En guerre [film]

18 mai 2018 2 Par Dionysos
En guerre affiche

Titre : En guerre
Réalisateur : Stéphane Brizé
Acteurs/actrices : Vincent Lindon, Mélanie Rover, Jacques Borderie, David Rey, Olivier Lemaire, Isabelle Rufin, Martin Hauser
Date de publication : 16 mai 2018

Synopsis : Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte-parole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.

Bibliocosme Note 4.5
 
Coup de coeur

Contrairement à nous, ceux de là-haut, quand ils défendent leur pognon, ils sont unis, jusqu’au bout !

Une claque ! Voilà ce qu’on ressent quand on sort du film En Guerre, de Stéphane Brizé.

Le film a la force de commencer par des rapports humains (la parole de l’entreprise n’est pas tenue), puis le film rentre dans les détails poignants des négociations entre salariés, représentants de l’entreprise et représentants de l’État, avant de les mettre en parallèle avec les conséquences glaçantes sur la vie des salariés (dépressions, difficultés financières, divorces). Et quand on fait le lien entre certaines aberrations économiques et leurs conséquences sur la vie des gens, ce n’est pas tellement être rebelle ou contestataire de dire que notre monde, aujourd’hui, suit des principes complètement aberrants. Cette aberration va jusqu’à la traditionnelle horreur du retournement constant des mots et des situations. C’est le directeur du site qui dénonce la destruction des emplois par les salariés en grève ; c’est le directeur national de l’entreprise qui vante le « marché de l’emploi » mais ne voit pas d’incohérence à conseiller de déménager dans la région voisine ; c’est le PDG qui dit vivre, lui, dans la réalité (celle de la loi du marché, évidemment) ; c’est son conseiller qui dit « mal dormir » à devoir fermer une usine. Cette réflexion permet plus largement de se demander ce qui peut bien faire qu’à chaque « épisode social », chaque citoyen se sent concerné.

Pour le coup, pour se sentir concerné, le casting est bien choisi. Vincent Lindon porte encore le film de Stéphane Brizé, puisqu’il est le seul acteur professionnel du groupe, les autres jouant des rôles très proches de leur véritable profession. Toutefois, même s’il a un rôle bien plus parlant qu’à d’autres occasions, Vincent Lindon alterne moments de colère et moments de très grande retenue, campant un personnage particulièrement inspirant pour ceux qui l’écoutent. À ses côtés, la cohorte de syndicalistes, de chefs d’entreprise et de spécialistes de la communication sont très intéressants chacun dans leur rôle, car on ressent bien leur détresse, leur gêne ou leur désinvolture face à la situation qui leur est proposée, qu’elle nous choque ou non. Au fond, il est bien difficile de ne pas se sentir concerné car peu importe la situation sociale choisie, on est toujours le privilégié de quelqu’un d’autre, la bonne question serait plutôt : est-ce que chacun a les armes citoyennes pour se faire entendre quand il en a besoin ? Avoir constamment le pouvoir de changer la situation est relativement proche de ce qu’on devrait appeler « démocratie ».

Pour ce qui est de l’analyse de notre société, il y a tout ce qu’il faut pour réfléchir intelligemment. Outre les rapports humains, les négociations tendues et les maigres possibilités offertes aux simples citoyens pour exprimer leur intérêt, le rapport aux médias est diablement intéressant, puisqu’on alterne des « reportages » BFM-TV et le point de vue des salariés directement concernés. Étonnamment, le contenu diffère gravement : quand il y a de la colère, c’est traduit par des « violences intolérables » ; quand il y a des revendications, c’est traduit par des « demandes hors des réalités », etc. Il est tout aussi captivant de voir différentes classes sociales croiser leurs intérêts, sachant que nous avons malgré tout un nombre de métiers représentés assez faible : ouvriers évidemment, communicants en nombre, administrateurs et puis policiers qui, même s’ils ne sont pas identifiés par un ou deux rôles marquants, ont un rôle très important dans le rythme du film. Le dossier de presse énonce que c’est là un film politique au sens étymologique du terme (« qui regarde comment s’organise la vie de la cité »), mais c’est aussi un film très politique dans le sens où le spectateur comprend très simplement que des intérêts contradictoires sont en jeu. Leur coexistence entraîne de fait un rapport de force certain, que certains verront tout de suite comme de la violence gratuite, que d’autres comprendront comme une tension constructive ; dans tous les cas, le réalisateur traduit cela par une montée cyclique en tension dans son montage. En effet, il a construit son film en cinq à six séquences comme des étapes dans le rapport de force, qui se terminent à chaque fois par un point d’orgue bien tendu où la musique joue un rôle bien angoissant.

Au fond, la force de ce film de fiction, c’est que malheureusement ce n’en est pas un. Il prend aux tripes, en nous mettant la tête dans la détresse, c’est à la fois inéluctable et motivant, car si la colère est présente, elle est surtout porteuse d’engagement.


À chérir 4.5 5.0

Voir aussi : La Loi du marché

Autres critiques : Nicolas Winter (Just a word)

Retour en haut