La Première Loi, tome 3 : Dernier combat

25 mai 2020 2 Par Boudicca
La Première Loi, tome 3 : Le dernier combat

Titre : Dernier combat
Cycle/Série : La Première Loi, tome 3
Auteur : Joe Abercrombie
Éditeur : Pygmalion / J’ai lu / Bragelonne poche
Date de publication : 2011 / 2012 / 2018

Synopsis : La guerre ravage le Nord et Logen Neuf-Doigts n’a plus qu’une seule bataille à livrer, sans doute la plus dure.  Il est temps pour le Neuf-Sanglant de rentrer chez lui. Au sud, Glokta mène un autre type de guerre, plus meurtrière encore, avec ses armes de prédilection : le chantage, la menace et la torture. Quant à Jezal, il a choisi de renoncer à la gloire, mais celle-ci n’en a pas tout à fait fini avec lui… Et tandis que le roi de l’Union n’en finit plus d’agoniser et que la révolte gronde, Bayaz a un plan pour sauver le monde, comme toujours, mais le prix en sera élevé.

 

C’est l’ennui avec l’ambition. A force de regarder vers le haut, on oublie aisément que la seule manière de quitter ces hauteurs vertigineuses est une longue chute. 

Fin de partie pour Abercrombie

« Dernier combat » est le troisième et dernier volume de « La première loi », première série écrite par l’anglais Joe Abercrombie dont la réputation n’est aujourd’hui plus à faire. Bien qu’ayant adoré les précédents one-shot de l’auteur se déroulant dans le même cadre (« Servir froid », « Les Héros » ou « Pays rouge »), le premier tome de cette trilogie chargée d’introduire l’univers m’avait laissée un sentiment très mitigé. Le roman contenait certes plusieurs éléments prometteurs (le personnage de Glotka, le ton mordant…), mais souffrait d’un gros manque de rythme et cumulait trop de stéréotypes. Rien à voir avec le second volume qui, lui, vaut incontestablement le détour. Humour noir, scènes de batailles mêlant épique, ridicule et tragique, personnages ambivalents, coups de théâtre à répétition… : tout y était réuni pour faire passer au lecteur un excellent moment. Qu’en est-il alors de l’ultime opus de cette série ? Sans surprise, celui-ci se révèle au moins aussi bon que le précédent (voire même légèrement au dessus) et justifie à lui seul tous les éloges dont l’auteur est l’objet depuis une dizaine d’années. On y retrouve tous les personnages mis en scène dans les précédents tomes, chacun ayant choisi d’emprunter des voies bien différentes suite aux événements relatés dans « Haut et court ». [Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de découvrir les deux premiers tomes, je vous suggère de passer directement au paragraphe suivant au risque de vous voir révéler certains pans de l’intrigue.] Cette fois encore le roman alterne entre les points de vue de plusieurs personnages qui occupent différents fronts. Au nord, la guerre fait toujours rage entre les Nordiques fédérés par Bethod et les forces de l’Union qui, en dépit de leur éclatante dernière victoire, ne sont pas parvenus à défaire totalement leur ennemi. Le retour dans la région de Logen Neuf-Doigts pourrait cela dit mettre un terme définitif au conflit… mais aussi en faire éclater de nouveaux. La plupart des autres personnages se retrouvent quant à eux dans la capitale de l’Union où une série de rebondissements politiques aiguisent les appétits des plus ambitieux et menacent la stabilité du royaume. Tandis que Glotka, Jezal et Ferro se retrouvent pris au piège d’intrigues dont ils peinent à saisir tous les enjeux, le premier des mages Bayaz fomente dans l’ombre des plans dangereux pour sauver le monde.

La Première Loi, tome 1 : Premier sang

Champs de bataille, intrigues de cour et humour noir

Contrairement au second tome dans lequel la plupart des protagonistes évoluaient chacun de leur côté, le roman les réunit ici sur les deux principaux fronts où vont se jouer l’avenir de l’Union : le nord et Adua. La construction de l’intrigue est parfaitement maîtrisée, chaque pièce du vaste puzzle dévoilé depuis le premier opus trouvant peu à peu sa place. L’auteur multiplie les coups de théâtre et les rebondissements qu’on ne voit venir qu’au tout dernier moment, si bien qu’on est sans cesse agréablement surpris par le tour que prend le récit. La tension, elle, est palpable du début à la fin et cumule lors de certaines scènes incroyablement immersives qui confirment le talent d’Abercrombie. On retrouve d’ailleurs sans mal le style bien particulier de l’auteur qui n’a pas son pareil pour désacraliser ce que la plupart des romans de fantasy prenant place dans un cadre similaire traitent au contraire avec le plus grand sérieux : la gloire au combat et les intrigues de cours. Une bataille racontée par Joe Abercrombie n’a ainsi pas grand-chose à voir avec l’image qu’on se fait d’ordinaire de preux chevaliers rivalisant d’actes de bravoures et de stratégies méticuleusement planifiées et parfaitement effectuées. Ici, le champ de bataille est un bordel sans nom où personne ne parvient à se repérer et où on peut tout à fait tuer un allié dans la confusion, parfois sans même s’en rendre compte. Le contraste entre l’amusement né du ridicule de ce type de cafouillages et l’horreur provoqué par les descriptions des mutilations et des souffrances des combattants constitue en quelque sorte la marque de fabrique d’Abercrombie, et force est de constater que cela fonctionne à merveille. La guerre est d’ailleurs une fois encore omniprésente : si les personnages ne sont pas en train de livrer bataille, ils sont en train de planifier la prochaine. Idem pour les intrigues de cours qui prennent davantage d’ampleur avec la disparition successive de plusieurs souverains ou prétendants au trône, et grâce auxquelles l’auteur jongle à nouveau habilement entre gravité et ridicule. Il est également appréciable de voir évoquer un certain nombre de thématiques rarement mises en avant telles que la remise en question du système monarchique et des privilèges de la noblesse, ou encore le lobbying d’institutions bancaires extrêmement puissantes. Finalement, le seul aspect traité de manière classique est celui de la magie, et c’est sans doute pourquoi, malgré les démonstrations spectaculaires et les retournements de situation, il s’agit du moins captivant de tous.

-Huitième régiment, faites mouvement vers les Quatre Coins ! Le neuvième vers Agriont ! Si vous appartenez au dixième, vous êtes entrés par la putain de mauvaise porte.
-On croyait qu’on était au port, commandant !
-La division de Poulder s’occupe du port. Nous on est affecté au nord de la ville !
-Je suis avec le quatrième !
-Le quatrième ? Où est ton cheval ?
-Mort !
-Et nous ? Les Nordiques ?

Des personnages inoubliables

Si la qualité de l’intrigue et l’humour noir sont à saluer, le véritable point fort du roman réside encore et toujours dans ses personnages. Des lâches, des meurtriers, des tortionnaires, des manipulateurs, des alcooliques… : autant de profils qui ne font pas franchement rêver mais que l’auteur a pourtant choisi de mettre en scène. On ne peut nier le fait que la plupart des personnages ont connu une nette progression depuis le premier tome, que ce soit grâce aux épreuves traversées ou aux relations nouées, mais on ne peut pas non plus s’empêcher de remarquer que ceux-ci n’en restent pas moins assez fidèles à eux mêmes tout au long du roman, et ce en dépit de leurs louables efforts pour changer. Cette inéluctabilité rajoute à l’ironie du roman qui n’en devient que plus cruel mais aussi plus profond. Glotka reste sans doute possible le personnage le plus remarquable de la trilogie, de part son parcours (ancien beau et fringuant officier reconverti en tortionnaire au corps ravagé) mais aussi son intelligence, sa lucidité et son implacabilité. Sans surprise, sa trame narrative est de loin la plus passionnante tant on prend plaisir à suivre ses manigances pour échapper à ses deux dangereux employeurs ou encore l’évolution de sa relation avec Ardee, jeune femme ayant sombré dans l’alcool mais dotée d’un esprit vif et d’une langue bien pendue. Jezal, personnage au départ insupportable et très stéréotypé (le jeune premier, beau, noble, fin bretteur) a lui aussi subi de nombreuses transformations si bien que, même s’il reste au fond un gentil égoïste facile à berner, on ne peut s’empêcher de le prendre en affection et de compatir à son sort. Idem pour Logen, le sanguinaire guerrier nordique, qui touche par sa volonté de s’améliorer tout en étant sans cesse rattrapé par ses actions passées. Abercrombie nous offre aussi une belle galerie de personnages secondaires, avec là encore de sacrées surprises concernant la véritable identité ou le passé de certains.

La Première Loi, tome 2 - Haut et Court

« Dernier combat » clôt de manière magistrale la trilogie de « La Première Loi » et offre une preuve irréfutable du talent de Joe Abercrombie. L’auteur possède une patte aisément reconnaissable et qui repose sur un savoureux mélange d’ironie mordante et de cruauté qui font tous le sel de ses histoires et de ses personnages. A noter qu’à cette trilogie a succédé trois romans indépendants se déroulant dans le même univers et qu’une nouvelle trilogie se déroulant plus de vingt ans après les événements relatés ici est actuellement en cours d’écriture (le premier tome est paru en anglais l’an dernier). Inutile de vous dire que j’attends la suite de pied ferme !

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 2

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; L’ours inculte

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