Titre : L’empire du léopard
Auteur : Emmaunel Chastellière
Éditeur : Critic
Date de publication : 2018 (avril)

Synopsis : 1870.
Après une épuisante campagne militaire, le royaume du Coronado a conquis l’essentiel de la péninsule de la Lune-d’Or. Seul l’empire du Léopard, perdu dans les montagnes, lui résiste encore.
Dans l’attente des renforts promis par sa hiérarchie, le colonel Cérès Orkatz – surnommée la Salamandre – peine à assurer l’ordre sur place, la faute à un vice-roi bien intentionné mais trop faible. Dans ce monde de jungles et de brume, les colons venus faire fortune s’épuisent et meurent à petit feu, même si certains au sein du régiment espèrent toujours découvrir la mythique cité de Tichgu, qui abriterait selon les légendes locales la fontaine de Jouvence. Alors qu’une éclipse lunaire sans pareille approche, Cérès va devoir tenter d’assurer la survie de ses hommes, au mépris peut-être de ses allégeances…

Bibliocosme Note 3.0

De la flintlock fantasy à la française

Grosse actualité en ce début de printemps pour Emmanuel Chastellière puisque sortent quasiment au même moment ses deux nouveaux romans : « L’empire du léopard » chez Critic et « Poussière fantôme » chez Scrinéo. Si le second me tentait moins en raison de son orientation davantage tourne vers la jeunesse, j’étais en revanche très enthousiaste à l’idée de découvrir le premier. D’abord parce que j’avais été agréablement surprise par le précédent recueil de nouvelles de l’auteur (« Célestopol »). Ensuite parce qu’Emmanuel Chastellière se lance ici dans de la « flintlock fantasy », ou « fantasy à mousquet », un sous-genre que j’ai rarement au l’occasion d’explorer tant les romans appartenant à cette catégorie sont soit très difficiles à trouver, soit pas (ou seulement partiellement) traduis en français (à noter d’ailleurs que plusieurs de ces traductions sont justement à imputer à Emmanuel Chastellière qui s’était donc, d’une certaine manière, déjà frotté au genre). Pour faire bref, la flintlock fantasy se caractérise par un abandon du cadre médiéval fantastique traditionnel et par l’adoption d’un degré de technologie plus proche de nos XVIIIe ou XIXe siècles, avec notamment la présence d’armes à feu (je synthétise pour faire simple mais si vous voulez une définition plus précise, je vous renvoie à l’excellent article de la divinité égyptienne de référence pour tout ce qui concerne les genres et sous-genres des littératures de l’imaginaire). Pour sa première incursion en fantasy, Emmanuel Chastellière opte donc pour un sous-genre très peu exploité en France, et décide pour se faire de s’inspirer d’un contexte historique bien connu : la conquête des populations d’Amérique du sud par les conquistadors venus d’Europe.

De la conquête au désastre

Si le monde dépeint par l’auteur n’est certainement pas le notre, le contexte, lui, emprunte beaucoup à celui que nous connaissons. Nous avons en effet affaire à un royaume situé par delà l’océan (le Coronado) qui envoie des troupes pour coloniser un nouveau territoire peuplé par un certain nombre de peuples désunis et possédant un degré de technologie moindre (la péninsule de la Lune d’Or). Plusieurs différences majeures sont toutefois à noter par rapport à l’histoire telle qu’on la connaît : d’abord, l’action se déroule en 1870 et non pas au XVIe siècle, si bien que les envahisseurs possèdent un armement et une ingénierie encore plus élaborés. Ensuite, contrairement à notre Nouveau-Monde, la péninsule de la Lune d’Or ne tient pas vraiment ses promesses : dotées d’un climat difficile, ces terres se révèlent assez pauvres en ressources, ce qui a pour conséquences non seulement de limiter les perspectives d’enrichissement, mais aussi de décourager l’arrivée de nouveaux colons, et surtout d’inciter la couronne à se détourner de cet investissement trop peu rentable. Bref, si la conquête s’est révélée plutôt aisée, l’endroit n’a pour autant rien de l’Eldorado promis et les conquérants finissent par se retrouver dans une véritable impasse. Le vice-roi en charge de situation sur place doit de plus faire face au mécontentement des propriétaires terriens, à la grogne qui monte dans les rangs des soldats, et surtout à l’hostilité des indigènes, réduis en esclavage pour le compte des nouveaux arrivants. Le seul espoir de la colonie réside dans l’Empire du Léopard, un royaume situé bien à l’abri dans les montagnes et qui, jusqu’à présent, ne s’était manifesté ni pour soutenir ses vassaux attaqués par les envahisseurs, ni pour tenter de négocier ou commercer avec ces derniers.

Immersion réussie mais quelques problèmes de rythme

Emmanuel Chastellière prend bien le temps de poser le cadre de son roman, et ce afin de bien faire comprendre à son lectorat l’ensemble des enjeux, et le résultat est des plus réussis. On s’immerge très vite dans ce décor qui emprunte évidemment beaucoup aux paysages sud-américains mais qui s’inspire aussi de nombreuses autres influences (Népal, Babylone, et même une petite touche d’Égypte ancienne). Si l’immersion est presque immédiate, il faudra en revanche attendre un peu avant de voir l’intrigue se mettre véritablement en place puisque ce n’est qu’une fois le premier tiers du roman atteins que l’action démarre pour de bon. Et c’est là que se situe à mon sens la première faiblesse de l’ouvrage qui souffre à plusieurs reprises de problèmes de rythme, alternant longs passages dans lesquels il ne se passe pas grand chose et grosse débauche d’actions, comme c’est le cas dans le dernier tiers du roman qui, pour le coup, ne nous laisse que trop peu de moments de répits. Si le roman peine à trouver le bon équilibre entre les deux, c’est avant tout en raison de ses personnages qui, paradoxalement, sont à la fois le plus gros points forts et la plus grande faiblesse du roman. Emmanuel Chastellière donne vie à des personnages bien campés, qu’il s’agisse des protagonistes ou des figures plus secondaires, et qui suscitent sans mal l’empathie du lecteur. Cérès, l’un des colonels en charge des troupes du Coronado, est une jeune femme tourmentée dont on suit avec intérêt les atermoiements et les difficultés de commandement, qu’ils soient liés à son statut de femme ou tout simplement au contexte difficile. Philomé, le vice-roi, est tout aussi attachant et possède une personnalité plus chaleureuse qui nous incite immédiatement à le prendre en affection. On s’attache tout aussi vite à Camelia, jeune indigène enrôlée dans les troupes du Coronado et hantée par son lourd passé, de même qu’à l’ensemble des personnages qui constituent l’entourage de Cérès : soldats du régiment, apprenti alchimiste, intendante, mercenaires…

Des personnages de qualité… mais trop développés

Là où le bât blesse, c’est que, à force de trop vouloir étoffer la psychologie de ses personnages, l’auteur finit par en oublier son intrigue qui devient presque secondaire (ce qui explique les problèmes de rythme). S’il est évidemment intéressant d’avoir des personnages complexes et à la psychologie bien travaillée, le roman multiplie bien trop souvent le même type de scènes au cours desquelles les protagoniste interagissent les uns avec les autres, mais toujours pour nous faire comprendre la même chose. On comprend très vite que Camelia est tiraillée entre ses origines et sa nouvelle vie ; on sait que Cérès culpabilise de ne pas avoir de sentiments pour Philomé mais pour une autre personne ; on sait aussi qu’elle ne cautionne plus les actions de son pays sur les terres de la Lune d’Or…, et pourtant le récit continue de multiplier les conversations dans lesquelles les personnages tournent en rond en ressassant encore et encore les mêmes arguments et, inévitablement, les mêmes conclusions. Ce bémol mis à part, l’ouvrage reste cela dit très agréable à lire, l’intrigue se complexifiant au fur et à mesure du récit qui parvient à plusieurs reprises à surprendre grâce à des rebondissements bien amenés. Je serai plus nuancée en ce qui concerne l’aspect surnaturel du roman qui, s’il permet évidemment d’apporter une petite touche de grand spectacle, aurait très bien pu ne pas être intégré au texte sans que celui-ci en pâtisse (je trouvais pour ma part les manigances de l’Empire du léopard et des différentes forces en présence suffisamment passionnantes en elles-mêmes pour ne pas avoir à en rajouter).

Emmanuel Chastellière signe avec « L’empire du léopard » un bon roman de fantasy qui se distingue par son appartenance à un sous-genre peu exploité en France, ainsi que par la qualité et l’originalité de son cadre qui vient piocher dans différentes influences. Si le récit a parfois du mal à trouver le bon rythme, l’ensemble n’en demeure pas moins de bonne facture et permet d’aborder un certain nombre de thématiques traitées avec habilité, qu’il s’agisse de l’homosexualité ou encore des conséquences de la colonisation et des douleurs qu’elle ne manque pas d’engendrer chez la civilisation écrasée. A découvrir !

NB : Si vous voulez en savoir plus sur le roman, je vous encourage à aller lire la très intéressante interview de l’auteur réalisée par les trolls du Pays des cave trolls !

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Blackwolf (Blog-O-livre) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Xapur (Les lectures de Xapur)