Dragons et mécanismes

15 mars 2021 6 Par Boudicca

Titre : Dragons et mécanismes
Auteur : Adrien Tomas
Éditeur : Rageot
Date de publication : 2021

Synopsis : Dague est voleur et espion. Il vit de cambriolages et de petits larcins. Alors qu’il est en mission de surveillance, il assiste à l’agression de Mira, une étrangère qui a fui son pays suite à un coup d’Etat. L’adolescente est archiduchesse, poursuivie par un tyran qui veut l’épouser et s’accaparer ses talents. Car elle fait partie des mécanomages, des sorciers capables de combiner leurs pouvoirs à de savants montages d’ingéniérie mécanique. En sauvant Mira, Dague est blessé, et les deux jeunes gens sont d’abord contraints de se cacher. Mais l’aristocrate est déterminée. Pour échapper à son ennemi et – accessoirement – tenter de récupérer le trône d’Asthénocle auquel elle peut prétendre, elle est résolue à s’enfoncer au cœur de la jungle. Un territoire hostile, quasi inexploré, et peuplé de dragons sanguinaires.

-J’ai un doctorat de neurotronique appliquée et un autre de mécanomagie, spécialisation explosifs techno-ésotériques.
-Ah. Et c’est bien ça ?
-Bien ? La plupart des gens n’obtiennent ces deux diplômes que passé l’âge de trente ans ! J’en ai seulement seize !
-Ah.

Voyage au coeur de la jungle

Rentrée chargée pour Adrien Tomas en ce début d’année 2021 ! Après le sympathique « Les dossiers du Voile », un roman young adult paru chez Fleurus mettant en scène un Paris peuplé de sorcières, loups-garous et vampires, l’auteur revient ce mois-ci avec un nouvel ouvrage édité cette fois par Rageot. Clairement orienté « littérature jeunesse », « Dragons et mécanismes » se déroule dans le même univers que celui déjà mis en scène dans « Engrenages et sortilèges », mais aussi plus récemment dans « Vaisseaux d’Arcane » (roman adulte). L’auteur change cependant de décor, puisque l’action se déroule cette fois sur un autre continent, la Xamorée, un territoire qui fait penser à l’Afrique par bien des aspects et sur lequel le lecteur va faire la connaissance de deux personnages. Le premier, Dague, est un jeune voleur vivant dans le quartier le plus mal famé de la ville d’Asogadre et enchaînant les petits boulots d’espionnage ou de vol pour le compte du chef de la pègre locale. La seconde, Mira, est une jeune noble ayant fui son pays après le coup d’état fomenté par un duc désormais lancé à sa recherche en vue de l’épouser pour renforcer sa légitimité. Les deux adolescents vont rapidement se lier d’amitié et vont devoir faire front commun contre plusieurs ennemis disposants de moyens redoutables. Pour l’archiduchesse, la seule solution réside dans Msitwa Ioka, jungle dans laquelle peu d’habitants de Xamorée se risquent car peuplée de dragons qui menacent le continent depuis des siècles. Là-bas, Dague et Mira vont faire des rencontres étonnantes et découvrir des pans oubliés de l’histoire xamoréenne, le tout en tentant d’échapper à un duc près à tout pour récupérer sa promise, un sorcier aux motivations suspectes… et bien sûr des dragons qui entretiennent une haine farouche envers les humains.

Des poncifs détournés

Contrairement au précédent roman de l’auteur qui pouvait s’adresser autant à un public adulte que jeunesse, celui-ci est clairement orienté pour de jeunes adolescents. L’aventure dépeinte devrait d’ailleurs sans mal leur plaire, l’auteur multipliant les rebondissements et les scènes d’action, sans oublier de développer son univers et ses personnages. L’ouvrage repose sur un certain nombre de clichés propres à la fantasy jeunesse (et pas que), que ce soit au niveau du profil des personnages (voleur / noble) que du bestiaire mis en scène (les dragons) ou encore de quelques péripéties (révélations sur l’origine inconnu d’un personnage, course poursuite…). L’auteur ne se contente cependant pas de ces stéréotypes qu’il tente astucieusement de dépasser dans l’optique de proposer aux jeunes lecteurs une vision plus moderne et plus ouverte de la société. Le fait de mettre en scène un continent inspiré de l’Afrique, et donc essentiellement des personnages noirs, n’est évidemment pas anodin, et la mise en avant d’un personnage comme Dague permettra aux jeunes lecteurs de se faire une autre image du héros que celle du traditionnel blanc/beau-gosse/sportif/riche. La question de la transidentité est également abordée, de même que celle du handicap ou encore de la variété des régimes politiques, ce qui change agréablement des sempiternels royaumes/empires malheureusement omniprésents en fantasy. En dépit d’un apparent classicisme, le roman se démarque donc par la diversité de ses personnages ainsi que par sa volonté de questionner la société et ses représentations. Le pari est réussi, tous ces sujets étant traités de manière efficaces mais sous-jacentes, l’aventure restant au cœur de l’intrigue. Le mélange des genres entre magie et ingénierie est également intéressant, et ce d’autant plus que de nouvelles trouvailles viennent alimenter le récit au fur et à mesure du périple des personnages.

Une sympathique galerie de personnages

Dague et Mira sont pour leur part des personnages attachants et, là encore, moins stéréotypés qu’on ne pouvait le croire de prime abord puisque le cliché du voleur dégourdi sauvant la belle noble complètement déboussolée ne tient pas bien longtemps. Agaçante par la haute opinion qu’elle se fait d’elle même et de son pays, l’archiduchesse d’Asténochle ne tarde cependant pas à s’attirer la sympathie du lecteur, autant par sa maladresse dès lors qu’il est question d’interactions sociales que par la passion qui l’anime lorsqu’elle se prend à parler sciences et mécanique. Plus humble et réservé, Dague est quant à lui un personnage auquel les adolescents s’attacheront sans mal. Il en va de même de toute la petite équipe qui tourne autour de nos deux héros et qui apporte une touche d’humour et de légèreté bienvenue, qu’il s’agisse du fantôme de la vieille Kimba présente dans la tête de Dague, ou du petit dragon Cuthbert. Les autres protagonistes sont pour leur part plus caricaturaux, à commencer par les méchants qui sont bien évidemment vils et fourbes. Passé les rebondissements de la première partie, le récit se fait progressivement de plus en plus prévisible sans que cela ne nuise au charme de la ballade. L’auteur s’encombre cela dit de moins en moins de subtilité à mesure que le dénouement approche et que les scènes de combat s’accumulent, même si, là encore, le récit échappe à un certain nombre de poncifs. La fin offre une conclusion satisfaisante toute en laissant entrevoir une possible suite, plusieurs questions demeurant en suspens et de nombreux territoires de la carte n’ayant pas encore été explorés.

« Dragons et mécanismes » est donc un bon roman jeunesse, destiné principalement à un public de collégiens (bons lecteurs !). Malgré une intrigue et des personnages au profil somme toute assez classique, Adrien Tomas parvient à s’éloigner des clichés et à aborder des problématiques très actuelles qui visent à élargir une vision du monde parfois trop étriquée en terme de représentations. En dépit de la qualité de la réflexion proposée, il s’agit avant tout d’un roman d’aventure qui vise à faire voyager et rêver de jeunes lecteurs. Pour cet aspect aussi, le pari est réussi.

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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