasy historique avec « L’homme d’argile » d’Adrien Tomas qui se réapproprie le mythe du golem et propose un petit tour d’horizon de plusieurs époques : Prague au XVIe, Moscou au XVIIe, Londres au XIXe, l’Éthiopie pendant la Seconde Guerre mondiale, et enfin l’Islande aujourd’hui. Un texte sympathique et plein de références mais une intrigue qui aurait mérité d’être un peu plus développée.

Les portes du monde – Elisabeth Vonarburg

On bascule dans la SF avec « Les portes du monde » d’Elisabeth Vonarburg qui met en scène la relation entre un jeune garçon et sa « lith », une sorte de robot ultra-sophistiqué dont les riches familles se servent un peu comme d’un animal domestique. Mais Agwill n’est pas une lith comme les autres : elle est douée d’une vraie conscience qui lui permet de prendre ses propres décisions… quitte à désobéir aux règles qu’on est censé lui avoir programmé. Intéressant mais là encore l’intrigue est trop succincte pour parvenir à vraiment capter l’attention du lecteur.

Légende du premier monde – Fabien Cerutti

Fabien Cerutti revient pour sa part à l’univers du bâtard de Kosigan. L’histoire se déroule dans l’Antiquité, dans la ville d’Ys où deux hommes tentent de mettre au point une nouvelle race de créatures afin de remporter le concours organisé tous les cinq par le couple royal. Seulement entre les femmes-dauphins, les pégases, les dragons, ou encore les ptérodactyles marins, la concurrence est rude ! La Iëlfelanane mise au point par nos deux apprentis chercheurs réserve toutefois bien des surprises… C’est l’une des nouvelles les plus longues de l’anthologie, et c’est sans doute la meilleure. En très peu de pages, l’auteur parvient à mettre sur pied un décor incroyablement immersif et une intrigue passionnante dont le rythme ne faiblit pas jusqu’à la fin. Une belle réussite qui permet d’en apprendre un peu plus sur l’une des races que l’on retrouve dans les aventures du chevalier de Kosigan.

Une petite fleur – Olivier Gechter

La nouvelle d’Olivier Getcher se situe également dans le haut du panier. Elle met en scène un homme complètement ravagé par la mort de sa femme et qui s’enfonce un peu plus profondément chaque jour dans l’alcool. Mais une nuit, une fleur magnifique éclot dans l’un des pots du balcon de l’appartement où l’homme se terre. Et de cette fleur, lorsque personne ne risque de la surprendre, émerge une petite fée ! Une nouvelle fantastique très efficace qui aborde avec sensibilité le thème de la dépression.

Pied d’ombre – Hélène Larbaigt

Le « petit peuple » est aussi à l’honneur du texte d’Hélène Larbaigt dans lequel une femme rejetée par les autres à cause de sa difformité trouve un réconfort inattendu parmi les créatures féeriques qui s’installent dans son jardin. Trop court et trop « fouillis ».

Desdemona – Fabien Fernandez

La nouvelle de Fabien Fernandez inaugure le début d’une suite de textes de space-opera. Elle met en scène un équipage de pirates cherchant à retrouver l’épave d’un vaisseau légendaire. Mais entre les tensions entre les membres de l’équipage et l’étrange faune locale, la partie n’est pas gagnée ! Là encore c’est bien trop court pour qu’on parvienne à se plonger dans l’histoire ou à s’attacher aux personnages.

Casser la coquille – Jean-Claude Dunyach

Jean-Claude Dunyach imagine pour sa part un conflit entre les humains et une espèce extraterrestre supérieure avec laquelle toute communication semble impossible. Du moins jusqu’à ce qu’un soldat parviennent à tuer l’un de ces extraterrestres et entre en contact avec lui… Mêmes reproches que pour le précédent texte : trop court et trop peu développé.

La traductrice et les monstres – Jean-Louis Trudel

La communication est également au centre de la nouvelle de Jean-Louis Trudel qui met aussi en scène les interactions difficiles entre les humains et une race extraterrestre très particulière. Encore une fois on peine à éprouver de l’empathie pour ces personnages qui sont trop rapidement ou trop peu caractérisés. L’intrigue laisse également à désirer : j’ai eu un peu de mal à voir où l’auteur voulait en venir.

Elle a tes yeux – Estelle Faye

On continue avec une quatrième nouvelle de space-opera qui se révèle cela dit bien plus aboutie que les précédentes. Le texte est consacré à un homme qui a perdu sa compagne dont les pièces (ce sont des humains modifiés) ont été éparpillées sur différentes planètes. Et puis, un jour, le voilà qui croise une créature avec ce qu’il reconnaît être les yeux de son amour perdu. On retrouve la délicatesse et la sensibilité qui font tout le charme des textes de l’auteur. Une belle manière de refermer cette anthologie. A noter que si vous avez apprécié cette nouvelle, l’auteur a sorti cette année un roman de space-opera dans lequel on retrouve un peu la même ambiance : Les nuages de Magellan.

Les nuages de Magellan

Avec cette anthologie consacrée aux « créatures » dans toute leur diversité, le festival des Imaginales donne une fois encore un bel aperçu de style et du talent de certains des auteurs de l’imaginaire les plus en vogue du moment. Si les nouvelles sont évidemment d’un niveau très variable, l’ensemble reste de bonne facture. Je ne saurais trop vous conseiller les textes de Anthelme Hauchecorne, Gabriel Katz, Fabien Cerutti, Olivier Gechter et Estelle Faye qui sont, à mon sens, les plus intéressants de l’anthologie.

Autres critiques : Blackwolf (Blog-o-livre) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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