Essai

La Révolution française : Conférence de Jean-Clément Martin (Le Mans – octobre 2021)

Nous avons eu la chance d’assister le 22 octobre dernier à une conférence de l’historien Jean-Clément Martin, l’un des plus éminents spécialistes français de la Révolution. Plutôt que de présenter les différents événements clés de la période (bien connus du public puisque majoritairement composé d’enseignants), le chercheur a préféré revenir sur trois enjeux historiographiques essentiels et sur les clichés qui continuent de circuler sur cette époque foisonnante de l’histoire de France. L’intervenant aussi bien que la conférence s’étant révélés passionnants, je vous propose un petit compte rendu de ce qui a pu être dit au cours de cet exposé et des échanges qui ont suivi.

C’est quoi « la Révolution » ?

Pour l’historien, la Révolution est une période très difficile à circonscrire véritablement. Rien que la date de son commencement fait débat. Faut-il retenir 1789 comme le veut l’usage ? Pourtant on constate qu’il y a de nombreuses émeutes en 1788 et que, déjà, celle-ci obligent lentement le régime à changer et à rompre avec l’esprit de la monarchie telle qu’elle s’exerçait jusqu’à présent. Et si on choisissait de retenir 1789, quel moment particulier de l’année mettre en avant ? La prise de la Bastille ? L’ouverture des États-Généraux , qu’on place, à tort, le 5 mai (alors qu’ils débutent véritablement le 4 avec la cérémonie religieuse) ? Idem pour la fin de la Révolution : certains l’estiment terminée après la chute de Robespierre (juillet 1794), d’autres à a fin du Directoire (1799), d’autres encore pas avant l’avènement officiel de l’empire (1804). Bref, pour Jean-Clément Martin les dates retenues sont avant tout des conventions et n’ont pas vraiment de sens lorsqu’on se penche véritablement sur la période.

Les guerres de Vendée

L’historien est ensuite revenu sur trois aspects de la Révolution qui lui semblent déterminants et qu’on estime, à tort, bien connaître, ou qu’on a au contraire tendance à totalement passer sous silence. Le premier d’entre eux concerne les Guerres de Vendée, qu’il a abondamment étudié. Petit rappel historique : la guerre de Vendée naît de la résistance des populations locales à la levée en masse décrétée en février 1793 afin de gonfler les effectifs de l’armée qui est confrontée à de plus en plus d’adversaires en Europe (l’Angleterre et l’Espagne se joignent à la coalition contre laquelle la France est en guerre depuis 1792). Le premier élément sur lequel l’historien juge utile de revenir est qu’il ne s’agit absolument pas de la seule région à manifester son hostilité face à cette mesure : de nombreux coins de France se soulèvent début 1793, mais la répression y est plus sévère et plus rapide, alors que la Convention laisse la situation s’envenimer dans l’Ouest. Jean-Clément Martin rappelle également qu’il est difficile de définir les limites de ce que l’on appelle « guerres de Vendée » car il n’y a pas de véritable unité vendéenne : c’est une bonne partie de l’ouest qui se soulève, et pas seulement le territoire que l’on nomme aujourd’hui « Vendée ». La question de définir un début et une fin à la guerre est elle aussi problématique, plusieurs dates emblématiques pouvant être retenues.

Si l’épisode passionne autant l’historien, c’est parce que ce qui se déroule alors en Vendée est bien plus complexe qu’il n’y paraît et qu’il constitue un bon exemple de la manière dont peut naître un événement. Une révolte comme il y en a déjà eu partout ailleurs en France va en effet avoir des conséquences de grandes ampleurs, notamment à Paris, puisqu’il radicalise l’antagonisme entre Girondins et Montagnards et provoque le début de la guerre civile. On a donc affaire à un événement secondaire qui va trouver une incidence politique de grande ampleur et devenir un élément crucial des orientations prises par la Convention à partir de mars/avril 1793, au point que le Comité de Salut Public demandera à recevoir un rapport sur les événements de Vendée chaque jour.

L’historien aborde ensuite la manière dont la Convention a justement géré cette révolte. Tardivement, les députés prennent la décision d’envoyer des troupes, mais celles-ci sont complètement désorganisées tandis que les généraux placés à leur tête entrent ouvertement en concurrence et font montre, pour la plupart, d’un manque d’efficacité déplorable. Le mois d’août 1793 marque le début de la répression violente en Vendée. De nombreux massacres sont perpétrés par les troupes révolutionnaires, mais l’historien est catégorique sur un point : ce qui s’est passé alors en Vendée ne peut à aucun moment être assimilé à un génocide. Rien dans les sources n’indique en effet l’instauration d’une politique d’extermination d’une population définie par le pouvoir parisien comme « vendéenne ». Certes, la Convention incite les troupes à exécuter les « brigands » (et insiste en même temps sur la nécessité de protéger les innocents). Certes, de nombreux massacres ont lieu tout au long de l’année 1793. Certes la Convention est responsable de ces tueries en raison du flou criminel que les députés ont entretenu concernant l’ampleur de la répression à apporter en Vendée, donnant ainsi le champ libre à des généraux comme Turreau, qui sema la terreur dans la région avec ses célèbres colonnes incendiaires. Mais en aucun cas on ne peut parler de volonté de la part du pouvoir parisien d’exterminer systématiquement les Vendéens. Cette mise au point se révèle d’autant plus nécessaire depuis la popularisation de l’expression « génocide vendéen » pour qualifier les événements de 1793. Le terme apparaît dans les années 1970 et est popularisé par Henri Laborit puis par Pierre Chaunu et Reynald Secher. L’historien interprète cette mauvaise analyse comme une volonté de mettre en avant un événement local traumatisant dans le cadre d’une concurrence mémorielle avec les autres génocides (avérés, eux) perpétrés au XXe siècle. Jean-Clément Martin rappelle enfin que, s’il refuse d’employer le terme de génocide, il est paradoxalement l’historien dont les estimations du nombre de morts pendant les guerres de Vendée sont les plus élevées (environ 200 000 personnes selon lui, soit près du double des chiffres avancés par Secher).

La menace contre-révolutionnaire

Le deuxième cheval de bataille de l’historien concerne la Contre-Révolution, un sujet sur lequel il est impératif que tous les historiens se penchent, ce champ ayant été jusqu’à très récemment majoritairement exploité par des sympathisants de celle-ci. Étudier le sujet est essentiel car montrer que la Contre-Révolution a véritablement été une menace permet de mieux comprendre les décisions prises par la Convention. Il serait ainsi erroné de fonctionner à rebours (comme toujours en histoire) : ce n’est pas parce qu’on sait aujourd’hui que la Contre-Révolution a échoué que les contemporains ne devaient pour autant pas prendre cette menace au sérieux. On constate d’ailleurs que, après Thermidor, les royalistes sont bel et bien toujours présents sur le territoire national, et pas seulement à l’étranger, preuve qu’ils constituent une force politique toujours active. Le Directoire aura d’ailleurs bien du mal à écarter les royalistes, ces derniers se servant des nouvelles institutions forgées par la Constitution de l’an V pour infiltrer peu à peu le pouvoir législatif et exécutif (la nomination à la tête du Conseil des Cinq Cent du général royaliste Pichegru, ainsi que celle de Barthélemy en tant que directeur en sont la preuve).

Le principal problème qui se pose lorsqu’on cherche à étudier la Contre Révolution concerne la nature même de cette menace. Qui considère-t-on comme contre-révolutionnaire ? Les royalistes uniquement ? Les Girondins ? Les factions qui se livrèrent une lutte à mort au début de l’année 1794 (hébertistes et dantonistes) ? Le fait est que, jusqu’en 1794, tous les groupes politiques qui s’affrontèrent au sein de la Convention se firent traiter à un moment ou un autre de contre-révolutionnaires, et furent exécutés pour cette raison. Il est donc essentiel de chercher à comprendre les motivations et les calculs des gens de l’époque, et surtout de nuancer les choix de catégorisation réalisés à posteriori des événements.

La « Terreur »

Étudier la réalité de la menace contre-révolutionnaire a permis à l’historien de comprendre la nécessité pour la Convention d’instaurer un régime d’exception qu’il refuse, et c’est son troisième « combat », de qualifier de Terreur, sans encore une fois chercher à minimiser l’ampleur des exécutions qui eurent lieu pendant cette période. La Terreur est en effet une construction à posteriori dont on estime, à tort, qu’elle a été mise à l’ordre du jour de la Convention le 5 septembre 1793. Or, en fouillant les archives parlementaires, on ne trouve aucune mention d’une telle mise à l’ordre du jour. Ce que l’on trouve, c’est la décision qui est prise d’envoyer des sans-culottes gonfler les rangs des troupes républicaines en Vendée, avec le refus catégorique de leur accorder le droit de rendre la justice au nom de la Convention. Le terme « Terreur », utilisé pour qualifier la période s’étendant de l’été 1793 à l’été 1794, est en fait utilisé pour la première fois par Tallien, juste après la mort de Robespierre, dans une tentative de marquer une rupture nette avec la période qui venait se s’écouler. Le 28 août, on invente donc la Terreur, et dès septembre, on affirme vouloir punir les « terroristes » (qui sont, pour la plupart des gens qui ont justement été à l’origine de la chute de Robespierre comme Barrère, Collot d’Herbois, Billaud-Varène ou encore Vadier). Pour l’historien il est essentiel de rappeler que le Comité de Salut Public, bien qu’exerçant un pouvoir important, a toujours agit avec l’accord de la Convention à qui elle rendait constamment des comptes. Il faut aussi noter que Tallien lui-même est à l’origine de nombreuses exactions (notamment à Bordeaux où il avait été envoyé en tant que représentant en mission, avant d’être rappelé à Paris par le Comité de Salut public en raison de son comportement) et qu’on comprend ainsi mieux son insistance à vouloir se détacher des décisions prises jusqu’ici et à se présenter comme partisan d’une rupture.

L’aspect le plus important pour comprendre cette époque est celui-ci : la plupart des mesures associées à la Terreur sont en fait des tentatives de la part du pouvoir en place de circonscrire et de limiter l’exercice de la violence à la seule Convention, et non plus à des forces extérieures, comme se fut le cas par exemple lors des massacres de septembre 1792. Ainsi, la loi des suspects (qu’on ne doit pas à Robespierre, d’ailleurs, mais à deux personnages qui traverseront la période sans encombre puisqu’on retrouvera Merlin de Douai directeur sous le Directoire et Cambacérès consul sous le Consulat), étend bien à une bonne part de la population la possibilité d’être décrété « ennemi de la révolution », mais rappelle aussi qu’elle a été votée par la Convention (et non par le seul Comité de Salut Public) avec plusieurs modifications visant à restreindre les dérives répressives et à introduire des nuances qui vont permettre de contenir les excès des comités révolutionnaires les plus radicaux. De même, on constate que la Convention n’hésite pas à réprimer l’extrême-gauche de l’époque qui, il faut le rappeler, n’est pas montagnarde. Ces derniers siègent en effet tout à gauche de la Convention, mais il existe, comme aujourd’hui, des forces politiques hors assemblée influentes dans la société et bien plus radicales que Robespierre et ses partisans. C’est le cas notamment des « Exagérés », terme utilisé pour désigner Jacques Roux et ses partisans, qui seront durement réprimés par la Convention elle-même, celle-ci jugeant les ultra-révolutionnaires aussi dangereux que les contre-révolutionnaires.

Voir à ce sujet l’excellent ouvrage de vulgarisation publié par l’historien en 2017 : « La Terreur : vérités et légendes » (éditions Perrin)

Ce qu’il faut retenir

Première leçon : La Révolution, ce n’est pas que des grandes idées et des principes : pour comprendre la période, il faut comprendre les enjeux politiciens de l’époque afin de ne pas prendre les discours des contemporains pour argent comptant (exemple avec Tallien).

Deuxième leçon : Il est impératif d’arrêter de voir la révolution en noir ou en blanc. Tout au long de la Révolution, l’historien constate que l’assemble a tenté d’instaurer des réformes qui ont, parfois, eut des effets inattendus qu’il ne faut pas considéré comme désirés, sans pour autant chercher à dégager les révolutionnaires de leurs responsabilités. C’est le cas par exemple de la généralisation de l’utilisation de la guillotine qui devait, au départ, servir à désacraliser la condamnation à mort et à ne pas ériger les exécutions en spectacle, or ce fut tout l’inverse qui se passa. Idem pour la constitution civile du clergé qu’on interprète, à raison, comme la cause d’une scission majeure au sein du clergé entre prêtres « jureurs » et réfractaires, alors même que l’objectif initial était l’union.

Troisième leçon : Il est nécessaire de comprendre comment le rapport à la violence a pu s’établir et évoluer au cours de la période. De même, il ne faut pas oublier que la Révolution est, et à toujours été, une machine à fantasmes, qu’ils concernent la reine, Robespierre ou la période dans son ensemble que certains n’ont pas hésité à présenter comme la « matrice des totalitarismes ». Pour comprendre la période, il faut se déprendre de ces fausses idées et surtout questionner les catégorisations réalisées à posteriori et qui, si elles sont certes plus faciles pour enseigner de façon superficielle la Révolution, sont rarement pertinentes.

En espérant que ce compte rendu vous aura plu. Si vous voulez en apprendre davantage sur la période, je ne peux que trop vous conseiller la synthèse de Jean-Clément Martin « Nouvelle histoire de la Révolution française » (éditions Tempus, 2019) ainsi que les vidéos de vulgarisation historique réalisées par Histony sur la chaîne Youtube « Veni vidi sensi » (dix épisodes pour comprendre les grands événements qui marquèrent la période tout en ayant un regard critique sur les enjeux de l’époque et les récupérations politiques plus actuelles).

Antiquiste passionnée d’art, de cinéma, de voyage et surtout grande lectrice des littératures de l’imaginaire (fantasy essentiellement).

2 commentaires

  • Justin Hurle

    Bonsoir à vous !

    Excellent article ! De la nuance qui permet de comprendre (encore) que les enjeux des politiciens d’hier servent ceux d’aujourd’hui…
    Et un article qui fait référence à Henri Laborit ! Lequel n’était pas historien mais père des neurosciences modernes quand même ! Je pense qu’il faisait référence à la socioculture (et, donc, aux références culturelles) des vendéens des années 70. Mon Oncle d’Amérique, film d’Alain Resnais dans lequel il apparaît d’ailleurs, y fait référence.

    Merci pour cet article !

    • Boudicca

      Merci, contente que tu aies trouvé le compte rendu intéressant. J’ai très peu de référence en socio (et en neurosciences encore moins…), il faudra qu’on en parle la prochaine fois 😉

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