Le livre de M

15 juin 2020 4 Par Boudicca
Le livre de M

Titre : Le livre de M
Auteur : Peng Shepherd
Éditeur : Albin Michel (Imaginaire)
Date de publication : 2020 (juin)

Synopsis : Un jour, en Inde, un homme perd son ombre – un phénomène que la science échoue à expliquer. Il est le premier, mais bientôt on observe des milliers, des millions de cas similaires. Non contentes de perdre leur ombre, les victimes perdent peu à peu leurs souvenirs et peuvent devenir dangereuses. En se cachant dans un hôtel abandonné au fond des bois, Max et son mari Ory ont échappé à la fin du monde tel qu’ils l’ont connu. Leur nouvelle vie semble presque normale, jusqu’au jour où l’ombre de Max disparaît…

 

Après les zombies, les sans-ombres !

Pour son premier roman, Peng Shepherd a misé sur le post-apo, un genre qui a le vent en poupe depuis un moment, mais qui peine malheureusement de plus en plus à se renouveler. Or, avec « Le livre de M », l’autrice reprend la plupart des stéréotypes généralement associés à ce type de récits, tout en y injectant une bonne dose d’originalité qui fait de ce roman un véritable page-turner. Tout commence en Inde, lorsque plusieurs personnes se rendent compte avec stupéfaction qu’un homme a visiblement perdu son ombre. Très vite, le monde entier se fascine pour l’histoire de ce drôle de phénomène que les scientifiques ne parviennent pas à expliquer. La curiosité laisse toutefois peu à peu place à l’effroi, puis à la panique, lorsque les gens réalisent que cette perte s’accompagne d’une disparition progressive de tout souvenir, et que de plus en plus de cas sont recensés dans le monde. Très vite, la pandémie atteint un seuil critique, certaines villes voyant la quasi totalité de leur population transformée en l’espace de quelques minutes en sans-ombre, des coquilles vides incapables de se rappeler de leur vie passée et dotée d’étranges pouvoirs influents dangereusement sur le réel. Et c’est ainsi qu’arrive la fin du monde, ou du moins celui que l’on connaissait jusqu’alors. Une épidémie déclenchée à l’autre bout du monde suivie d’une pandémie mondiale, des scènes de paniques, des supermarchés pris d’assaut… : autant dire que le timing de parution de l’ouvrage ne pouvait pas coller davantage à l’actualité du moment, ce qui renforce immanquablement l’implication du lecteur (de même que son angoisse, il faut bien le reconnaître). Le coup de la mystérieuse épidémie frappant aléatoirement les individus n’a, il faut bien l’admettre, rien de bien originale. De même, la mise en scène de survivants, réduits à vivre dans la clandestinité et à se méfier des personnes infectées correspond tout à fait aux codes du genre (certes, il ne s’agit pas ici de zombies mais la différence n’est parfois pas bien mince lorsque l’autrice décrit des hordes de sans-ombres agressifs et presque décérébrés). Heureusement, l’ouvrage possède un certain nombre d’atouts qui vont lui permettre de s’écarter des clichés et de titiller agréablement la curiosité du lecteur.

Un page-turner haletant

La première grande réussite du roman tient à l’ambiance crépusculaire vraiment très bien rendue par l’autrice. La tension est palpable en permanence, et certaines visions de villes dévastées ou complètement transformées par les sans-ombres viennent renforcer le sentiment d’oppression du lecteur. Le mode de narration choisi par l’autrice participe également à faciliter l’immersion puisqu’elle alterne entre les souvenirs qu’ont les survivants de la catastrophe, et le récit de leur vie actuelle, avec toutes les difficultés et les dangers qu’elle comporte désormais. Une alternance qui permet non seulement d’entretenir le suspens (puisque le lecteur ne peut qu’être avide de comprendre les circonstances exactes du basculement), mais aussi de renforcer l’identification avec les personnages (leurs préoccupations passées étant évidemment proches des nôtres, les extrémités auxquelles ils sont désormais réduits ne nous paraissent que plus tragiques et plus réalistes). Autant de raisons qui poussent le lecteur à dévorer le roman qui ne souffre que de rares moments de temps morts et qui multiplie les rebondissements (certains prévisibles, d’autres très surprenants). Cette envie presque frénétique de continuer à lire jusqu’au bout s’explique aussi en partie par l’enchaînement de chapitres mettant en scène des acteurs différents de l’histoire. Les principaux protagonistes sont Ory et Max, deux survivants qui ne s’en sortaient pas si mal jusqu’à ce que l’un d’eux perde soudainement son ombre, mais on suit également Naz, une iranienne expatriée aux États-Unis au moment du drame, ou encore un homme devenu amnésique suite à un accident de voiture et dont on ignore pendant la majeure partie du roman le lien avec les autres personnages, ou même les raisons de sa présence dans l’intrigue. Celle-ci est d’ailleurs bien construite, et a pour originalité de mêler des scènes très stéréotypées et d’autres plus novatrices. Le pitch de base est, il faut l’avouer, assez fascinant, et, quand bien même l’autrice ne se donne pas la peine d’expliquer le phénomène, sa seule existence et ses spécificités suffisent bien souvent à satisfaire le lecteur. La conclusion est pour sa part très réussie, celle-ci reposant sur un retournement de situation sans doute prévisible mais dont la portée dramatique reste incroyablement forte.

Quelques bémols (mais secondaires)

Tous ces points positifs font qu’on passe un vrai bon moment de lecture, et que celle-ci s’avère étonnement rapide. Le roman n’est cependant pas parfait, et certains de ses aspects m’ont quelque peu fait tiquer, même s’ils sont dans l’ensemble assez secondaires. La plupart des bémols que j’ai à émettre s’explique d’ailleurs en grande partie par le cadre dans lequel se déroule l’histoire qui, comme la grande majorité des récits post-apo, se déroule aux États-Unis. Or, j’ignore s’il s’agit là d’une différence culturelle majeure entre Américains et Européens, ou si la plupart des auteurs se contentent de recycler des clichés, mais le comportement des personnages est vraiment surprenant, et la vision que cela donne du genre humain pas franchement optimiste. Moi, naïve, je me dis que si une telle catastrophe devait malheureusement advenir, la plupart des individus (pas tous, mais la plupart…) seraient enclin à faire preuve de solidarité, surtout si la situation ne paraît, au départ, pas encore complètement désespérée. Ici (et dans la plupart des romans post-apo US), on oublie illico toute idée de partage ou d’entre-aide : c’est chacun pour soi, et que le meilleur gagne ! Les décisions parfois très extrêmes (et franchement disproportionnées) prises par les personnages au tout début de l’épidémie viennent ainsi quelque peu écorner l’image qu’on se faisait d’eux. C’est le cas pour Ory, avec lequel j’ai eu énormément de mal (surtout que le monsieur a tendance à se montrer très paternaliste), et, dans les premiers temps, avec Max, même si celle-ci se fait par la suite bien plus touchante. Enfin, dernier aspect qui m’a dérangée et qui tient peut-être, là encore, à une différence d’ordre culturelle : à quoi rime ce trip des personnages pour l’ordre et la hiérarchie militaire ? Sans rire, alors que le monde disparaît, le premier truc auquel on pense c’est vraiment de nommer le premier quidam venu « Général » (avec la majuscule !), de mettre sa vie à son service, et de le suivre sans plus jamais se poser de question ? (c’est un détail, hein, mais ça m’a vraiment fait tiquer).

Peng Shepherd signe avec « Le livre de M » un premier roman qui tient la route et réutilise efficacement les principaux stéréotypes liés aux récits post-apo, tout en y ajoutant plusieurs éléments de son cru qui donnent une petit touche d’originalité bienvenue à l’ensemble. Si le roman n’est pas exempt de tous défauts, ceux-ci restent toutefois assez mineurs, et ne pèsent pas bien lourd face à la qualité de l’immersion proposée et à la forte dimension émotionnelle du récit. Une belle découverte.

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls) ; Le chien critique ; Xapur (Les lectures de Xapur)

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