Les furtifs

2 mai 2019 19 Par Boudicca

Titre : Les furtifs
Auteur : Alain Damasio
Éditeur : La Volte
Date de publication : 2019 (avril)

Synopsis : Ils sont là, parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de nos quotidiens. On les appelle les furtifs. Une légende ? Un fantasme ? Plutôt l’inverse : des êtres de chair et de sons, aux facultés inouïes de métamorphoses, qui nous ouvrent la possibilité précieuse, à nous autres humains, de renouer avec le vivant. En nous et hors de nous, sous toutes ses formes et de toutes nos forces. Dans nos villes privatisées et sentientes, où rien ne se perd, ils restent les seuls à ne pas laisser de traces. Nous, les citoyens-clients, la bague au doigt, couvés par nos Intelligences Amies, nous tissons la soie de nos cocons numériques en travaillant à designer un produit de très grande consommation : être soi. Dans ce capitalisme insidieux, à la misanthropie molle – féroce pour ceux qui s’en défient -, l’aliénation n’a même plus à être imposée, elle est devenue un « self-serf vice ». Et tu penses y échapper ?

A quoi tient une prise de conscience ? A quoi se joue un engagement politique ? Lorca pensait qu’il n’y avait pas de meilleure immersion que la lutte partagée. Rien de plus efficace que de participer à l’action pour lever toute réticence. Bien que je soupçonnasse maintenant qu’il avait voulu simplement en être. Et que j’en sois. Voulu que je voie de mes yeux ce qu’on faisait de cette ville, ce qu’était l’habitat princier d’un citoyen privilège. Afin qu’au delà et sans blabla, je saisisse, qui sait ? que cette brutalité économique n’avait rien d’une fatalité ? Qu’il « suffisait » au fond de se dresser contre ? Prendre sa part de l’orage, prendre place dans cette pluie ?

Quinze ans ont passé depuis la publication de « La Horde du Contrevent », véritable best-seller, et pourtant Alain Damasio dispose toujours d’une très forte popularité, au-delà même du cercle des lecteurs de science-fiction. Son prochain roman était donc attendu avec impatience et n’a pas manqué de susciter l’intérêt du public et de la presse (même généraliste, chose rarissime dès qu’il s’agit de « littérature de genre » !) qui s’accordent pour l’instant majoritairement à saluer la qualité de cette nouvelle œuvre.

Drame parental sur fond de dystopie

Pour ma part, même si j’ai pris énormément de plaisir à retrouver la plume et l’intensité inégalable qui se dégage des écrits de l’auteur, je ressors de cette lecture avec un sentiment un peu plus mitigé que pour ses deux précédentes œuvres. Alain Damasio renoue ici avec l’anticipation et met en scène ce que pourrait devenir la société française dans un futur proche. On retrouve certains des éléments qui caractérisaient déjà Cerclon, la ville servant de décor à « La Zone du Dehors » (hiérarchisation des habitants, nouvelles technologies filtrantes, notation généralisée…), sauf que cette fois cette société dystopique s’insère véritablement dans un cadre que nous connaissons. L’essentiel de l’action se situe ainsi dans la ville d’Orange qui, comme Paris, Lyon ou encore Cannes, a été rachetée par une multinationale qui la gère désormais à sa guise, sans plus aucune intervention de l’état. N’allez toutefois pas imaginer la mise en place d’un pouvoir autoritaire qui contraindrait les habitants par la force. Non. Le système mis en place est bien plus insidieux que cela et repose sur le consentement des citoyens qui, pour la plupart, sont parfaitement satisfaits de ce nouveau fonctionnement. Société de contrôle 2.0, dans laquelle l’aliénation n’a même plus a être imposée, « elle est devenue un self-serf vice ». C’est dans ce contexte que l’on fait la connaissance de Lorca, quarantenaire dévasté par la disparition de sa fille mais qui refuse de croire à sa mort et place tous ses espoirs dans une théorie folle que bien peu partagent : elle serait partie de son plein gré avec les furtifs, des créatures dont on ignore la véritable nature mais qui vivraient à la lisière de notre regard, se cachant dans les coins et recoins inaccessibles de notre champ de vision. Aux côtés d’une équipe de chasseurs de furtifs, une branche secrète de l’armée qu’il est parvenu à intégrer, il va se lancer dans une quête désespérée pour comprendre ce qui a pu arriver à sa fille et renouer avec la mère de celle-ci qui tente de faire son deuil et refuse d’envisager une possibilité aussi peu plausible.

Sahar, elle a eu le visage de ma mère quand elle a crié « vivante ! ». C’est le même cri, le même cri pour toutes les mamans. C’est pas un cri de père. C’est un cri de quelqu’un qui a eu, dans son ventre, une chose qui vit. Et qui l’a fait sortir en poussant. Qui l’a faite avec sa matière à elle, sa boule de cellules, de sang, au toucher, à la mano, du dedans. Pendant neuf mois. Nous, on aime nos gosses, los papitos, che ! A part qu’on les a pas eus vivants dans notre bide, tous bougeant. C’est ce cri du bide qu’elle a eu. Ce cri, il sait.

Bienvenue dans la société de contrôle

Le thème de la maternité et de la paternité est au cœur de l’ouvrage, et le sujet est abordé avec une sensibilité extraordinaire qui donne lieu à de très beaux passages, sans doute les plus poignants du roman. Celui-ci possède aussi une forte dimension politique qui prend la forme d’un réquisitoire à l’encontre du capitalisme moderne et de ses travers. L’aspect le plus évident mis en scène ici est certainement le désengagement de plus en plus massif de l’état au profit des grandes multinationales. Cela passe par le rachat de certaines villes par des groupes comme LVMH, Nestlé ou Orange, mais aussi par la suppression des impôts (adieu le peu de solidarité et de redistribution qui restaient !) et la mise en place de forfaits (standard, premium ou privilège) qui donnent accès à plus ou moins de droits et de lieux (certaines avenues, parcs ou places sont réservés à ceux qui payent le plus cher, les autres devant se contenter des rues bondées et de structures à peine entretenues). L’auteur dénonce également la commercialisation généralisée de tous les aspects de notre vie : des « vendiants » arpentent le pavé pour vendre/mendier leurs produits et leur marque à chaque passant, tandis que certains citoyens se voient condamnés à des TIC, Travaux d’Intérêt Commercial (« tu paies ta dette à la société en maximisant les profits d’une multinationale ! »). Mais ce qui intéresse le plus Alain Damasio, c’est tout ce qui touche à la société de contrôle et à la montagne de données que l’on nous vole ou (bien souvent) que l’on donne volontairement et qui servent à paramétrer ce qu’on nous vend, ce que l’on voit, ceux avec qui on interagit… Dans le futur mis en scène ici, chaque citoyen porte ainsi une bague qui sert à justifier de la possession de tel ou tel forfait, mais qui récupère et transmet aussi un maximum de données concernant l’individu qui la porte afin de cibler et filtrer encore davantage son rapport au monde. C’est loin d’être la première fois que l’auteur se penche sur la notion de « technococon », cet ensemble de technologies et d’applications dans lesquelles on s’enferme par confort, et certains des aspects développés ici ne sont pas sans rappeler des épisodes de l’excellente série Black Mirror (notation entre individus, compilation de données pour redonner vie de façon virtuelle à un être cher…).

Alternatives et résistance !

Toutes ces thématiques sont passionnantes, d’autant qu’Alain Damasio les aborde non seulement d’un point de vue philosophique et politique, mais aussi en les articulant sur le réel. Le problème, c’est que l’auteur a un peu trop souvent tendance à nous exposer certaines de ces théories de manière moins subtiles que d’ordinaire, sous la forme par exemple du monologue d’un personnage. Certains trouveront également très agaçant le parti pris clair et revendiqué de l’auteur qui, sur l’échiquier politique, se situerait à l’extrême gauche. Personnellement cela me va plutôt bien, mais je ne suis pas sûre que tous les lecteurs apprécieront cette « radicalité » ni les propositions d’actes de résistance et de réappropriation évoquées par l’auteur. Car loin de se limiter à un récit d’anticipation classique, Alain Damasio atténue l’aspect dystopique de son œuvre en y intégrant une bonne dose d’utopie. Des îles artificielles créées dans le delta du Rhône pour les marginaux et les Alters aux C-Cités (« pour que le commun se réapproprie l’urbain »), en passant par des ZAG (Zones Auto Gouvernées) ou encore le réaménagement des toits des immeubles, l’auteur met en scène toute une série d’alternatives possibles à cette société de contrôle, ses personnages rivalisant d’ingéniosité pour se réapproprier cette ville où tout a été privatisé. C’est inventif, bourré d’énergie, d’enthousiasme, de bonne volonté, le problème c’est que c’est aussi souvent très « perché », comme si les personnages se livraient à un concours de « qui aura l’idée la plus farfelue », et cela peut contribuer à faire perdre le fil au lecteur. Les furtifs, ces fameuses créatures à mi chemin entre l’animal, le végétal et le minéral, participent aussi beaucoup à renforcer cet aspect utopique dans la mesure où ils représentent le dernier espoir de l’humanité non seulement d’échapper à cette société hyper-tracée, mais aussi de renouer avec le vivant dans sa forme la plus pure. L’idée est séduisante et ouvre d’intéressantes perspectives, même si, là encore, l’auteur part parfois peut-être un peu trop loin, au risque de perdre son lecteur par des théories philosophiques qui peuvent apparaître comme trop complexes ou trop fantaisistes.

Hacker vaillant, rien d’impossible !

Quand la narration elle-même sert à illustrer le propos

Le point de crispation le plus important réside toutefois dans le style employé par l’auteur. Alain Damasio nous avait pourtant déjà habitué dans ses précédents romans non seulement à une typographie particulière, mais aussi à un langage atypique, fait de néologismes et de nombreux jeux de mot et de langage. On retrouve tous ces éléments dans « Les furtifs », mais de manière encore plus poussée. Trop, parfois. Comme pour « La Zone du Dehors » et « La Horde du Contrevent », l’auteur opte ici pour un récit polyphonique : les personnages parlent à la première personne et nous livrent, à tour de rôle et pourtant côte à côte, leurs impressions et leur interprétation de ce qui est en train de passer. Chaque changement de narrateur est signalé par un signe typologique particulier, chose qui pouvait s’avérer délicate dans « La Horde » où une vingtaine de personnages étaient mis en scène mais qui s’avère ici bien plus facile à appréhender puisque les protagonistes ne sont qu’au nombre de six. Outre leur symbole, ces personnages possèdent également une manière bien particulière de s’exprimer qui reflète leur personnalité ou leur état d’esprit : Hernan a l’habitude de mêler des mots d’espagnol à son français, Ner s’exprime de manière hachée et sèche quand Sahar est toute en douceur, Toni Tout-fou emploie un mélange de franglais et d’argot gitan, Saskia appréhende le monde essentiellement par son ouïe… On sent bien que l’auteur a beaucoup retravaillé son texte afin de soigner cette manière de parler propre à chacun, et c’est d’ailleurs tellement réussi qu’on se passe bien vite des signes et qu’on devine instinctivement à quel personnage on a affaire. Le style de certains narrateurs est toutefois moins fluide que d’autres, au point que, dans le cas de Ner ou de Toni Tout-Fou par exemple, on peut davantage parler de déchiffrage que de lecture en raison de l’accumulation de termes techniques ou de mots issus de l’argot ou d’un jargon particulier. Le problème c’est que ce genre de passages a tendance à se multiplier dans la seconde partie qui accuse ainsi une baisse de régime par rapport au début du roman, pourtant très immersif. A noter que l’ouvrage s’accompagne (comme pour « La Horde ») d’un album (à télécharger sur internet) écrit avec le guitariste Yan Péchin.

Alain Damasio signe avec « Les furtifs » son grand retour sur la scène de la science-fiction. Sans surprise, le roman reprend la plupart des thématiques chères à l’auteur (société de contrôle, techno-cocon, dénonciation du capitalisme…) qui sont exposées avec toujours autant de force et de pertinence, mais sans doute moins de subtilité que dans ses précédents textes. Cela pourra malheureusement rebuter une partie du lectorat qui ne partagerait pas la vision parfois radicale portée par l’auteur. L’aspect le plus réussi du roman reste sans aucun doute ce magnifique portrait de couple et de parents que constituent Lorca et Sahar, deux personnages inoubliables et qui suscitent une formidable émotion. On ressent aussi pleinement toute la solidarité et l’affection qui unit les membres de cette « horde » miniature, quant bien même le style de certains n’est pas toujours facile à appréhender. Un roman complexe qui n’est certes pas exempt de défauts mais à la lecture duquel on ressort ému, et surtout plein d’une énergie positive.

Autres critiques :
Blackwolf (BLog-O-livre)
Les Chroniques du Chroniqueur
Oriane (La Pile à Lire)

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