Nous
Titre : Nous
Auteur/Autrice : Christelle Dabos
Éditeur : Gallimard
Date de publication : 2024
Synopsis : L’instinct est irrépressible et sert le NOUS. Mais si le jeune Goliath, un PROTECTEUR fracassé, sauve des vies, c’est aussi parce qu’il rêve de devenir Saint. Claire, elle, cache derrière son Instinct de CONFIDENTE un secret qui pourrait faire vaciller tout le système. Dans un monde où la Bureaucratie Instinctive est impénétrable, et où les détracteurs du NOUS œuvrent dans l’ombre, une chose les relie: leurs certitudes vont bientôt voler en éclats.
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Après la fantasy, place à la dystopie
De Christelle Dabos, on retient surtout l’incroyable succès de sa série en quatre volumes « La Passe-miroir », une œuvre de fantasy originale portée par une héroïne difficile à oublier. Depuis, l’autrice a publié deux romans indépendants situés dans des univers complètement différents mais qui se distinguent à nouveau par leur singularité. Dans « Ici et seulement Ici », Christelle Dabos imaginait un établissement scolaire un peu particulier dans lequel des règles aussi saugrenues que cruelles étaient scrupuleusement respectées par les élèves, et livrait ainsi une métaphore de la sociabilisation adolescente percutante. Même sentiment d’uppercut avec « Nous », une dystopie mettant en scène deux jeunes adultes reconvertis en apprentis détectives : Claire et Goliath. Tous deux évoluent dans une société ultra hiérarchisée dans laquelle tout le monde possède un Instinct, c’est à un dire une force capable de supplanter le libre-arbitre de chacun pour le pousser à effectuer ce pour quoi il est censé être né. Certains possèdent un Instinct de Protecteur (comme Goliath), ce qui les pousse à venir en aide à n’importe quel individu en danger à un certain nombre de mètres à la ronde (la portée de chacun instinct varie en fonction des personnes). D’autres sont des Confidents (comme Claire) et sont destinés à écouter toute personne qui en éprouverait le besoin. Mais il y a aussi des réparateurs, des dociles, des soignants… Certains instincts sont bien sûr moins prestigieux que d’autres : imaginez par exemple que l’instinct que vous possédez vous pousse inexorablement à ouvrir une porte dès que quelqu’un en a besoin. Ou à vous débarrasser par n’importe quel moyen de la vermine grouillant autour de vous. Satisfait ou pas de son Instinct, de toute façon personne n’a le choix, tout comme le rappellent les principes instinctifs : « Tout le monde a un Instinct. L’Instinct sait où, quand, comment. Tu n’a pas à savoir pourquoi. » Officiellement, tous les Instincts se valent, ce n’est donc pas leur nature qui détermine la place occupée par un individu dans la société. Ce qui va faire la différence, c’est le nombre de vies sauvées. 11, 101, 1001… : en fonction du nombre de morts évités, un citoyen se verra érigé au rang de Vertueux, Ange, Archange, Chérubin ou, pourquoi pas, Suprême. Évidemment, si votre Instinct consiste à soigner ou sauver votre prochain, vos chances sont statistiquement plus élevées de parvenir à gravir les échelons de la sainteté (synonymes évidemment d’un meilleur confort de vie).

Une enquête menée tambour battant
C’est donc dans cette société où les individus se sont vus privés de leur libre-arbitre qu’évoluent Claire et Goliath. Lui est un Protecteur qui ne rêve rien tant que d’accéder au premier échelon de la sainteté (Vertueux), et ce avant la date butoir de ses 18 ans. Or, il ne lui reste que quelques jours avant l’anniversaire fatidique, et il manque toujours une petite vie à son compteur. Claire, elle, est une Confidente cachant un lourd secret et cherchant par conséquent à tout prix à ne pas se faire remarquer. Leur chemin vont se croiser lorsqu’ils vont tous les deux être intrigués par la disparition de plusieurs personnes de leur quartier, sans qu’aucun lien apparent ne puisse être tissé entre ces individus aux profils et aux parcours extrêmement variés. Guidée l’une par la curiosité et l’autre par l’ambition, ils vont unir leur force pour mener l’enquête et tenter de découvrir qui est à l’origine de ces disparitions. Leurs investigations ne vont évidemment pas être de tout repos, à la fois parce qu’ils vont très vite tomber sur de sérieux obstacles, mais aussi parce qu’on ne pouvait pas faire plus différents en terme de caractère que ces deux là. Le roman se compose de deux parties qui auraient pu en réalité être découpées en deux tomes distincts tant elles se révèlent différentes en terme d’ambiance et d’échelle. L’une et l’autre possèdent en tout cas les mêmes qualités et nous offrent chacune le même plaisir de lecture. Dans un tout autre style que celui de « La Passe miroir », Christelle Dabos parvient une fois encore à bluffer ses lecteurices et signe un texte marquant et intelligent. L’autrice a pris grand soin de proposer un cadre cohérent régi par des lois bien précises que l’on prend plaisir à appréhender au fur et à mesure de l’histoire. Difficile de ne pas éprouver un profond sentiment de malaise face à cette société ultra codifiée où la notion de liberté n’est plus qu’un lointain souvenir. C’est d’autant plus glaçant que l’origine de cette privation de liberté n’est cette fois pas à chercher du côté d’un quelconque tyran ou régime totalitaire mais se trouve au sein même de chaque individu. Satisfait ou pas, volontaire ou pas, personne ne peut se débarrasser de son Instinct ni s’en dérober, et c’est ce qui fait de ce récit une dystopie si glaçante.

Des personnages inoubliables
Heureusement, Christelle Dabos n’a pas son pareil pour donner le jour à des personnages lumineux et inoubliables qui vont rendre cette plongée dystopique non seulement supportable mais même agréable. Comme Ophélie et Thorne en leur temps, Claire et Goliath forment un duo de choc qu’on prend énormément de plaisir à suivre et à voir évoluer au contact l’un de l’autre. Le récit alterne dans un premier temps entre leurs deux seuls points de vue, ce qui permet de se familiariser rapidement avec l’univers mais surtout de s’attacher à ces deux jeunes adultes possédant une perception très différente du monde dans lequel ils vivent. Goliath est en effet pleinement convaincu par la propagande instinctive et est prêt à tout pour gravir les échelons, sans chercher à se faire passer pour un type sympa. Il est ambitieux, le sait et n’entend pas le cacher. Claire, elle, est beaucoup plus mystérieuse et surtout plus critique concernant leurs instincts respectifs. Elle apporte une touche de recul et de réflexion bienvenue, si bien qu’on ne s’étonne pas de la voir endosser le rôle du grain de sable qui vient faire dérailler la machine. La première partie du roman consacrée à l’enquête ressemble à un vrai page-turne, reprenant efficacement les codes du thriller et se déroulant en un temps et un espace réduit. On change de dimension avec la seconde moitié du roman qui nous permet d’appréhender le système instinctif à une toute autre échelle, ce qui explique la multiplication des personnages et des points de vue. L’autrice y met en scène un Goliath démunit face au dévoiement de plus en plus nombreux de certains Instincts, et une Claire prête à se jeter dans la gueule du loup pour avoir des réponses aux questions qui l’obsèdent depuis toujours. Cette prise de risque prend la forme d’une surexposition médiatique affolante avec laquelle je me suis demandée si l’autrice avait cherché à réaliser un parallèle avec sa propre notoriété soudaine. Moins rythmée que l’enquête initiale, cette quête qui occupe les personnages dans la seconde moitié n’en demeure pas moins captivante et permet d’étendre et d’enrichir encore davantage l’univers élaboré par l’autrice. C’est aussi l’occasion de voir enfin la belle fable de l’Instinct et du monde parfait vaciller, tout en étant aux premières loges pour assister aux mesures désespérées prises au plus haut sommet de l’échelle sociale pour maintenir un système manifestement à bout de souffle.
Avec « Nous », Christelle Dabos signe une très belle dystopie mettant en scène un duo d’apprentis enquêteurs dans une société où le libre-arbitre a été supplanté par l’Instinct, irrépressible et tout puissant. Véritable page-turner, le roman captive du début à la fin et séduit aussi bien par la qualité de son intrigue, l’originalité de son concept, et surtout l’affection profonde que l’on voue à ses personnages qui, à l’instar de l’héroïne de la « Passe-miroir », laisseront une marque indélébile dans la mémoire des lecteurices.
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