Fantasy

Oceano Nox

Titre : Oceano Nox
Autrice : Louise Rouiller
Éditeur : Critic
Date de publication : 2026 (septembre)

Synopsis : À bord de la galéasse San Creador sévit une étrange épidémie : tour à tour, les membres de l’équipage sombrent dans la passivité et se laissent mourir. Quand l’un d’eux se confie au comptable du bord, il prétend être un dieu exilé du ciel par ses pairs et incapable de rentrer chez lui. Incarné dans le premier humain venu, il passe depuis de corps en corps à mesure que ses hôtes tombent, victimes directes ou indirectes de la guerre entre Maravilhès, cité des mages, et l’Empire jambhai. Au comptable incrédule, le dieu résigné raconte son expérience de cette guerre et les vies dérisoires et minuscules dont il a partagé la beauté et les bassesses.

…

Dans la tête d’un dieu

Quatre ans après « Grain de sable », un premier roman remarquable par sa construction narrative, Louise Rouiller revient avec « Oceano Nox », un nouveau récit de fantasy qui, là encore, nous entraîne hors des sentiers battus. Tout commence sur un navire de la flotte de Maravilhès où l’écrivain de bord fait la rencontre d’un matelot affligé d’un mal étrange. Des rumeurs courent en effet depuis des jours sur une mystérieuse épidémie qui s’emparerait des membres de la flotte les uns après les autres, les plongeant dans une torpeur ne tardant pas à se solder par la mort. Ce malade là a toutefois quelque chose de différent : il veut parler. Alors, chaque soir, l’écrivain vient l’écouter raconter son histoire. L’histoire d’un dieu précipité parmi les humains, incapable de regagner son monde divin et donc condamné à partager le corps d’un hôte. A chaque fois que son hôte meurt, le dieu en exil passe aussitôt dans un autre corps, sans pouvoir choisir l’individu dans la tête duquel il va se retrouver enfermer et sans pouvoir influer véritablement sur ses décisions. Or, pas de chance, la divinité a choisi le pire moment pour débarquer puisqu’une guerre dévastatrice oppose depuis des mois maintenant la cité de Maravilhès à l’Empire jambhai. Ballotté d’un camps à l’autre, notre héros se voit contraint de changer de corps à une vitesse effrayante à mesure que ses hôtes tombent, victimes directes des combats ou de ses ravages collatéraux. Comme dans son premier roman, Louise Rouiller opte pour une construction narrative originale et soigneusement travaillée. Le roman se compose en effet de plusieurs récits enchâssés les uns dans les autres le dieu banni relatant l’histoire de chaque hôte dans lequel il s’est retrouvé projeté, tandis que l’écrivain du navire « San Creador » narre ses découvertes par voie épistolaire à sa protectrice. Et il en a, des choses à raconter ! Car au cours de son périple au milieu des humains, le dieu en exil va vivre des dizaines d’existences différentes, d’abord comme simple vogueur à bord d’une galéasse maravilhienne, puis comme mage, avant de devenir soldat au service de l’empire jambhai, ou encore simple civile prise au piège d’un siège. Grâce à tous ses hôtes, notre héros a eu un aperçu globale du conflit en cours, et les leçons qu’il en a tiré l’ont plongées dans un état dépressif avancé.

Une multitude d’inspirations

J’ai adoré ce roman, et ce pour de nombreuses raisons que je vais tenter de développer ici. Le premier aspect qui m’a vraiment emballé c’est le contexte géo-politique mi en scène par l’autrice qui puise ici son inspiration dans plusieurs civilisations et dans un contexte historique bien précis. Lousie Rouiller s’inspire en effet d’une bataille qui a eu lieu en 1570 (la bataille de Lépante) et qui opposait la ville de Venise et ses alliés à l’Empire ottoman. Difficile effectivement de ne pas reconnaître Venise en Maravilhès, une cité commerciale possédant des intérêts économiques dans de nombreux recoins du monde et prête à tout pour les préserver. A cette réalité historique l’autrice a ajouté deux petits grains de sel : la présence de mages et une armée de composition mixte, incorporant aussi bien des femmes que des hommes, et ce à tous les postes, y compris les plus stratégiques. L’empire jambhai, lui, s’inspire de l’Inde du XVIe, et plus précisément de l’empire moghol. Il en résulte un empire multiculturel et multiconfessionnel d’une grande richesse, organisé selon un système de castes et où les femmes n’interviennent pas directement dans les affaires martiales. Il aurait été aisé de tomber dans l’écueil du manichéisme, avec un empire présenté comme plus « civilisé » et progressiste confronté à une puissance crispée sur ses traditions et fondée sur une hiérarchie sociale révoltante. Ce n’est heureusement pas du tout l’angle adopté ici par Louise Rouiller qui, par le prisme de ce dieu ballotté d’un camp à l’autre, nous permet d’explorer la culture des deux belligérants sans qu’à aucun moment l’une n’apparaisse comme supérieure à l’autre. Il y a des ordures dans les deux camps, des individus attachants dans les deux camps, et le voyage d’un hôte à l’autre du dieu banni permet de mettre en lumière les failles, les contradictions et les hypocrisies de chacun des deux empires. Le roman de Louise Rouiller porte ainsi un message profondément humaniste, tant par sa volonté de mettre en scène une société multiculturelle que par celle d’imaginer une nation promouvant l’égalité entre les femmes et les hommes.

Une belle galerie de personnages

Le roman est également intéressant dans la vision qu’il offre de la guerre, dépouillée ici de toute gloire ou héroïsme. Ici, la guerre apparaît pour ce qu’elle est : quelque chose de sale, de terrible, de tragique, d’effrayant, et ce aussi bien pour les soldats que pour les civils, victimes collatérales inévitables de n’importe quel conflit. En choisissant d’adopter le point de vue aussi bien des Maravilhiens que des citoyens de l’empire jambhai, des soldats aussi bien que des civils, l’autrice donne davantage de poids encore à son message, et j’en arrive là au dernier aspect qui m’a particulièrement enthousiasmé dans ce roman ; les personnages. Louise Rouiller convoque ici une galerie de personnages tous plus marquants les uns que les autres, chacun doté d’une personnalité soigneusement travaillée et tous loin de se limiter à de simples corps endossés par un dieu. Ce dernier est en effet obligé de composé avec les forces et les faiblesses de chacun, avec leurs représentations mentales et surtout avec les circonstances qui entourent leur présence sur un lieu de conflit. Il y a d’abord Natian, simple pêcheur recruté malhonnêtement par Maravilhès pour servir comme rameur sur une de leur galère. On y découvre les terribles conditions de vie à bord, le travail éreintant, et la soif de liberté qui causera finalement sa perte. Il y a aussi Sundar, un soldat jambhai qui s’est distingué dans une bataille mais qui découvre avec horreur que la guerre n’a rien à voir avec les récits héroïques que son père lui narrait enfant. Il y a surtout Salini, une jeune fille issue de la caste des serviteurs, coincée dans une cité assiégée par les Maravilhiens et pour laquelle notre dieu va éprouver un amour puissant et communicatif. Il y a aussi des personnages bien moins sympathiques, comme la mage Miris ou le soldat Bhimur de l’esprit duquel on souhaite être libéré au plus vite mais qui nous apprend beaucoup de choses sur la guerre et ce en quoi elle est capable de transformer un homme. Attachants ou détestables, sympathiques aussi bien que banals, tous les individus mis en scène ici parviennent à susciter une large palette d’émotions si bien que persiste, une fois la dernière page tournée, l’agréable sentiment d’avoir rencontré de beaux personnages qui laisseront une marque durable dans mon imaginaire.

Avec son deuxième roman « Oceano Nox », Louise Rouiller signe un ouvrage remarquable dans lequel elle met en scène un dieu en exil condamné à passer d’un humain à l’autre alors qu’une guerre sans merci se joue entre une cité inspirée de la Venise du XVIe et un empire empruntant à l’Inde médiévale. Par sa densité, sa construction narrative mais surtout par la beauté et la complexité de ses personnages, le récit m’a captivé de bout en bout. Il m’a ému, aussi, et j’ai été particulièrement sensible à la volonté de l’autrice de montrer la guerre et ses ravages sans fards et sans gloire mais pour ce qu’elle est réellement : un immense échec collectif. Voilà un roman à côté duquel il serait dommage de passer !

Autres critiques : L’ours inculte ; Les blablas de Tachan ; Le nocher des livres

Passionnée d'histoire (surtout le XIXe siècle) et grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement) mais aussi d'essais politiques et de recherches historiques. Ancrée très à gauche. Féministe.

Une réaction ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.