Les Sentiers des Astres, tome 3 : Meijo

10 septembre 2018 6 Par Boudicca

Titre : Meijo
Cycle/Série : Sentiers des Astres (Les), tome 3
Auteur : Stefan Platteau
Éditeur : Les Moutons Électriques
Date de publication : 2018 (mai)

Synopsis : Pour avoir mis à mort la Croque-Carcasse, l’ourse sacrée du Lempio, la jeune Nisu s’est vue bannie de son île natale, il y a près de dix ans. Pourchassée par une ombre, hantée par l’Outre-songe, elle s’embarquait vers l’Héritage, en compagnie de son amant Meijo.Par quels caprices du destin l’apprentie chamane est-elle devenue la Courtisane Shakti ? Pour le savoir, le Barde Fintan et ses compagnons devront patienter un peu. Car le répit offert par les Teules, propice aux bons récits, aura bientôt vécu : déjà les flammes rugissent, la forêt boréale résonne d’abois fauves et de cors démoniaques. Il est temps de reprendre la quête du Roi-diseur, de marcher dans les pas des géants ! Et puisqu’il faut déjouer la traque, l’heure est peut-être venue d’emprunter enfin les Sentiers des Astres.

Bien sûr, suis-je gourde ! J’aurais dû le quitter sur-le-champ ! Poursuivre ma route seule, avec mon enfant – en admettant qu’il me la laisse, ce qui n’aurait rien eu d’évident. Et savez-vous ce que devient une femme seule, dans les villes de l’Héritage, sans famille, sans amis ni appuis, avec un bébé à nourrir ? Une putain, tout simplement. On n’échappe pas si facilement à sa condition quand on est née fendue, pas vrai ? Allez, maître Fintan, contez donc cela dans vos lais !

Suite des dits du Barde et de la Courtisane

Il s’en est passé des événements depuis le départ du capitaine Rana et de ses compagnons, envoyés en ambassade auprès du Roi-Diseur. Mal en point après avoir subi plusieurs attaques et perdus certains des leurs, les membres restant de l’expédition cherchent à tout prix le moyen d’atteindre les sources du Framar, dernier refuge de l’Oracle. Mais l’ennemi est partout et leur bloque le chemin vers leur objectif. Pour les contourner, Fintan et les autres vont devoir s’aventurer dans des régions dangereuses, à la frontière de l’Outre-songe, où nombreux sont ceux qui cherchent à leur barrer la route. C’est avec grand plaisir que l’on renoue avec le dit de Fintan Calathynn, le barde de l’expédition qui officie une fois encore en tant que narrateur. Le rythme de ce troisième opus est toutefois légèrement différent de celui des précédents tomes. L’auteur opte à nouveau ici pour une double narration, le récit du barde étant toujours entrecoupé de celui de la Courtisane évoquant son passé, mais l’alternance entre les deux se fait bien plus fréquente que dans les précédents volumes. L’urgence de la menace que font peser les enfants de l’Hermine sur nos aventuriers les oblige en effet à se mettre en mouvement plus fréquemment afin d’échapper à leurs adversaires, ce qui laisse moins de temps disponible pour les veillées au coin du feu, propices à évoquer les souvenirs des uns et des autres. Le récit de la Courtisane se fait ainsi plus morcelé, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. D’un côté, cela permet d’entretenir le suspens, l’auteur s’arrangeant évidemment pour couper la courtisane à des moments marquants de son parcours. Mais de l’autre, on ne peut s’empêcher de s’impatienter de voir la jeune femme perdre ce temps si précieux à rallonger ses confessions par des digressions qui, pour passionnantes qu’elles soient, ne font que retarder la révélation d’éléments déterminants pour l’intrigue. En dépit de ce léger bémol, le récit de Shakti reste malgré tout captivant, et nous permet de mieux appréhender le monde dont les membres de l’expédition sont issus. Monde à propos duquel on ne savait jusqu’à présent que ce que le barde voulait bien laisser échapper concernant la guerre civile opposant Solaires et Lunaires.

Des cités de l’Héritage aux rives du Vyanhtryr

Étrangère à ces terres très éloignées de son île natale, Shakti se montre plus volubile concernant les spécificités des villes et des habitants de l’Héritage. Les endroits les plus misérables de la cité d’Hekarling, la beauté de la cité sainte de Mystan, la ville d’Andristar : autant d’étapes qui jalonnent le parcours malheureux de celle qui n’est encore pour le moment que la jeune Nisu et non la Courtisane Shakti. Les paysages et les coutumes dépeintes provoquent un véritable dépaysement, l’auteur allant puiser dans de nombreuses influences (indienne, notamment) et révèlent un monde d’une richesse jusqu’à présent seulement entre-aperçue. Il est d’ailleurs intéressant de constater que cet univers que l’on associait jusqu’à présent plus volontiers à la période médiévale possède en fait un degré de technologie plus avancée que ce qu’on pouvait croire : on entend parler d’appareils photo, des prémices de l’imprimerie, ou encore d’artillerie. Le contraste est énorme entre ce royaume de l’Héritage, plein de monde, de vie et de merveilles, tel qu’il nous apparaît dans le récit de la Courtisane, et l’épaisse forêt des rives du Vyanhtryr dans laquelle évoluent les membres de l’expédition, complètement isolés du reste du monde. Le récit du barde est tout aussi immersif que celui de Shakti et permet de bien s’imprégner de l’étrangeté et du caractère sacré des lieux visités par la petite troupe. Le sentiment d’angoisse et d’insécurité qui étreint le lecteur ne naît pas seulement de l’étrangeté du paysage mais aussi de sa faune et de sa flore. Nos héros font en effet tout au long de leur périple la rencontre de créatures étonnantes et plus ou moins bien disposées à leur égard. Les immenses brochets espions du fleuve ; le poix-poisson ; les Titiwai ; les chauves-souris chamanes des Teules… : autant de rencontres qui marqueront durablement l’esprit du lecteur qui a l’impression d’être embarqué dans une formidable geste aux dimensions mythiques. A ces deux ambiances très différentes s’ajoute une troisième, celle de l’Outre-songe, cet espèce de monde parallèle dans lequel seuls les chamanes ou les sorciers les plus habiles parviennent à se repérer, et où réside des créatures encore plus anciennes et plus puissantes que celles qui arpentent les rives du Vyanhtryr.

N’oubliez pas trop vite la nature de l’Oracle. Lui seul décide qui peut rejoindre son trône, et qui erre en vain dans la forêt. Le noble prince n’est pas mieux servi que le pauvre bramynn ; le cuistot et le batelier ont donc leur chance aussi. Si nous sommes encore là, prêts à voyager vers Lui, alors que tant d’autres se sont perdus en chemin, c’est peut-être tout simplement parce qu’Il le veut ainsi. Regardez-vous : amis, ennemis, bâtards et catin, réunis dans le même vagabondage ! Peut-on imaginer compagnie moins probable ? Dites-vous que c’est peut-être sa volonté ; que c’est dans l’adversité qu’Il éprouve ses orants.

Des personnages inoubliables portés par une écriture ciselée

Si l’atmosphère dans laquelle baigne le roman est aussi immersive, c’est aussi et surtout grâce à la plume de l’auteur qui demeure toujours aussi élégante et propre à enflammer l’imagination du lecteur. L’auteur a le souci du mot juste et s’applique à tourner ses phrases de belle manière, ce qui, loin de gêner la fluidité du récit, rehaussent au contraire bien souvent la portée dramatique de telle ou telle scène. Certaines ne sont ainsi pas prêtes de s’effacer de ma mémoire, qu’il s’agisse de la rencontre de Shakti avec la Confrérie des Oiseliers, du magnifique combat du Brun de Dhuan avec l’effrayante Kourlepteth, ou encore de l’exploration des ruines lunaires. A tous ces atouts s’ajoute également la qualité des personnages qui demeurent toujours aussi complexes et attachants. On se prend sans mal d’affection pour l’ensemble des membres de l’expédition, chacun d’ôté d’une histoire et d’une personnalité qui lui est propre, ce qui n’est pas toujours le cas lorsqu’on a affaire à une troupe aussi nombreuse (même si leur nombre s’est considérablement réduit). L’auteur s’attache également à dépeindre les tensions et les changements d’alliances qui traverse le petit groupe, évoquant ici et là la relation conflictuelle entre Manesh et le Brun de Dhuan, l’amitié unissant le barde à Perdouan ou au batelier, ou bien l’attachement profond de tous les membres de l’expédition pour la petite Kunti. Seule figure féminine adulte du lot, la Courtisane apporte un contrepoint bienvenu au récit de Fintan et la triste histoire de sa vie permet d’aborder la question de la condition des femmes dans le royaume de l’Héritage. Difficile de ne pas s’émouvoir du récit de la jeune femme qui entend ne rien épargner de ses tourments aux hommes qui l’écoutent et se montrent si prompts à la juger. Les affres de la misère et les extrémités auxquels elle nous pousse, le caractère sordide des étreintes avec ses premiers clients, l’étiolement de son amour pour l’homme pour qui elle a tout sacrifié… : la Courtisane se livre toute entière, sans pudeur et sans honte. Le personnage le plus ambigu de ce troisième tome reste cela dit celui qui donne son nom au roman, Meijo, dont l’auteur dépeint la lente transformation vers un être de plus en plus abjecte. La Courtisane est toutefois loin d’avoir terminé son récit, si bien qu’on peut s’attendre dans le tome suivant à d’encore plus terribles révélations.

Stefan Platteau signe avec ce troisième tome des « Sentiers des Astres » un roman solide, qui séduit aussi bien par la qualité de la plume de l’auteur que l’originalité de son univers ou la profondeur de ses personnages. Certes, on s’impatiente un peu de voir la rencontre avec le Roi-Diseur sans cesse repoussée et le récit de la Shakti sans cesse s’allonger, mais le récit du barde et de la Courtisane se révèlent tellement passionnants qu’on pardonne bien vite à l’auteur ces quelques longueurs. Après tout la destination compte moins que le voyage.

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 2 ; Tome 4

Autres critiques : Blackwolf (Blog-O-livre) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte)

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