La Chose

19 février 2021 4 Par Boudicca

Titre : La Chose
Auteur : John W. Campbell
Éditeur : Le Bélial (collection Une Heure Lumière)
Date de publication : 2020 (novembre)

Synopsis : En Antarctique, quelque part. Enfoui sous la glace, aux abord d’un artefact aux allures de vaisseau spatial, des scientifiques découvrent un corps congelé — gisant là, sans doute, depuis des millions d’années. Un corps résolument inhumain. Résolument… autre. Le choix est alors fait de ramener la stupéfiante découverte à la station pour étude. Douvement, la gangue de glace autour de la créature commence à fondre, libérant peu à peu cette totale étrangeté à l’aspect terrifiant. Et les questions de traverser l’équipe de chercheurs : qu’est-ce que cette chose ? Comment est-elle arrivée là ? Et après tout, est-elle seulement morte ? N’ont-ils pas mis au jour la plus épouvantable des abominations — une horreur proprement cosmique ?

 

– J’ai rêvé qu’elle savait imiter d’autres créatures.
-Ma foi, grommela Copper, c’est le cas.
-Tâche d’être moins con, dit Norris d’un ton sec. Ce qui me dérange c’est que, dans mon rêve, elle savait lire dans les pensées, s’imprégner des maniérismes, des souvenirs, des idées.
-Et alors ? On croirait que ça t’inquiète davantage que la joie que va nous apporter un séjour avec un fou sur une base antarctique.

Un classique réédité et retraduit

Parue en 1938, cette novella de John W. Campbell fait désormais figure d’ouvrage culte de la SF et a inspiré un certain nombre d’adaptations cinématographiques, à commencer par le célèbre film éponyme de John Carpenter sorti en 1982. L’histoire se déroule en Antarctique où une poignée d’hommes stationnés sur place pour effectuer des relevés et analyses découvrent, prisonnière de la glace, une étrange créature dont tout porte à croire qu’elle n’est pas d’origine terrestre. Une fois la Chose ramenée à la station, le débat fait rage entre les membres de l’expédition : faut-il tenter de la dégeler pour l’étudier afin de collecter des informations inestimables concernant une éventuelle existence extraterrestre ? Ou serait-il au contraire plus judicieux de se montrer prudent et d’enfouir à nouveau la bête sans rien chercher à savoir de plus ? Les partisans de la curiosité finissent par avoir gain de cause, et ne tardent pas à s’en mordre les doigts, puisque la Chose qui reposait jusque là dans la glace n’est de toute évidence pas morte, et qu’elle dispose de capacités sur-humaines terrifiantes. On comprend sans mal à la lecture de ce texte aussi bref qu’intense la raison de son succès. John W. Campbell nous offre ici un huis-clos effrayant et joue, avec une économie de moyens stupéfiante, avec les nerfs du lecteur autant que des personnages qui en sont réduits à une paranoïa dévastatrice qui va crescendo tout au long du récit. En qui peut-on avoir encore confiance ? Tel comportement est-il le résultat du stress provoqué par la découverte de la chose, ou faut il le considérer avec suspicion ? Faut-il se méfier de ceux qui paraissent avoir réussi à garder leur sang froid, ou de ceux qui ont sombré dans la folie ? Autant de questions qui hantent le lecteur et dont les réponses se font de plus en plus terrifiantes au fil de la lecture.

Horreur(s) polaire(s)

Le décor polaire participe évidemment énormément à l’instauration de ce climat oppressant et a, depuis, été utilisé avec succès par d’autres auteurs d’imaginaire (je pense notamment à l’inoubliable « Terreur » de Dan Simmons (dont l’histoire se passe cette fois en Arctique) ou plus récemment au non moins excellent « Vostok » de Laurent Kloetzer). Chaque fois, les espaces dans lesquels les personnages ont la possibilité d’échapper à l’hostilité de cet environnement glacé sont à la fois extrêmement limités et particulièrement exigus, et c’est cette proximité forcée, associée à l’idée qu’il n’existe pas d’autre refuge à des kilomètres à la ronde, qui créé et entretient la psychose des personnages. Leurs réactions, qui va du déni à la résignation, en passant par la terreur, la folie ou le pragmatisme, permet à l’auteur de mettre en scène l’humanité dans toute sa complexité, ses contradictions, et parfois son horreur. La créature de cauchemar dépeinte ici remplit quant à elle parfaitement son rôle et terrifie moins par son apparence et ses aptitudes physiques exceptionnelles que par sa capacité à se fondre dans le décor et à s’adapter à chaque obstacle mis sur sa route. Le seul bémol que j’aurais à formuler concerne la rapidité et la facilité à mon sens peu plausibles avec lesquelles les personnages parviennent à cerner la véritable nature et les « pouvoirs » de la Chose. Cela n’enlève cela dit rien au charme du texte qu’on est tenté de dévorer d’une traite tant la tension ne cesse de croître de même que le suspens lié à la réussite ou l’échec des tentatives désespérées de ces hommes pour contenir la créature dans cette seule station. La conclusion est pour sa part intrigante dans la mesure où elle répond à autant de questions qu’elle en pose de nouvelles, notamment concernant l’origine de la créature.

Avec cette nouvelle traduction du roman culte de John W. Campbell, la collection « Une Heure Lumière » du Bélial s’enrichit d’un nouvel ouvrage de grande qualité : le texte n’a pas pris une ride, et le climat de tension et d’angoisse instauré par l’auteur est une véritable réussite qui en fera frisonner plus d’un. A lire (ou re-lire) d’urgence !

Autres critiques : Aelinel (La bibliothèque d’Aelinel) ; Apophis (Le culte d’Apophis) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Lutin82 (Albédo – Univers imaginaires)

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