La Bombe

12 mars 2021 5 Par Boudicca

Titre : La Bombe
Scénaristes : Didier Alcante et Laurent-Frédéric Bollée
Illustrateur : Denis Rodier
Éditeur : Glénat (1000 Feuilles)
Date de publication : 2020 (août)

Synopsis : L’incroyable histoire vraie de l’arme la plus effroyable jamais créée. Le 6 août 1945, une bombe atomique ravage Hiroshima. Des dizaines de milliers de personnes sont instantanément pulvérisées. Et le monde entier découvre, horrifié, l’existence de la bombe atomique, première arme de destruction massive. Mais dans quel contexte, comment et par qui cet instrument de mort a-t-il pu être développé ? Véritable saga de 450 pages, ce roman graphique raconte les coulisses et les personnages-clés de cet événement historique qui, en 2020, commémore son 75e anniversaire. Des mines d’uranium du Katanga jusqu’au Japon, en passant par l’Allemagne, la Norvège, l’URSS et le Nouveau-Mexique, c’est une succession de faits incroyables mais vrais qui se sont ainsi déroulés.

Je suis le feu incandescent des enfers. Je suis le choc. Je suis le créateur de néant. Je suis celui qui a fait se coucher le soleil sur l’empire du soleil levant. 

Histoire de la bombe atomique

Parmi les sorties BD de l’année 2020, « La bombe » figure sans aucun doute parmi celles ayant connu le plus grand retentissement. Signé Didier Alcante et Laurent-Frédéric Bollée au scénario, et Denis Rodier au dessin, l’ouvrage est un impressionnant pavé de plus de 400 planches en noir et blanc qui nous propose de revenir sur l’histoire de la bombe atomique. « Les plus grands scientifiques au monde s’intéressent à moi et à mes qualités. Mon heure ne saurait tarder désormais. Le temps est venu d’écrire une nouvelle page de mon histoire. » Et oui, c’est bel et bien l’Uranium qui sert ici de narrateur à la découverte de cette histoire complexe qui nous entraîne des années 1930 au fameux 6 août 1945, qui vit le lancement sur la ville japonaise d’Hiroshima de la première bombe atomique, suivie deux jours plus tard par une seconde larguée sur Nagasaki. Comment une arme aussi destructrice a-t-elle pu voir le jour ? Par qui fut-elle mise au point, et dans quelles conditions ? Comment fut prise la décision d’utiliser cette arme redoutable et pourquoi ? Qui furent les victimes de cette tragique course à l’armement, et quels ont été les effets de la bombe sur le long terme ? Autant de questions aussi fascinantes que dérangeantes auxquelles l’ouvrage se propose de répondre. Le résultat est bluffant, tant pour l’érudition dont il fait preuve que l’émotion qu’il suscite. Découpé en six grands chapitres, l’imposant ouvrage revient avec un luxe de détails incroyables sur les « progrès » scientifiques réalisés autour de l’uranium en général, et sur l’histoire du projet Manhattan en particulier. Il en résulte un roman graphique dense, complexe parfois, aussi bien en raison du nombre croissant de personnages qui défilent incessamment que parce qu’il aborde des notions scientifiques assez poussées pour les néophytes, mais en tout cas incontestablement passionnant. Les graphismes, déroutants dans un premier temps par leur sobriété, collent finalement à la perfection à l’ambiance et se concentrent sur les très nombreux protagonistes de cette histoire. On passe rapidement sur certaines planches, qui s’effacent presque devant la densité du scénario et des explications fournies par les personnages, tandis que d’autres incitent le lecteur à marquer un temps d’arrêt afin d’apprécier l’expression d’un personnage ou de saisir la portée de tel ou tel événement (la mort d’Hitler, le naufrage de l’USS Indianapolis, ou encore l’explosion de la bombe sont des moments particulièrement marquants).

Un ouvrage foisonnant

Alcante et Bollée prennent d’abord le temps de poser les bases du sujet et du contexte historique en évoquant la montée des tensions internationales ainsi que les figures de proue des travaux scientifiques sur le radium, et ce aussi bien aux États-Unis qu’en Europe de l’Est, en France, en Allemagne, en Angleterre, ou encore en Russie. Les auteurs ne se limitent donc pas au seul territoire américain, et cela est essentiel pour bien comprendre tous les enjeux de cette course à l’armement à laquelle vont se livrer les pays impliqués dans la Seconde Guerre mondiale. On assiste ainsi aux premiers tâtonnements des physiciens sur le sujet, aux débats qui agitent la communauté scientifique, et aux appels lancés par ces mêmes scientifiques aux pouvoirs publics et chefs d’état afin qu’ils s’emparent de la question. Tout s’accélère une fois la guerre déclarée, lorsque les politiques prennent conscience de l’avantage considérable que cette bombe nucléaire leur permettrait d’obtenir… et de la menace qui pèserait sur leur pays si leurs ennemis parvenaient à la mettre au point les premiers. S’engage alors une lutte acharnée entre l’Allemagne nazie et les Alliés pour s’emparer des stocks d’uranium disponibles sur la planète, mais aussi pour saboter les installations adverses (les actions des commandos Grouse et Gunnerside auront un rôle décisif sur le ralentissement des progrès allemands dans ce domaine) et enfin pour recruter les scientifiques les plus expérimentés. Les auteurs s’attachent également à montrer l’évolution de la compréhension de ces chercheurs concernant les propriétés de l’uranium dont ils ne connaissent alors que trop peu la nocivité et surtout l’insidiosité : les expérimentations dépeintes font froid dans le dos tant les risques encourus sont grands et la marge d’erreur incroyablement élevée, mais le « projet Manhattan » parvient à surmonter tous les obstacles jusqu’à finalement parvenir à son objectif. L’ouvrage se penche alors sur les débats qui agitent scientifiques et politiques autour de la question de l’utilisation de cette arme de destruction massive. L’occasion de revenir sur les véritables raisons qui poussèrent les Américains à lancer ces deux bombes atomiques sur le Japon, moins dans le but d’accélérer la fin de la guerre (qui, dans les faits, est déjà gagnée) que de prouver au reste du monde sa supériorité, notamment vis à vis de l’URSS dont on devine sans mal dès 1945 qu’il ne restera pas longtemps un allié.

Les acteurs du drame

Voilà, pour résumer, une petite partie seulement des thématiques et des événements brassés dans cet énorme volume qui nous permet d’avoir une vision la plus éclairée possible du contexte et des enjeux de l’époque. La rigueur scientifique de l’ouvrage saute immédiatement aux yeux, tant sur le plan de la reconstitution historique qu’en ce qui concerne les explications consacrées à l’uranium, ses propriétés et le fonctionnement de la bombe atomique. L’érudition des auteurs de l’album n’est toutefois pas le seul aspect marquant de cette lecture qu’on retiendra aussi pour la qualité de la mise en scène des personnages. Et ils sont nombreux ! Les scientifiques occupent évidemment une place de choix. Parmi eux Robert Oppenheimer, déstabilisant directeur scientifique du projet Manhattan, mais aussi le Prix Nobel Enrico Fermi, le leader du projet atomique allemand Werner Heisenberg, ou encore Leo Szilard, physicien hongrois, premier à penser à la possibilité d’une réaction atomique en chaîne et à militer pour que les États-Unis se lancent dans la course à l’armement dans le but de contrecarrer un projet similaire venu de l’Allemagne nazi… avant de faire machine arrière lorsqu’il constate que les Américains ont l’intention de se servir de la bombe au lieu de l’utiliser comme simple dissuasion. Militaires et politiques sont également nombreux à défiler, de l’odieux et tyrannique major général Leslie Groves, commandant en chef du projet Manhattan, aux présidents Roosevelt et Truman, en passant par le pilote du bombardier en charge de la bombe, du capitaine du navire chargé de la convoyer jusqu’à destination… Certains sont présents d’un bout à l’autre de l’ouvrage, d’autres n’y figure que brièvement, mais tous sont remarquablement bien caractérisés et ainsi aisément reconnaissables et identifiables par le lecteur. Certains sont attachants (Leo Szilard et son combat que l’on sait désespéré en tête), d’autres horripilants, quelques autres encore terrifiants de cynisme et d’indifférence, mais chacun d’entre eux nous permet, à son niveau, d’avoir une vue d’ensemble des différentes positions défendues, de la multiplicité des rôles joués par les protagonistes, et des responsables de cet événement qui compte parmi les plus terribles de notre histoire.

Victimes collatérales et grands sacrifiés

La force de l’ouvrage tient également du fait qu’il ne se focalise pas uniquement sur ces grands personnages et sur les conséquences de leurs décisions sur les événements, mais aussi sur des hommes et des femmes ordinaires dont la vie sera elle aussi totalement chamboulée par le développement de cette bombe atomique. Difficile de ne pas être horrifié par le nombre de victimes collatérales que cette course à l’armement aura provoquées, qu’il s’agisse de civils sacrifiés lors d’opérations militaires visant à empêcher le projet allemand d’aboutir, ou de citoyens américains lambdas utilisés, sans leur consentement, comme cobayes pour tester les effets de l’absorption de plutonium par le corps humain. Et puis il y a bien sûr les habitants d’Hiroshima, seuls personnages fictifs de l’album, représentés notamment par le biais de Naoki Morimoto, père de famille meurtri par cette guerre qui lui aura tout pris. Au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire du projet Manhattan, c’est donc un nombre incalculable de morts qui défile sous les yeux de plus en plus effarés du lecteur, jusqu’à la tragédie finale que l’on sait inéluctable mais dont on se prend follement à espérer la non réalisation. Le choc de la déflagration de manque pas d’être ressenti durement par le lecteur qui contemple, hébété, les destructions irrémédiables causées par le déclenchement de la bombe sur les villes d’Hiroshima et Nagasaki. Il y a les dessins de Denis Rodier, bien sûr, aussi effrayants par ce qu’ils montrent que par ce qu’ils sous-entendent, et puis il y a les chiffres qui accompagnent ces images : 70 000 morts le jour de l’explosion le 6 août, 40 000 deux jours plus tard. Quatre mois après les chiffres ont doublé. Cinq ans plus tard, on atteint les 200 000 morts, rien que pour Hiroshima. Le pari de l’ouvrage était double, et est ainsi parfaitement tenu : revenir sur l’enchaînement des événements qui permirent la création de la bombe atomique et faire comprendre les enjeux liés à son déclenchement, et faire prendre conscience du potentiel de destruction colossal de cette arme et du nombre affolant de vies humaines qui lui auront été sacrifiées, et le seront sans doute encore. L’ouvrage se révèle ainsi être à la fois un documentaire passionnant sur les responsables de cette tragédie aussi bien qu’un formidable hommage aux victimes.

« La bombe » est un ouvrage qui porte remarquablement bien son nom tant la lecture de ce pavé de plus de quatre cent pages se révèle percutante pour le lecteur. Les auteurs y reviennent avec un luxe de détail sur l’histoire de la création de la première bombe atomique, et sur l’impact de cette course à l’armement aussi bien sur le plan politique, scientifique, militaire, et bien sûr celui des relations internationales. Les auteurs ont cependant l’intelligence de ne pas se concentrer uniquement sur les grands événements, au risque d’oublier les anonymes sacrifiés sur l’autel de la guerre, qu’il s’agisse des habitants d’Hiroshima, des cobayes humains empoisonnés au plutonium ou encore des soldats et civils, victimes collatérales de la volonté américaine d’assurer leur suprématie sur le monde. Instructif, impressionnant, émouvant, terrible : les qualificatifs pour désigner l’ouvrage d’Alcante et Bollée ne manquent pas et devraient inciter tous les lecteurs, connaisseurs ou non, à se le procurer urgemment.

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