Arcadia [Intégrale]

10 mai 2019 10 Par Boudicca

Titre : Arcadia [Intégrale]
Auteur : Fabrice Colin
Éditeur : Mnémos / Bragelonne
Date de publication : 1998 / 2014

Synopsis : LONDRES, 1872. Dans le monde d’Arcadia, la réalité a les couleurs du rêve : un royaume idéal, baigné de féerie arthurienne, dans lequel les ministres sont poètes et les artistes sont rois, où le futur est tabou et la mort improbable. Un jour pourtant, d’étranges présages viennent troubler la sérénité de la belle capitale. Neige bleutée, vaisseau fantôme… Le peintre Rossetti et ses amis se sentent mystérieusement concernés. Cent quarante ans plus tard, dans un Paris agonisant plongé sous les eaux, quatre jeunes gens férus d’art victorien entendent le même appel, et s’apprêtent à déchirer le voile qui sépare les deux mondes.

Deux réalités, une même menace

Tout comme des écrivains comme Johan Héliot ou encore Mathieu Gaborit, Fabrice Colin est souvent cité parmi les plus grandes plumes à avoir marqué les littératures de l’imaginaire françaises dans les années 1990-2000. Parmi ses œuvres les plus réputées, on trouve notamment « Arcadia », un diptyque republié récemment par Bragelonne sous la forme d’une intégrale réunissant « Vestiges d’Arcadia » et « La musique du sommeil » (initialement édités par Mnémos). C’est la sublime couverture de Noémie Chevalier qui m’a tapée dans l’œil et m’a poussée à me lancer à la découverte de cet auteur que je ne connaissais presque que de réputation. La rencontre fut malheureusement peu concluante. Le récit met en scène deux mondes différents, l’un représentant en quelque sorte le reflet de l’autre. Une partie de l’intrigue se passe dans un Paris futuriste en ruine dans lequel les survivants attendent la fin du monde. On y suit une bande de quatre jeunes esthètes légèrement névrosés, passionnés d’art, de littérature, de musique, et bien décidés à profiter jusqu’à la fin des derniers instants qui leur reste. Dans une autre réalité, on découvre une ville de Londres semblable à celle de la fin du XIXe siècle mais avec une bonne touche de féerie puisqu’y cohabitent des humains ordinaires et des Sidhes, des créatures dotées de pouvoirs extraordinaires plus ou moins puissants. On y suit là aussi un petit groupe de quatre artistes, trois hommes et leur muse, qui vont se retrouver malgré eux mêlés à un complot qui les dépasse totalement et vise rien de moins que la destruction de leur réalité. Et puis, en superposition à ces deux mondes, on retrouve les figures emblématiques de la légende arthurienne qui planent sur la vie des différents protagonistes. Vous l’aurez compris, on a ici affaire à un roman pour le moins atypique qui possède une forte dimension poétique et lyrique mais auquel je n’ai malheureusement pas été sensible.

Hommage aux préraphaélites du XIXe

Le roman n’est pourtant pas exempt de qualités, au nombre desquelles on peut notamment citer le gros travail réalisé par l’auteur pour retranscrire l’émulation et les sources d’inspirations du milieu artistique de l’époque. Fabrice Colon rend en effet un vibrant hommage aux grands artistes anglais du XIXe, qu’ils soient poètes, peintres ou écrivains : Keats, bien sûr, dont l’ombre plane sur l’ensemble du roman, mais aussi William Morris (surtout connu pour son travail dans le domaine des arts décoratifs), Dante Gabriel Rossetti (peintre et poète), sans oublier Algernon Swinburne ou encore Alfred Tennyson (deux poètes réputés). On trouve aussi de nombreuses références ou clins d’œil à des auteurs comme James Barrie (« Peter Pan »), Lewis Carroll (« Alice au Pays des merveilles »), ou encore Rudyard Kipling (« Le livre de la jungle »). Inévitablement, l’ambiance du roman s’en ressent et s’imprègne de l’atmosphère et des thématiques mis en scène dans les œuvres de tous ces génies littéraires ou picturaux. Le roman m’a beaucoup fait penser, par cet aspect bien précis et dans une moindre mesure, à celui de Tim Powers (« Le poids de son regard ») qui reprenait lui aussi le personnage de Keats (et de Lord Byron) et tissait autour de cette figure un récit tout aussi déroutant, plein de mystère et de sensualité. On note également ici une forte influence des Préraphaélites, un courant artistique créé au début du règne de la reine Victoria par plusieurs étudiants de la Royal Academy et qui prône un retour à une peinture moins académique, faisant la part belle aux légendes et à l’esthétique du Moyen Age. Le symbolisme occupe une grande place dans ce mouvement qui séduira plusieurs générations d’artistes, dont manifestement Fabrice Colin qui reprend ici tous les codes et les références propres à ce mouvement, à commencer par l’importance cruciale apportée à la légende arthurienne.

Un poème halluciné

Le roman grouille ainsi de références au mythe arthurien, au milieu artistique du XIXe, à des figures populaires du XIXe (Jack l’Éventreur, notamment), ou encore à des personnages de romans. Et cela finit par faire trop. Trop de références et surtout trop de symbolisme. Le récit baigne en effet dans une espèce de torpeur onirique dont il ne parvient jamais à s’extraire, cumulant les scènes plus surréalistes les unes que les autres qui auront rapidement eu raison de ma curiosité. Même si je n’ai pas été indifférente à l’ambiance et l’étrangeté qui se dégagent du texte, j’ai donc rapidement décroché et ai fini par ne plus comprendre grand chose des enjeux ni même de l’attitude de la plupart des personnages. Difficile en effet de ne pas se perdre dans les trop nombreuses imbrications de l’histoire dont on finit malheureusement par totalement se désintéresser tant elle paraît hallucinée. Le plus gros bémol reste cela dit les personnages qui, eux aussi, agissent bien souvent de manière totalement déroutante. Le symbolisme est là encore omniprésent (chaque protagoniste est le reflet d’un autre dans la seconde réalité, voire même d’un archétype du mythe arthurien) mais le fait que leur comportement et leurs réactions soient, au mieux totalement imprévisibles, au pire totalement incompréhensibles, n’aide pas à capter l’intérêt du lecteur. Les dialogues sont les plus difficiles à appréhender car tellement sibyllins qu’ils en deviennent intelligibles. La conclusion m’a également laissée sur ma faim, notamment en ce qui concerne l’intrigue du Paris post-apo qui est évacuée très abruptement. Tout cela est d’autant plus regrettable que l’auteur dispose indiscutablement d’une belle plume dont il se dégage une poésie qui ne laisse pas indifférent.

C’est avec le sentiment d’être totalement passé à côté du roman que j’ai refermé cette intégrale d’« Arcadia » qui parvient à séduire par son ambiance et ses abondantes références au milieu artistique anglais du XIXe, mais qui m’a complètement laissée sur la touche en ce qui concerne l’intrigue et les personnages.

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