Fiction historique

Captive

Titre : Captive
Autrice : Margaret Atwood
Éditeur : 10/18
Date de publication : 2025

Synopsis : 1873. Grace Marks, seize ans, est condamnée à la réclusion à perpétuité pour le double meurtre de son jeune employeur et de sa gouvernante. Victime sous emprise ou monstre en jupons ? Face à l’échec des rapports psychiatriques, le Docteur Jordan s’empare du dossier, bien décidé à la sortir de son amnésie. Mais pourquoi lui cache-t-elle les troublants rêves qui hantent ses nuits ?

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Un sanglant fait-divers du XIXe

On ne présente plus aujourd’hui Margaret Atwood, autrice américaine mondialement connue pour son roman « La servante écarlate » mettant en scène une société dystopique ultra hiérarchisée dans laquelle la plupart des femmes ont été réduites à leurs capacités reproductrices. Le succès de l’œuvre a toutefois eu tendance à occulter le reste de la bibliographie de l’autrice, alors que celle-ci regorge de pépites. C’est le cas avec « Captive », un roman ayant lui aussi fait l’objet d’une adaptation en série par Netflix en 2017 et qui se penche sur un sordide fait divers canadien de la fin du XIXe : celui du meurtre d’un homme et de sa gouvernante par des serviteurs de la maison, dont une certaine Grace Marks. Outre la transgression impardonnable qui consiste pour une fille de rien à s’en prendre à son employeur, ce qui marque surtout l’opinion publique c’est la jeunesse de la meurtrière : seize ans. Les faits sont d’ailleurs suffisamment flous pour que la culpabilité de Grace fasse débat. D’autant que son complice (ou ravisseur ?) ne possède pas le même visage d’ange et se révèle beaucoup moins attachant que la jeune domestique. Cela n’empêchera pas le jury de les condamner à mort tous les deux, même si l’adolescente bénéficiera d’une certaine clémence puisque sa peine sera commuée en emprisonnement à perpétuité dans la prison pour femmes de Toronto. Lorsqu’on fait ici la connaissance de Grace, cela fait déjà plusieurs années qu’elle purge sa peine. Son seul espoir de libération réside dans le comité de soutien fondé au moment de son jugement qui réunit certaines personnalités influentes de la région, toutes convaincues de son innocence qu’elle ne cesse de clamer. C’est ce comité qui va demander la venue d’un certain docteur Jordan, jeune spécialiste en psychiatrie qui entend remettre en question les méthodes de ses prédécesseurs en terme de prise en charge des patients. Il est aussi spécialisé dans la mémoire, or celle de Grace semble avoir été irrémédiablement altérée depuis le double meurtre. Elle est ainsi incapable de se souvenir du drame mais aussi de certains épisodes de sa fuite ou encore de la nature de sa relation avec son co-accusé, McDermott. Le docteur Jordan va t-il enfin parvenir à réveiller la mémoire de la prisonnière et ainsi la faire innocenter ?

Un page-turner efficace

Le roman fait plus de six cents pages et se révèle captivant de bout en bout. La construction narrative y est pour beaucoup, Margaret Atwood optant ici pour une variété de modes de narration mais aussi pour une intrigue non linéaire. On découvre ainsi Grace plusieurs années après le double meurtre, seule dans sa prison, et on apprend un peu à la connaître dans ce contexte avant que l’arrivée du docteur Jordan ne l’oblige à se replonger dans ses souvenirs. La jeune femme raconte alors son enfance, son départ d’Irlande pour une vie meilleure au Canada avec sa famille, son premier emploi de domestique et sa rencontre déterminante avec Mary Whitney, une jeune domestique comme elle qui va connaître une mort tragique et laisser chez elle une trace indélébile. On passe d’une période à l’autre pendant la première moitié du roman, la seconde abordant LE sujet qui tenait jusqu’ici les lecteurs en haleine : le fameux assassinat de Mr. Kinnear, son employeur, et de Nancy, la gouvernante de la maison et maîtresse du propriétaire. Difficile de ne pas se passionner pour cette histoire que l’autrice nous relate avec une lenteur savamment étudiée qui nous tient en haleine jusqu’à la fin. Le suspens reste intact pendant la quasi totalité du roman qui laisse habilement planer le doute sur la véritable implication de l’héroïne dans le drame, et ce grâce à l’introduction d’une légère touche de surnaturel qui vient rebattre les cartes. Les allers-retours entre présent et passé ajoutent du dynamisme au récit, de même que la grande variété de modes de narration adoptée : témoignage orale de Grace, lettres, coupures de presse, chansons ou encore notes rédigées par le docteur Jordan. Le parti pris de l’autrice est astucieux, car les chapitres narrés à la première personne dans lesquels Grace relate sa vie et son parcours incitent le lecteur à spontanément lui accorder sa confiance, alors que les autres points de vue tendent à nuancer cet élan et à jeter le doute sur son innocence.

Recontextualisation et importance de la dimension sociale

Le roman séduit aussi et surtout pour la formidable restitution historique qu’il nous offre, celle de la vie d’une partie des classes populaires du XIXe, en Irlande d’abord, puis au Canada. Avec un luxe de détails passionnants, Margaret Atwood relate la misère à laquelle il est impossible d’échapper en Irlande, l’enfer de la traversée de l’Atlantique pour les passagers rêvant d’une vie meilleure, et surtout le quotidien d’une domestique servant dans une maison bourgeoise. Du lever au coucher on suit le quotidien de Grace, et on se familiarise avec les tâches ordinaires qui rythment la vie des serviteurs : nettoyer minutieusement chaque pièce de la maison, laver et blanchir le linge, s’occuper du feu, des poules, de la traite des vaches… Fidèle à ses préoccupations habituelles, l’autrice met l’accent sur les inégalités qui règne dans cette société canadienne du XIXe, des inégalités à la fois de classe mais aussi et surtout de genre. Le personnage de Mary Whitney est emblématique et illustre bien les difficultés rencontrées par les femmes de l’époque qui voient le contrôle de leur corps leur être bien souvent arraché et se retrouvent dramatiquement dépendante des hommes, notamment d’un point de vue économique. Le roman nous en apprend aussi beaucoup sur les théories en vogue au XIXe concernant les « troubles de l’esprit » et la prise en charge des patientes jugées folles. Si l’avant-gardisme du docteur Jordan en la matière nous le rend dans un premier temps sympathique, ses airs ampoulés et le regard négatif qu’il porte sur les nombreuses femmes qui l’entourent en font un personnage finalement peu attrayant et quelque peu ridicule. Difficile en revanche de ne pas s’attacher à Grace, même s’il serait erroné de la réduire à une simple pauvre servante accusée à tort. Tous les personnages ont leur part d’ombre, leur moment de faiblesse et c’est justement ce qui les rend si convaincants.

Avec « Captive » Margaret Atwood reprend à son compte un vieux fait-divers du XIXe et met en scène une jeune domestique de seize ans accusée d’avoir tué son employeur et sa gouvernante. En variant les modes de narration et en entretenant le suspens sur l’innocence ou la culpabilité de son attachante héroïne, l’autrice donne à son roman des allures de véritable page-turner. La dimension sociale de l’ouvrage, qui met l’accent sur les inégalités de classe et de genre, mais aussi la qualité de la reconstitution historique permettent de re-contextualiser efficacement l’événement et évite au récit de tomber dans l’écueil du banal roman sensationnaliste. A lire !

Autres critiques : ?

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

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