Vaisseau d’Arcane, tome 1 : Les Hurleuses

26 août 2020 2 Par Boudicca
Vaisseau d'arcane, tome 1 - Les Hurleuses

Titre : Les Hurleuses
Cycle/Série : Vaisseau d’Arcane, tome 1
Auteur : Adrien Tomas
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2020 (août)

Synopsis : Au Grimmark, la magie peut foudroyer en un éclair. Ses victimes, les Touchés, ne sont plus jamais les mêmes : ils possèdent une incroyable puissance, mais leurs esprits sont à jamais anéantis. Lorsque son frère Solal est frappé par l’Arcane, Sof, infirmière raisonnable et sans histoire, décide de tout risquer pour le sauver du destin de servitude qui l’attend. Dans leur fuite éperdue à travers les steppes infinies et les forêts boréales, ils découvriront un monde sublime et redoutable.

 

Nym, au fait des réalités de la politique, dut admettre que la plupart des accusations de Solal Gyre tombaient juste : collusion avec les industries de l’armement, musellement des intellectuels, protection des plus riches au détriment des plus fragiles, limitations des candidatures à l’Édilat aux seuls citoyens capables de s’acquitter des exorbitants droits de campagne…

Nouveau monde, nouveaux enjeux

Après six romans consacrés à l’univers du Sixième Royaume, Adrien Tomas nous propose avec cette nouvelle parution, un diptyque mettant en scène un cadre différent mais pas totalement nouveau car déjà mis en scène dans « Engrenages et sortilèges ». Oubliez donc le medieval-fantastique, les intrigues de cours, les combats à l’épée ou les écoles de mages : pour son nouveau roman, l’auteur opte pour une ambiance steampunk, avec au programme technologie et magie, mais aussi lutte entre différents courants politiques, enquête, course poursuite ou encore découverte de civilisations non-humaines. Tout commence avec Sof, infirmière tout ce qu’il y a de plus ordinaire et menant une vie bien rangée. Ou du moins était-ce le cas jusqu’à ce que son frère, journaliste et opposant farouche au pouvoir en place, ne soit victime d’une décharge d’Arcane, un phénomène magique frappant apparemment aléatoirement et transformant les « Touchés » en coquille vide, pulvérisant leur esprit tout en les dotant de pouvoirs extraordinaires. Le sort réservé à ces Touchés est d’ordinaire tout tracé : ils sont enfermés par le gouvernement et leur puissance est canalisée pour alimenter les machines du Grimmark (train, ascenseur…). Un avenir auquel la jeune femme entend bien soustraire son frère, quitte pour cela à se mettre hors-la-loi et se lancer dans un périlleux périple, tout en priant pour que ce dernier ne fasse pas malencontreusement la démonstration de ses pouvoirs. Ce que Sof ne sait pas, c’est que sa situation est encore plus désespérée que prévue puisque le gouvernement a lancé à ses trousses un assassin (ou plutôt « opérateur », il préfère…), sans doute le plus doué de l’Édilat mais aussi le plus insaisissable. D’ailleurs, la mission qu’on lui a confié, compte-t-il vraiment la mener à bien ? Parallèlement aux pérégrinations de ces deux personnages, on suit également l’arrivée d’un tout nouvel ambassadeur chargé de représenter au Grimmark le peuple des Poissons-crânes. Un poste prestigieux mais non sans danger, puisque son prédécesseur a été victime d’un assassinat non revendiqué.

Technologie et magie

L’intrigue est assez foisonnante mais l’auteur expose habilement et sans empressement les différents éléments qui composent son récit. L’action se déroule dans un Édilat, le Grimmark, autrefois région appartenant à la Tovkie mais dont elle a pris son indépendance suite à la révolution ayant mis fin aux dynasties régnantes et ayant abouti à la constitution d’une république. Les tensions entre le Grimmark et son voisin restent toutefois très fortes, de même qu’avec la frontière nord où s’étend les Hurleuses, territoire sauvage où vivent de petites bandes d’Orcs qui multiplient les raids contre les humains vivant ou voyageant à proximité. Le contexte géopolitique est bien exposé et l’univers dans son ensemble paraît plutôt prometteur, moins par les aspects steampunk mis en scène (qui n’ont finalement rien de très originales) que par le bestiaire convoqué et le fonctionnement de la magie évoquée. L’auteur se plaît notamment à réutiliser une créature très traditionnelle en fantasy (l’Orc), tout en prenant le contre-pied des stéréotypes qui lui sont d’ordinaire attachés. Loin des monstres stupides et avides de chaire fraîche généralement mis en scène, Adrien Tomas nous les figure ici comme des amoureux de la nature, entretenant un lien particulier avec la terre et ce qui y pousse et ayant développé leur propre culture, en marge de l’humanité. Le peuple des « Poissons-crânes » est lui aussi assez fascinant : créatures des abysses profondément transformés par l’arcanium qui a fini par infiltré l’océan, celles-ci ont développé une intelligence comparable (voire supérieure) à celle de l’humanité. A bord de leur aéroscaphes, ces étranges poissons se sont lancés à la découverte du monde immergé, sans toutefois manifester de velléité de conquête : ils observent, apprennent, explorent. Rien à redire non plus en ce qui concerne le système de magie évoqué qui, s’il est loin d’avoir livré tous ses secrets, reste cohérent. Les zones d’ombre qui persistent devraient pour leur part être éclaircies dans le deuxième volet et je suis assez curieuse d’avoir les réponses aux nombreuses interrogations que ne manquent pas de susciter les événements de ce premier tome.

Privés de la possibilité d’employer la magie et pressés par la nécessité de se protéger d’elle, les Grimmois s’était tout naturellement tournés vers la technologie. Dès la sortie des âges sombres, le Grimmark était devenu la nation la plus avancée du monde, construisant d’incroyables mécanismes et de merveilleux engins quand les autres pays subissaient encore les guerres et catastrophes provoquées par les rivalités mesquines des mages.

De la fantasy politique ?

L’aspect du roman qui m’a le plus enthousiasmée reste malgré tout la présence très marquée de considérations d’ordre politique qui font échos à des problématiques actuelles. Difficile de ne pas faire le parallèle avec « Olangar » de Clément Bouhélier, diptyque paru en 2018 et qui mettait en scène un soulèvement populaire dans une cité imaginaire, avec là aussi de nombreuses références à notre propre société (problèmes écologiques, corruption, accroissement des inégalités au profit d’une minorité…). Le phénomène est certes de moindre ampleur ici, mais il n’empêche qu’on retrouve la même volonté de ne plus mettre en scène un univers de fantasy classique et totalement déconnecté des problématiques de notre temps. Et ça fait du bien ! L’auteur n’hésite ainsi pas à mentionner le lobbying pratiqué par des industries de l’armement auprès des hommes et femmes au pouvoir, mais aussi l’essor de mouvements révolutionnaires de plus en plus radicaux, les manigances électorales et les scandales qui agitent la classe politique, ou encore les conditions de travail des ouvriers. Le choix de mettre en scène un personnage comme Sof (infirmière harassée par ses conditions de travail et victime de la condescendance des hommes médecins auquel elle est confrontée) n’est pas non plus anodin et permet d’aborder un certain nombre de sujets qui font échos à l’actualité et que je suis ravie de voir enfin questionner dans un roman de fantasy. Le système politique en place change également de ce qu’on peut observer d’ordinaire puisqu’on a affaire ici ni à un empire, ni à une monarchie. Un détail qui peut paraître dérisoire mais qui fait l’effet d’une véritable bouffée d’air frais tant il est rare en fantasy de voir autre chose que le traditionnel royaume dirigé par des nobles et dans lesquels les classes populaires ne sont évoquées (quand elles le sont) que pour faire de la figuration ou servir de faire-valoir aux protagonistes (qui, comparés à ces individus braillards et simplets, font évidemment figures de héros exceptionnels). Alors, serait-on en train d’assister à l’émergence d’une « fantasy-politique » française, dans la lignée d’auteurs comme Damasio ou Ayerdhal ? Voilà qui ne serait pas pour me déplaire !

Bans et barricades, tome 1

Des personnages réussis

Un mot, pour terminer, en ce qui concerne les personnages qui sont, eux aussi, tout à fait à la hauteur. Si j’avais déjà pu reprocher à plusieurs reprises à l’auteur dans ses précédents romans consacrés au Sixième Royaume d’alterner entre trop de points de vue, et trop rapidement, je n’ai aucun bémol similaire à formuler ici. L’intrigue se concentre autour de trois protagonistes, l’opérateur aux motivations floues, l’infirmière en fuite et l’ambassadeur des Poissons-crânes, et l’alternance entre l’un et l’autre des points de vue est bien équilibrée, chaque chapitre nous en apprenant davantage sur une facette différente de l’univers ou du passé des personnages. Ma préférence va cela dit à Sof qui, bien que dépassée par les événements, se révèle pleine de ressources. Le seul véritable regret que j’aurais à formuler concerne d’ailleurs le traitement qui lui est réservé dans la seconde partie du roman où elle se retrouve davantage dans une position d’observatrice passive. Nym est pour sa part un peu plus stéréotypé, mais le mystère qui entoure ses motivations titille la curiosité du lecteur. L’auteur a également pris soin de doter son roman de toute une galerie de personnages secondaires qui sont également bien campés, qu’il s‘agisse des excentriques assassins du Cénacle, des politiciens du Grimmark, du fiancé de Sof (surprenant jusqu’au bout !), ou encore du personnel ou des magouilleurs qui gravitent autour de l’ambassadeur. L’attachement que l’on éprouve pour la plupart d’entre eux est d’ailleurs renforcé par la volonté de l’auteur de ne pas épargner ses personnages qu’il n’hésite pas à supprimer brutalement, à la plus grande stupéfaction du lecteur qui ne peut que trembler pour ceux qui ont (pour le moment) échappé à ce traitement.

Avec ce premier tome de « Vaisseau d’Arcane », Adrien Tomas nous offre un nouveau roman qui change de ses précédents parutions mais qui se révèle d’aussi bonne qualité. Outre un univers qui comporte plusieurs touches d’originalité bienvenues, on peut surtout saluer la volonté de l’auteur d’aborder dans son récit des problématiques actuelles qui renforcent l’immersion du lecteur et l’invite à se questionner sur des sujets de société. Que les amateurs d’aventure se rassurent, le roman comporte également son lot de scènes d’action et de rebondissements qui rendent la lecture particulièrement dynamique et agréable. Vivement la suite !

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Les Chroniques du Chroniqueur ; Ombre bones (Chroniques de l’imaginaire)

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