Science-Fiction

Eutopia

Titre : Eutopia
Auteur : Camille Leboulanger
Éditeur : Argyll
Date de publication : 2022 (octobre)

Synopsis : Selon la Déclaration d’Antonia, il n’y a de propriété que d’usage. Chaque être humain est libre et maître en son travail ; le sol, l’air, l’eau, les animaux et les plantes ne sont pas des ressources. Et le monde est un bon endroit où vivre, si tant est qu’on se donne la possibilité de le construire ensemble. Umo est né et a grandi à Pelagoya, entre la rivière et les cerisaies. Puis les voyages et la musique ont rythmé ses jours, de son village natal à Opera, en passant par Télégie et Antonia. Voici le récit de sa vie, ses amours, ses expériences, ses doutes, et de toutes les personnes qui ont un jour croisé sa route. Voici tout le chemin qu’il a parcouru, tout le travail et l’amour qu’il a faits.
Voici Eutopia.

Quelle est l’alternative ? Un seul qui décide pour toutes et tous ? Quelques uns qui décident pour tous ? Comment les choisirait-on ? Par le mérite ? Par l’argent ? Par la séduction ? Par l’élection ? On a appelé ça « république ». Il aurait mieux valu appeler ça « oligarchie ». C’est un peu mieux, peut-être, que la monarchie, mais pas vraiment. C’est même pire : c’est l’appropriation du pouvoir par un petit nombre de personnes, toutes semblables, leur unicité masqué par un faux pluriel. Les adversaires de la démocratie l’appelaient « tyrannie de la majorité », pour mieux masquer ce qu’ils vivaient réellement : la tyrannie de la minorité.

Une utopie friotiste

En 2021 paraissait « Ru », cinquième roman de Camille Leboulanger mettant en scène une créature colossale à l’intérieure de laquelle des humains avaient élus domicile et avaient construit un projet politique finalement assez similaire à celui qui est le nôtre aujourd’hui. L’occasion pour l’auteur d’aborder de nombreux sujets brûlants d’actualité comme le traitement réservé aux migrants, les violences policières ou encore l’écologie, tout en questionnant notre organisation sociale. Avec « Eutopia », Camille Leboulanger pousse plus loin encore la réflexion et opte pour l’utopie, un genre bien moins populaire que son antonyme et qu’on rencontre assez peu en imaginaire. La société mise en scène ici est directement inspirée des travaux du sociologue et économiste Bernard Friot (dont je vous recommande d’ailleurs les ouvrages) et s’est donc construite autour de deux grands principes qui tranchent radicalement avec notre cadre actuel : abolition de la propriété privée (remplacée par la copropriété d’usage) et instauration d’un salaire à vie pour tous les habitants à partir de 18 ans (attention rien à voir avec le revenu universel, le salaire présupposant une participation à la création de valeur économique par tous). Nous voici donc plongé dans cette société utopique créée suite à ce que les personnages nomment « la déclaration d’Antonia », un texte fondateur qui posa les bases de l’organisation politique d’Antonia dont il fixe les grands principes et qui mis fin au « Siècle des Camps ». Le préambule à cette déclaration donne le ton, puisqu’y figure des articles stipulant que « il n’y a de propriété que d’usage », que « la santé, l’éducation, la justice, le logement, l’alimentation et la maîtrise du travail sont des droits fondamentaux et inaliénables », ou que « le sol, l’eau, l’air, ainsi que les règnes animal et végétal ne peuvent être considérés comme des ressources. » Des revendications que l’on retrouve essentiellement du côté de la gauche radicale et qui aura donc tendance à fédérer principalement des lecteurs sensibles aux causes défendues par ce courant politique (difficile de prédire ce qu’en penserait un électeur de droite mais mon petit doigt me dit que l’expérience ne le séduirait pas des masses…).

Élargir son horizon

En ce qui me concerne je me suis sentie plutôt dans mon élément, et j’ai pris énormément de plaisir à la lecture de ce roman. L’auteur opte pour une narration à la première personne et met en scène Umo, un personnage que l’on va suivre de son enfance jusqu’à ses dernières années. Ce récit autobiographique commence dans un petit village, alors que le protagoniste n’est encore qu’un jeune garçon, et se poursuit tout au long de sa vie, de son entrée au secondaire dans la ville de Grévi à son installation dans la capitale Antonia en passant par ses voyages, ses études, ses histoires d’amour, sans oublier les différents métiers qu’il a pu exercer. Outre l’histoire de sa vie et son portrait, Umo nous livre également celui de la société dans laquelle il vit et dont on se familiarise peu à peu avec les usages. Les deux paramètres que constituent l’abolition de la propriété privée et le versement d’un salaire à vie changent à eux seuls totalement le mode de vie des habitants de cette utopie qui sont libres de s’installer où ils le souhaitent, d’exercer le métier qu’ils désirent, et surtout qui bénéficient tous sans exception de conditions de vie dignes. Le roman fait plus de six cent pages, ce qui laisse suffisamment de temps à l’auteur pour s’attarder sur tous les aspects de cette société utopique qui a le mérite de proposer des alternatives plausibles à des choses que l’on a tendance à croire immuables ou irréalisables. Le récit a également l’avantage de ne pas se limiter à énumérer des grands principes, mais met au contraire en scène des applications concrètes. Comment s’organise la vie en copropriété dans un immeuble ? Comment s’organise le travail en l’absence de véritable hiérarchie ? Comment les habitants mangent-ils ? s’approvisionnent-ils ? Avec quels produits ?… Autant de questions pratiques auxquelles l’auteur donne ici des pistes de réponse, la plupart empruntées aux théories formulées par Bernard Friot et l’association Réseau Salariat comme la sécurité sociale de l’alimentation, la copropriété d’usage des outils de travail ou le droit de participer aux instances de coordination de l’activité économique et politique.

Les limites de l’utopie

L’aspect purement utopique du roman est donc une vraie réussite, et, pour les lecteurs qui portent ce type de revendications et aspirent à ce type de société, la lecture se révèle être une véritable bouffée d’air frais. Bref, Eutopia est un univers dans lequel on se sent bien, et dans lequel on a envie de rester. Là où le bât blesse, c’est du côté de l’intrigue., l’utopie étant, par essence, assez limitée en terme de ressorts dramatiques. Un écueil auquel l’auteur a tenté de pallier en introduisant un élément perturbateur en la personne de Gob, le grand amour du narrateur et avec laquelle il entretient une relation complexe. On n’est d’ailleurs pas loin du « Quand Harry rencontre Sally », les deux personnages passant leur temps à se croiser et se séparer pour mieux se retrouver ensuite. Gob est intéressante dans le sens où elle se montre assez critique à l’égard de cette utopie dont elle ne remet pas en cause le bien-fondé des principes mais dont elle questionne tout de même certains aspects. C’est le cas notamment de la disparition de la cellule familiale (les enfants étant élevés par la communauté dans laquelle ils grandissent et non pas seulement par leurs géniteurs) qui provoque une grande souffrance chez la jeune femme, ce qui permet à l’auteur d’explorer les limites de son utopie et de se livrer à une intéressante réflexion : peut-on être malheureux lorsque l’on vit dans une société qui répond à tous nos besoins et dans laquelle nous serions totalement libres ? En dépit de la présence de cet élément subversif au sein de l’intrigue, il faut toutefois reconnaître que celle-ci aurait mérité d’être un peu plus étoffée sur le fond, et sacrément réduite sur la forme. Quant bien même le roman nous procure un agréable sentiment de bien-être et se montre captivant par moment, on ne peut s’empêcher de parfois trouver le temps long, le récit manquant de rythme et s’enlisant dans des considérations parfois peu passionnantes.

Des personnages convaincants

Le roman repose toutefois sur un autre point fort : ses personnages. Umo est un narrateur touchant car particulièrement sensible et attentif aux autres. Le fait de le suivre d’un bout à l’autre de son parcours participe évidemment à créer un lien très fort entre lui et le lecteur qui ne peut s’empêcher de mesurer avec émotion le chemin parcouru. Gob est pour sa part plus ambiguë, moins abordable, mais le rôle de grain de sable qui est le sien participe à la rendre sympathique, en dépit de sa froideur apparente. Il en va de même de son amour des livres et de l’importance qu’elle accorde à l’écriture, deux aspects de sa personnalité qui contribueront sans doute à renforcer l’attachement du lecteur à son égard. Le roman ne se réduit cependant pas à ce duo, et la galerie de personnages qui gravite autour du protagoniste est abondante, ce qui s’explique sans mal étant donné l’ambition du roman de retracer une vie entière. Les relations amoureuses du narrateur occupe une large partie de l’intrigue, ce qui peut parfois s’avérer lassant, même si l’auteur prend soin de développer la personnalité de ses amantes qui ne sont jamais cantonnées au simple rôle de potiche. Camille Leboulanger accorde d’ailleurs beaucoup de soin aux relations entretenues entre son narrateur et les femmes, la société mise en scène ici reposant aussi sur l’égalité entre les femmes et les hommes, et ce dans tous les aspects de la vie. Cela change évidemment là encore pas mal de choses, que cela concerne le monde du travail, les relations intimes ou même le langage. L’auteur prend en effet le parti de changer quelques usages linguistiques en féminisant un certain nombre de mots et en pratiquant l’accord en genre et en nombre des participes présents, de même que l’accord de proximité. Contrairement à l’idée reçue qui voudrait que l’écriture inclusive soit illisible, le résultat est ici réussi, certains changements faisant certes un peu tiquer au départ mais finissant par se fondre complètement dans la plume de l’auteur. Le style de ce dernier est d’ailleurs très agréable, soigné mais jamais pompeux en ce qui concerne la narration, spontané et dynamique dès lors qu’il s’agit de dialogues.

«« Eutopia » est une œuvre ambitieuse qui met en scène une utopie convaincante et abondamment documentée basée sur l’abolition de la propriété et le salaire à vie. La plongée dans cette société idéale est saisissante et agréable, mais le roman souffre de longueurs qui viennent parfois ralentir la lecture et atténuer l’immersion. La lecture vaut toutefois largement le coup d’œil, ne serait-ce que pour voir s’élargir son horizon politique et faire la connaissance de personnages particulièrement touchants.

Autres critiques :  ?

Antiquiste passionnée d’art, de cinéma, de voyage et surtout grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement).

4 commentaires

  • Brize

    Un roman que j’ai repéré mais c’est un pavé (650 pages, quand même) que je crains de trouver un peu indigeste, en raison des longueurs que tu pointes. Dommage, car le fond m’intéresse. Je tenterai si je le trouve en bibli, mais je ne pense pas l’acheter.

    • Boudicca

      C’est vrai qu’il est un peu intimidant, et qu’il vaut mieux s’y plonger un bon coup plutôt que de lire quelques chapitres par-ci par-là. J’espère que tu le trouveras en bibliothèque et qu’il te plaira malgré tout 🙂

    • Boudicca

      Je comprends que la taille du roman puisse rebuter, mais c’est agréable de voir un cadre politique aussi développé et surtout aussi radicalement différent de ceux que nous connaissons, ça ouvre des perspectives.

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