Confessions d’un automate mangeur d’opium

20 mai 2019 11 Par Boudicca

Titre : Confessions d’un automate mangeur d’opium
Auteurs : Mathieu Gaborit et Fabrice Colin
Éditeur : Mnémos / Bragelonne
Date de publication : 1999 / 2019

Synopsis : Paris, 1889. Un monde en transition, où les fiacres côtoient les tours vertigineuses des usines. Une ville brumeuse envahie par les aéroscaphes et des nuées d’automates cuivrés… C’est dans cet univers révolutionné par l’éther, la substance verte aux propriétés miraculeuses, que la comédienne Margaret Saunders doit résoudre le mystère de la mort de sa meilleure amie. Sur la piste d’un créateur de robots dément, Margo va découvrir au péril de sa vie les dangers cachés de l’envoûtante vapeur.

L’apparition du steampunk français

En 1999 paraissait « Confessions d’un automate mangeur d’opium », un des premiers romans à tenter de populariser le steampunk en France (un courant littéraire qui met généralement en scène un XIXe siècle uchronique dans lequel vapeur et machinerie occupent une place centrale dans le fonctionnement de la société). A cet égard, l’œuvre fait en quelque sorte figure de « classique » du genre, motif suffisant pour titiller ma curiosité. Le nom des auteurs aurait cela dit pu à lui seul constituer un argument suffisant puisque le roman est le fruit d’une collaboration entre Fabrice Colin et surtout Mathieu Gaborit, deux figures incontournables des littératures de l’imaginaire en France. Le roman se déroule à Paris en 1889 où on fait la connaissance des deux protagonistes, un frère et sa sœur : le premier est un aliéniste étudiant depuis des années les effets de l’éther sur le cerveau et directeur d’un établissement psychiatrique unique fonctionnant sous le modèle d’un panoptique (système architecture conçu au XVIIIe et qui permet à un gardien d’observer toutes les cellules d’un bâtiment sans que les prisonniers/patients puissent savoir s’ils sont épiés ou non) ; la seconde est une actrice réputée, actuellement à l’affiche d’une célèbre pièce de Shakespeare où elle tient le premier rôle. C’est par hasard, en lisant le journal, que la jeune femme apprend la mort d’une de ses plus proches amies, Aurélie, décédée dans d’étranges circonstances : elle serait tombée d’un aérocar qui aurait poursuivit son vol avant de disparaître des radars. Si la police ne tarde pas à conclure à un suicide suite à une malheureuse affaire amoureuse, Margo, elle, est persuadée qu’il s’agit bel et bien d’un meurtre. Alertée par plusieurs indices inquiétants laissant supposer une implication de la pègre ainsi que d’un mystérieux automate, notre actrice ne va pas tarder à solliciter l’aide de son frère pour tenter de résoudre ce mystère. Leur enquête va toutefois les mener bien plus loin qu’ils ne l’imaginaient et révéler une vaste machination visant à déstabiliser l’Europe toute entière.

Ambiance intrigante mais intrigue bancale

En dépit de sa réputation plutôt flatteuse, le roman souffre d’un certain nombre de maladresses qui m’ont empêchée d’apprécier cette lecture dont je ressors avec un sentiment très mitigé. On y retrouve pourtant tous les éléments caractéristiques du steampunk, que ce soit au niveau de la période traitée, de l’esthétisme, ou encore des ressorts de l’intrigue. L’action se passe pendant l’Exposition universelle et le décor dans lequel évoluent les personnages est peuplé d’automates de plus en plus performants, d’aérocars, de monuments impressionnants, de machines fonctionnant à l’éther… Tout cela contribue à créer une ambiance particulière qui participe énormément à l’immersion du lecteur. Le problème, c’est que si tout cela pouvait paraître novateur dans les années 1990, le steampunk est aujourd’hui beaucoup plus populaire et a donc donné naissance ces dernières années à quantité d’œuvres littéraires ou cinématographiques reprenant les codes du genre. Le roman de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit a ainsi, d’une certaine manière, mal vieilli puisqu’il paraît malheureusement bien moins original aujourd’hui qu’il ne devait l’être à l’époque. Ce n’est cela dit pas le seul reproche qu’on puisse lui faire puisque le texte souffre également d’une intrigue à la construction un peu bancale. Outre un aspect un peu brouillon, on peut surtout lui reprocher d’être trop prévisible à certains moments (surtout à la fin qu’on voit venir de très loin), et trop simpliste à d’autres. Les personnages ne perdent en effet souvent pas de temps à tenter d’échafauder des stratégies et préfèrent à la place sauter directement dans la gueule du loup, sans aucune précaution pour leur propre sécurité. Cela ne serait pas dramatique si le phénomène n’était pas systématique, ce qui ne contribue évidemment pas à donner une bonne image des personnages qui apparaissent comme deux grands inconscients dépourvus de bon sens.

Femme potiche bonjour !

Et c’est là que se situe à mon sens le plus gros point faible de l’ouvrage : la personnalité des deux protagonistes. Théo, d’abord, apparaît comme assez antipathique. Condescendant et arrogant, le jeune homme nous est présenté comme en avance sur son temps dans le domaine de la psychiatrie mais la manière dont il considère ses patients ou ses collaborateurs laissent sérieusement à désirer. Le personnage de Margo est toutefois encore plus gênant dans la mesure où il donne une image désastreuse et surtout désuète de la femme. On passera sur le fait qu’elle est évidemment sublime et suscite le désir de tous les hommes qui croisent son chemin. On a en effet l’habitude que les romans ne mettent en scène que des bombes hyper sensuelles (les moches ne présentant aucun intérêt, c’est bien connu…). Non, ce qui gêne surtout ce sont à la fois la relation qu’elle entretient avec son frère, et surtout la place qu’elle occupe dans l’intrigue. Bien que là encore présentée comme en avance sur son époque (elle est indépendante, ouvertement lesbienne, se moque du regard des autres…), le rôle de notre héroïne se borne en fait tout au long du roman à se jeter bêtement dans le piège qu’on lui a tendu… avant d’être miraculeusement sauvée par son chevalier servant de frère. Qu’on nous fasse le coup une fois, c’est déjà agaçant, mais qu’on répète l’expérience à plusieurs reprises dans un roman qui ne compte que quatre cent pages, c’est un peu fort de café. On pourrait toutefois là encore s’en accommoder si la jeune femme n’était pas, en plus du reste, constamment infantilisée, non seulement par son frère, mais aussi par elle-même. En effet, je ne compte pas le nombre de fois où elle est comparée ou se compare elle-même à une « petite fille », se laissant guider « telle une enfant » et n’adorant rien tant que de grimper sur les genoux de son frère pour un câlin de réconfort (oui les deux entretiennent une relation hyper louche). L’attitude de celui-ci est à l’avenant puisqu’il la traite comme une gentille demeurée du début à la fin, multipliant les « ma chéri » condescendants et la considérant comme une petite créature fragile incapable de gérer ses émotions.

En dépit d’un cadre et d’une ambiance agréables, ces « Confessions d’un automate mangeur d’opium » se seront avérés très décevantes, non seulement au niveau de l’intrigue mais surtout des personnages qui renvoient une image de la femme absurde et surtout complètement dépassée. Si vous tenez vraiment à vous lancer dans du steampunk à la française, je vous conseillerais plutôt de vous reporter aux ouvrages de Johan Héliot ou encore Hervé Jubert qui, à mon sens, sont plus maîtrisés.

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