Vostok

17 mai 2018 4 Par Boudicca

Titre : Vostok
Auteur : Laurent Kloetzer
Éditeur : Denoël / Folio SF
Date de publication : 2016 / 2018

Synopsis : Vostok, Antarctique. L’endroit le plus inhospitalier surTerre. Des températures qui plongent jusqu’à -90 °C. En 1957, les Russes y ont installé une base permanente, posée sur un glacier de 3500 mètres d’épaisseur, ignorant alors qu’à cet endroit, sous la glace, se cache un lac immense, scellé depuis l’ère tertiaire. Pendant des décennies, équipe après équipe, puits après puits, ils ont foré la glace. Pour trouver, peut-être, des formes de vie jusque-là inconnues. Vingt ans après la fermeture de la base, un groupe d’hommes et de femmes y atterrit, en toute illégalité. Ils vont réchauffer le corps gelé de Vostok, réveiller ses fantômes. Ils sont là pour s’emparer du secret du lac. S’ils échouent, il ne leur sera pas permis de rentrer vivants chez eux. Situé dans le même futur qu’Anamnèse de Lady Star, Vostok narre l’incroyable aventure d’une très jeune femme, Leonora, condamnée à laisser les derniers vestiges de son enfance dans le grand désert blanc.

Bibliocosme Note 4.5
 
Coup de coeur

Elle veut le soleil, la chaleur, des couleurs, ses yeux ne savent plus voir que le blanc et le gris. L’Antarctique porte une tristesse immense, tout murmure sans cesse : « Tu n’es pas chez toi. ».

Du Chili à l’Antarctique

Vostok est le nom d’une véritable station de recherche établie en Antarctique. Installée par les Russes dans les années 1950, la base est réputée pour être la plus difficile d’accès du Pôle sud : située à plus de mille kilomètres de la côte la plus proche et à plus de 3800 mètres d’altitude, elle est balayée en permanence par des vents violents et enregistre des températures records pouvant aller jusqu’à -90°C en hiver. C’est cet endroit du monde, où la nature se fait la plus hostile pour l’homme, que Laurent Kloetzer a choisi comme décor de ce roman époustouflant paru en 2016 chez Denoël et réédité cette année en version poche chez Folio SF. La première partie n’a pourtant, au premier abord, pas grand chose à voir avec les vastes étendues glacées de l’Antarctique. Nous sommes au Chili, dans un futur semble-t-il relativement proche, et nous faisons la connaissance de Léo, une jeune fille menant sa petite bande dépenaillée dans les quartiers pauvres et les navires abandonnés du port de Valparaiso. Son enfance vole toutefois en éclat lorsque son frère, Juan, parvient à se hisser parmi les membres les plus éminents du Cartel, un important gang local tentant depuis des années de percer les défenses de leurs principaux adversaires, bien plus puissants et bien mieux équipés, les Andins. Cette hégémonie, elle leur est assurée grâce à une sorte d’interface, le Vault, qui leur permet de contrôler des technologies novatrices, et qui, évidemment, est réputée impossible à cracker. Mais Juan est ambitieux et tout bascule lorsqu’il entreprend de kidnapper l’une des rares personnes ayant les droits d’accès à l’interface, une vieille femme enseignant à l’université de Valparaiso et ancienne glaciologue. Seulement les choses ne se passent pas comme prévues… Par un malheureux concours de circonstances, le dernier espoir qui demeure pour le Cartel de pénétrer dans le Vault consiste à monter une expédition jusqu’à Vostok où se situerait la mystérieuse clé cachée par la scientifique et permettant d’entrer dans l’interface. Le roman démarre sur les chapeaux de roue et parvient, de manière remarquable, à maintenir cette intensité tout au long de ses cinq cent pages.

Base antarctique de Vostok

Un huis-clos glaçant et haletant

Si la première partie se déroulant à Valparaiso et servant à poser le contexte présente énormément d’intérêt, ce n’est qu’une fois notre petite troupe arrivée à Vostok que les choses sérieuses se mettent véritablement en place. Le roman se fait alors huis-clos, et ce malgré l’immensité blanche qui s’étend à perte de vue autour de la base et qui constitue un péril mortel pour les rares humains ayant osé s’aventurer dans les parages. Coincés dans les locaux exigus de la station, les huit membres de l’expédition (dont évidemment Léo et son frère) vont donc devoir non seulement s’acclimater physiquement à des conditions de vie extrêmes (froid, problèmes d’oxygénation…) mais surtout mettre de côté leurs inimitiés pour survivre ensemble à l’expérience et découvrir le secret de Vostok. La fascination exercée par le roman tient évidemment énormément à son décor, ces paysages glacés dont Laurent Kloetzer nous dépeint avec force de détails les dangers mais aussi la beauté. L’immersion est totale pour le lecteur qui ne tarde pas à se laisser envelopper à son tour par toutes les expériences sensorielles auxquelles se retrouvent confrontés les personnages. Il y a d’abord le froid, bien sûr, qui les oblige à superposer des couches et des couches de protection à chaque sortie et qui menace constamment de les emporter. Et puis il y a l’angoisse, une peur presque incontrôlable née du fait de se retrouver à la merci d’un espace si immense et si hostile, qui croît au fil des jours dans le cœur de l’ensemble des membres du groupe jusqu’à faire perdre l’esprit aux plus fragiles d’entre eux. Juan, Léo, Vassili, Jaz, Irvin… : chaque personnage réagit différemment à l’épreuve et tous bénéficient d’un traitement extrêmement soigné de la part de Laurent Kloetzer, attentif à mettre en scène des protagonistes qui sonnent vrais et justes. En dépit de ce décor restreint, l’auteur parvient donc à maintenir le lecteur constamment en haleine, multipliant les rebondissements inattendus qui, chaque fois, viennent rebattre les cartes de manière fort habile.

Notre époque est un interstice chaud dans une séquence glaciale ; on l’appelle Holocène, ce qui ne signifie rien d’autre que « tout ce qui est récent ». Elle a commencé il y a dix mille ans, il y a un clin d’œil, quand se sont retirés les grands glaciers qui recouvraient le nord des terres émergées, pendant que les océans étaient 120 mètres en dessous de leur niveau actuel. Et toute l’histoire récente de l’humanité, l’agriculture, la roue, les villes, la Bible, les empires, les pestes, les invasions nomades, les explorations, les machines, les fusées, les révolutions, les ordinateurs… tout a eu lieu durant ce temps minuscule. Il suffit de creuser 300 mètres dans les glaces de Vostok pour trouver la trace du début de ce temps chaud, et passer dans l’immense période glaciaire précédente.

Un futur pas si lointain rongé par la guerre et la menace écologique

Le contexte singulier lié à l’Antarctique est évidemment souvent exploité afin de servir de ressort à l’intrigue (contretemps liés au froid, problèmes causés par l’isolement de la base, tensions entre les membres de l’expédition due à l’absence d’intimité…), mais l’auteur n’oublie pas pour autant d’exploiter les particularités de son univers. En dépit de leur isolement, Léo et ses compagnons ne sont en effet pas tout à fait coupés du monde extérieur dont on apprend la situation par bribe et dont les événements vont avoir un impact non négligeable pour la station et ses occupants. On comprend rapidement que le futur dans lequel se déroule l’action ici est le même que celui dépeint dans « Anamnèse de Lady Star » (que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire mais qui passe désormais en tête de mes priorités) ainsi que dans le plus récent « Issa Elohim » (publié cette fois chez Le Bélial dans leur collection Une Heure Lumière). Le contexte mondial tel que dépeint ici est en effet globalement similaire puisqu’on retrouve des populations confrontées à une pollution généralisée, un terrorisme qui gangrène l’Europe, et des tensions qui couvent sur l’ensemble des continents. C’est le cas notamment en Amérique du sud où la guerre opposant de gros gangs comme ceux du Cartel et les Andins fait rage. Le principal fil rouge entre ces différents ouvrages me semble également être cette catastrophe inédite (dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher la surprise) qui est évoquée dans les trois textes et dont les répercussions sont immenses et dramatiques. Outre sa description de l’évolution de notre contexte mondial, l’aspect futuriste du roman tient à l’hyper connectivité de la société dépeinte par l’auteur, grâce à l’essor de nouvelles technologiques bien plus performants que les nôtres (mais pas détaillées outre mesure, chose que j’ai beaucoup apprécié). Le récit comprend également une importante dimension écologique évoquée lorsqu’il est question des Andins (qui ont, semble-t-il, réussi à s’arroger le contrôle du climat), mais aussi et surtout lorsque l’auteur mentionne les données réunies par les scientifiques travaillant en Antarctique concernant le réchauffement climatique.

Un très bel hommage à la science et à son travail

Quant bien même le contexte futuriste dépeint ici inscrit sans aucun doute le roman dans la science-fiction, celui-ci comprend pourtant aussi une petite touche de fantastique que l’auteur exploite, là encore, avec finesse. J’ai ainsi pour ma part été particulièrement sensible à ce « petit fantôme » et à sa relation avec Léo que j’ai trouvé très touchante. Le roman entretient également un lien étroit avec notre propre histoire, puisque les chapitres mettant en scène Léo sont parfois entrecoupés de brefs passages consacrés à une autre figure emblématique : Veronika Lipenkova, personnage fictif mais dont le parcours tel que dépeint ici permet de rendre un très bel hommage à toute la communauté scientifique qui a travaillé (et travaille encore) en milieu polaire. En parallèle à l’histoire de Léo et de son frère, le lecteur découvre donc l’histoire de Vostok : la création de la station, les premières missions, les menaces qui ont pesé sur son existence (la base a été fermée temporairement dans les années 1990)… L’auteur nous dépeint également en détail les opérations de forage successives et les difficultés rencontrées, mais aussi le matériel utilisé, ou encore les méthodes d’étude des calottes glaciaires et les informations précieuses qu’elles nous ont livré. La précision dont fait preuve ici Laurent Kloetzer témoigne d’une importante documentation qui repose essentiellement sur les travaux de recherche du glaciologue Jean-Robert Petit, qui a lui-même résidé à Vostok (il a d’ailleurs écris un livre sur le sujet : « Vostok, le dernier secret de l’Antarctique » ainsi que quantité d’articles dont certains sont disponibles sur internet). A travers le récit fictif de cette femme passionnée par l’Antarctique, on réalise le caractère colossal du travail effectué par les chercheurs, résultat de décennies d’efforts, d’affinage de techniques et surtout de coopérations internationales (la compétition entre les Russes et les Américains dans le contexte de la Guerre froide est notamment très bien exposée, de même que la mutualisation des connaissances entre les scientifiques issus de différentes nations). C’est tout simplement passionnant ! (d’autant que le fait qu’il s’agisse d’une scientifique permet également d’aborder la question de la place des femmes de l’époque dans le domaine de la recherche)

-En quoi est ce que je trouble l’ordre et la sécurité ?
-Es-tu mariée ?
-Non, bien sûr…
-Voilà.
Il m’avait mouchée. Tous les types me regardaient en souriant, même ceux qui je considérais comme mes amis, mes soutiens. En moins d’une seconde, le temps de dire « voilà », cette mauvaise blague, et une jeune femme au milieu d’hommes devenait une grenade dégoupillée, une putain en puissance. Mironov m’avait eue.

Laurent Kloetzer signe avec « Vostok » un roman splendide et remarquable aussi bien par la qualité de ses personnages que de son intrigue ou encore de son univers. L’Antarctique occupe évidemment une place centrale dans le récit qui, grâce à une documentation minutieuse, nous fait découvrir le travail incroyable réalisé sur place par des scientifiques du monde entier, leur rendant pour l’occasion un très bel hommage. Un gros coup de cœur, à lire absolument !

NB : Si vous voulez vous frotter à d’autres récits se déroulant en milieu polaire, je vous conseille « Terreur » de Dan Simmons (un chef d’œuvre consacré à l’échec de l’expédition Franklin en Arctique) ainsi que le roman graphique d’Emmanuel Lepage « La lune est blanche » dans lequel le dessinateur raconte son propre voyage au sein d’une expédition scientifique en Antarctique (ouvrage également illustré de photographies splendides réalisées sur place par le frère de l’artiste).

Autres critiques : Blackwolf (Blog-O-livre) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Lorhkan (Lorhkan et les mauvais genres) ; Samuel Ziterman (Lecture 42) ; Xapur (Les lectures de Xapur)

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