Au bal des absents

30 octobre 2020 13 Par Boudicca

Titre : Au bal des absents
Auteur : Catherine Dufour
Éditeur : Seuil (Cadre noir)
Date de publication : 2020 (septembre)

Synopsis : Claude a quarante ans, et elle les fait. Sa vie est un désert à tous points de vue, amoureux et professionnel ; au RSA, elle va être expulsée de son appartement. Aussi quand un mystérieux juriste américain la contacte sur Linkedin – et sur un malentendu – pour lui demander d’enquêter sur la disparition d’une famille moyennant un bon gros chèque, Claude n’hésite pas longtemps. Tout ce qu’elle a à faire c’est de louer la villa « isolée en pleine campagne au fond d’une région dépeuplée » où les disparus avaient séjourné un an plus tôt. Et d’ouvrir grands les yeux et les oreilles. Pourquoi se priver d’un toit gratuit, même pour quelques semaines ? Mais c’est sans doute un peu vite oublier qu’un homme et cinq enfants s’y sont évaporés du jour au lendemain, et sans doute pas pour rien.

Le désespoir c’est un luxe, tu n’en as pas les moyens. La méchanceté du monde, elle avait l’habitude. Le monde, au fond, n’avait jamais attendu d’elle qu’une chose : qu’elle disparaisse. Pire, qu’elle n’existe pas. Les pauvres, ça encombre.

Claude VS Colombe

Septembre 2020 aura été un mois chargé pour Catherine Dufour puisque cette rentrée s’accompagne de la parution de deux nouveaux ouvrages de l’autrice, publiés respectivement chez Le Bélial et au Seuil. « L’arithmétique terrible de la misère » est un recueil de nouvelles sombres et corrosives décortiquant différents aspects de notre futur (la flexibilisation du travail poussée à l’extrême, les réfugiés climatiques, le nucléaire…), tandis que « Au bal des absents » est un roman d’horreur-fantastique bourré d’humour noir pour lequel j’ai eu un énorme coup de cœur. L’autrice y met en scène une quarantenaire, Claude, qui a été victime il y a quelque temps de ce que la « start-up nation » appelle aujourd’hui un « plan social » (comprenez plutôt « plan de licenciement »). Or, avec toute la bonne volonté du monde et malgré les formations plus infantilisantes et inutiles les unes que les autres proposées par Pôle Emploi, Claude ne parvient pas à retrouver un travail. La voilà en fin de droit, seule, et bientôt à la rue. C’est alors qu’une opportunité se présente à elle sous la forme d’un message sur Linkedin : on lui propose de se rendre dans un petit village paumé de province pour y enquêter sur la disparition d’une famille américaine qui se serait volatilisée il y a plusieurs mois après avoir loué un magnifique manoir isolé dans la région (son CV indique toujours la trace de son très bref passage à la préfecture de police, d’où le probable intérêt de cet étrange employeur). L’affaire paraît louche mais la rémunération est plutôt conséquente, et il est prévu qu’elle puisse être hébergée sur place. C’est comme ça que Claude débarque à Tante Colline, superbe domaine où a été aperçu la famille concernée pour la dernière fois et où il est prévu qu’elle loge. Le problème, outre le fait que personne dans les environs ne semble se soucier de la disparition des Américains, c’est que Claude manque mourir de terreur la première nuit, lorsqu’une présence manifestement très hostile lui fait comprendre qu’elle n’est pas seule dans le manoir, et surtout qu’elle n’y est pas la bienvenue. Un fantôme, donc. Mais un fantôme du genre coriace : méchant, vicieux, sans pitié… Tout le portrait de sa formatrice Pôle Emploi à qui Claude décide de donner le nom au spectre qui hante Tante Colline : Colombe. Or, ce que Colombe n’avait pas anticipé, c’est que cette nouvelle intruse se révélerait aussi déterminée puisque n’ayant plus grand-chose à perde. Pour Claude, la situation est simple : c’est le fantôme, ou elle.

Plongée terrifiante dans l’extrême pauvreté

Le roman est court (un peu plus de deux cents pages) et se dévore à une vitesse ahurissante : prévoyez une large plage horaire de lecture en journée ou préparez-vous à passer une nuit blanche ! Impossible en effet de reposer l’ouvrage tant la tension et le suspens entretenus par l’autrice sont presque insoutenables. Le récit alterne entre des scènes de répit qui permettent de souffler un peu et de tenter de mieux cerner la situation, et des scènes d’action mettant les nerfs du lecteur à rude épreuve et qui voient Claude retenter plusieurs incursions dans le domaine. Les confrontations entre l’héroïne et le fantôme sont toutes plus terrifiantes les unes que les autres, sans que l’autrice ne se livre pourtant à une débauche d’effets. Il suffit d’un regard qui ne devrait pas être là dans le miroir, de bruits de pas entendus à l’étage, ou encore d’illusions qui brouillent les repères spatiaux, et voilà Claude et le lecteur avec le palpitant à dix milles et une furieuse envie de courir se mettre à l’abri de cette présence écrasante d’intelligence méchante. Entre deux visites à Colombe, l’autrice dépeint les conditions de vie extrêmement précaires de son héroïne ainsi que les minutieuses recherches auxquelles elle se livre afin de tenter de se protéger du fantôme et de l’éliminer. On passe ainsi des heures aux côtés de Claude à la médiathèque du bourg, à lire et regarder des romans et des films d’horreur ou à surfer sur internet pour se renseigner sur l’exorcisme, le spiritisme et autres thèmes du même acabit. On passe aussi des heures dans sa voiture, à tenter de dormir malgré le froid et la peur, dans les bistrots ou bars du coin pour tenter de se réchauffer et trouver un peu de compagnie. On compte aussi la moindre dépense, on choppe tout ce qui peut servir dès qu’on en a l’occasion et on apprend des stratégies pour pouvoir s’abriter, aller aux toilettes ou encore manger ailleurs que dans la rue. Cette plongée dans la grande pauvreté est au moins aussi terrifiante que l’idée de ce fantôme mal intentionné, et c’est en cela que réside le tour de force de l’autrice. Pour Claude comme pour le lecteur, il paraît plus acceptable de tenter de venir à bout d’une créature surnaturelle dangereuse et malveillante que d’imaginer continuer à vivre dans des conditions aussi précaires. Une prise de conscience sacrément dérangeante.

Heureusement, il nous reste l’humour

N’allez toutefois pas croire que l’autrice nous livrerait ici un récit empli de désespoir et totalement plombant pour le moral. Ce serait mal connaître Catherine Dufour et sa propension à l’humour qui transparaît dans le moindre de ses textes, et qui se manifeste une fois encore de manière savoureuse. Car Claude est quand même une sacrée héroïne ! En dépit de la précarité de sa situation et des frousses terribles que lui infligent Colombe a chaque visite, notre quarantenaire encaisse choc après choc et fait montre d’une détermination et d’une capacité d’adaptation absolument ahurissantes… le tout avec humour. Un humour noir, bourré d’ironie et qui s’accompagne souvent de rires jaunes, voire de quelques larmes, mais qui, par sa seule présence, permet au personnage (et par extension au lecteur) de trouver le courage qui lui manque et de dédramatiser la pire des situations. Difficile par conséquent de ne pas s’attacher à Claude, quand bien même elle n’a rien d’une héroïne classique et a pas mal de choses à se reprocher. La preuve qu’il n’est pas nécessaire de faire de chaque personnage féminin une bombe jeune et séduisante pour que le lecteur y trouve de l’intérêt (ce qu’un sacré paquet d’auteurs / autrices ont visiblement toujours du mal à comprendre aujourd’hui). Les personnages secondaires suscitent quant à eux majoritairement la méfiance, et à raison, puisque les capacités de nuisance de Colombe sont bien plus étendues qu’on pouvait le croire, ce qui donne là encore lieu à plusieurs scènes d’anthologies absolument glaçantes. Finalement, les seuls autres véritables protagonistes de cette histoire ne sont autre que le(s) fantôme(s) et le manoir en lui-même, dont on en vient à connaître l’histoire, les spécificités et les failles. La conclusion du roman est quant à elle pleinement satisfaisante puisqu’elle ne sombre ni dans le happy-end, ni dans la fin dépressive. Parfait !

Roman d’horreur fantastique à vous glacer le sang, « Au bal des absents » est aussi et surtout un récit sur l’extrême pauvreté et les extrémités auxquelles elle nous réduit. Tour à tour drôle ou terrifiant, le texte se dévore d’une traite tant la tension est grande et le désir de connaître le vainqueur de cette lutte sans merci entre Claude et Colombe impérieux. Un énorme coup de cœur, que je ne peux que vivement vous conseiller.

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Elhyandra (Le monde d’Elhyandra) ; Fantasy à la carte ; Le dragon galactique ; Maki (Les lectures du Maki)

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