Ganesha, mémoires de l'homme-éléphant

Titre : Ganesha : Mémoires de l’homme-éléphant
Auteur : Xavier Mauméjean
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2007

Synopsis : Londres, fin du XIXe siècle. Qui est réellement Joseph Merrick, celui qu’on surnomme « l’Homme-Elephant » ? Homme ou bête ? Monstre de foire ou curiosité scientifique ? Une simple anomalie de la nature ou… un dieu ? Lorsqu’il rédige ses « Mémoires », il n’a pas trente ans et réside depuis quelque temps à l’hôpital de Whitechapel sous la protection du médecin Frederick Treves. Un refuge qui lui permet d’observer les splendeurs et les misères de la capitale, et de mener l’enquête : quatre affaires, précisément, soit autant que de saisons dans une année. De leur résolution dépendra peut-être plus que son destin, car « le monde s’efface dans les rêves de l’éléphant… »

Note 4.0

La perfection du jardin anglais réside dans l’absence apparente de composition et de structure. Le jardin s’oublie comme tel et s’efface devant la Nature. Étrange modestie d’Albion qui marque de sa puissance les contrées reculées, asservit les peuples, et recule chez elle devant la fleur des champs.

Qui n’a aujourd’hui jamais entendu parler d’elephant-man, un homme au corps assez difforme pour qu’on aille jusqu’à le comparer à l’imposant pachyderme ? Cet homme, c’est Joseph Merrick, un jeune anglais ayant vécu à l’époque victorienne et souffrant d’une maladie génétique baptisée « syndrome de Protée » ayant affecté la croissance de ses tissus et produit des déformations sur l’ensemble de son corps. Une personnalité historique connue de tous à propos de laquelle on ne retient finalement que peu de chose, si ce n’est son bref passage par le « Freakshow » qui lui vaudra son surnom d’Elephant-man. Et si Joseph Merrick pouvait nous parler, que nous dirait-il ? Par le biais de ces « Mémoires de l’homme-éléphant », Xavier Mauméjean donne enfin la parole à celui que beaucoup considéraient alors comme une simple bête de foire et nous propose de revisiter ici l’histoire de cet homme exceptionnel. Le roman est cela dit loin de se cantonner à n’être qu’une simple énième biographie romancée de Joseph Merrick, et c’est justement là que réside tout son charme. Car si l’auteur reconstitue effectivement par bribes la plupart des éléments connus du passé de son protagoniste (son enfance à Leicester, ses années en tant que « bête de foire »…), l’intrigue se focalise principalement sur la dernière année de la vie de l’homme-éléphant et sur les quelques enquêtes qu’il aurait alors eu à résoudre.

Comment expliquer les rapts d’enfants de plus en plus rapprochés dans le quartier pauvre de Londres ? Les manigances ourdies par un financier iranien en visite à la capitale et dont les enjeux sont loin de se limiter à ceux de la couronne anglaise ? Ou encore le massacre de toute une famille par un homme pourtant sans histoire et qui n’aurait épargné qu’un seul membre qui représentait pourtant sa principale cible ? Du fond de sa chambre de l’hôpital de Withechapel où il finira ses jours, Joseph Merrick se penche saison après saison sur quatre affaires, toutes plus tordues les unes que les autres et à propos desquelles on souhaite faire appel à sa sagacité. Le roman n’étant en lui-même pas très épais, les dites enquêtes sont relativement brèves mais se révèlent toutes aussi captivantes que bien ficelées. Il faut dire que Xavier Mauméjean sait comment s’y prendre pour poser une ambiance ! Que ce soit par le biais de petites anecdotes tour à tour amusantes, intrigantes ou effrayantes, ou grâce à quelques scènes glauques (voire même parfois oppressantes), l’auteur immerge avec talent le lecteur dans cette société victorienne de la fin du XIXe siècle, des bas-fonds à la haute-société en passant par l’univers médical à propos duquel il s’est de toute évidence abondamment documenté (sont notamment évoqués les thèses de certains chercheurs, le fonctionnement des « hôpitaux », la gestion des malades…).

Joseph Merrick

Photographie de Joseph Merrick datant de 1889, soit un an avant sa mort

Mais on aurait tort de limiter la seule qualité du roman à son intrigue. Car la principale force du livre tient en réalité à la remarquable idée de Mauméjean de laisser flotter un doute quant à la véritable personnalité de Joseph Merrick. Car si la société londonienne s’est pour sa part laissée convaincre qu’il s’agissait bien d’un homme rendu monstrueux par ses difformités, le jeune homme, lui, possède une toute autre explication à son état. Il serait Ganesha, divinité indienne de la sagesse et de l’intelligence, fils de Shiva : le dieu à tête d’éléphant ! Et c’est là où le talent de Mauméjean se fait le plus admirable, car il parvient tout au long du roman à faire osciller le lecteur entre l’une et l’autre de ces théories. Alors, simple mortel ou dieu ? La question reste ouverte… Parmi les autres points positifs du roman, saluons aussi la qualité de son écriture, pleine d’ironie et de références et clins d’œil tant littéraires qu’historiques ou mythologiques plus ou moins subtiles (comme cette anecdotique référence au dieu grec Protée…). Il est également louable de la part de l’auteur d’avoir eu la volonté de gommer tout pathétisme dans son roman. Oui on s’attache à Merrick, oui on s’émeut de ses souffrances et de sa solitude, mais jamais Mauméjean ne commet l’erreur de tomber dans le larmoyant ou l’auto apitoiement.

Vous l’aurez compris, ces « Mémoires de l’homme-éléphant » furent un véritable coup de cœur. Xavier Mauméjean rend ici un bel hommage à celui qui, toute sa vie, fut rejeté et considéré comme un monstre, le tout en proposant une approche originale de son histoire et de l’origine de son mal. A ceux qui souhaiterait en apprendre davantage sur le personnage, sachez qu’une bande dessinée lui a récemment été consacrée, et qu’il existe également un film réalisé en 1980 par David Lynch. Le roman de Mauméjean mérite en tout cas d’être lu, que vous soyez ou non familiers avec l’histoire de l’homme-éléphant !