Ce qui vient la nuit

1 mai 2020 1 Par Boudicca

Titre : Ce qui vient la nuit
Auteurs : Mathieu Rivero et Julien Bétan
Illustrateur : Melchior Ascaride
Éditeur : Les Moutons Électriques
Date de publication : 2019 (mai)

Synopsis : Plonger l’épée au cœur des ténèbres, voilà le serment de Jildas lors de son départ en croisade. Lorsqu’il revient en Bretagne, il découvre que sur ses propres terres, les légendes du vieux monde sont encore là, nichées dans les forêts. Accompagné de Marie de France, une poétesse aux mots aussi acérés que sa lame, il traquera les loups qui ont pris forme d’homme.

 

Elle aussi avait changé en son absence et seul son retour lui en avait fait prendre conscience.

Bretagne, croisades et lycanthropie

Si les romans graphiques ne sont pas légion dans le domaine des littératures de l’imaginaire, le trio Bétan, Rivero et Ascaride n’en est pourtant pas à son coup d’essai puisqu’il était déjà à l’origine en 2017 de « Tout au milieu du monde », un petit ovni mêlant habilement et étroitement texte et image. Le concept est exactement le même avec « Ce qui vient la nuit », aussi les amateurs du premier ouvrage devraient apprécier le résultat de cette nouvelle collaboration. Après la Préhistoire, c’est au Moyen-âge que les auteurs ont choisi d’ancrer leur récit qui met en scène un seigneur, Jildas, de retour sur ses terres de Bretagne après être parti en croisade. Bien que les retrouvailles avec son épouse et les habitants du coin soient chaleureuses, l’homme éprouve quelques difficultés à renouer avec cette vie paisible qu’il a quitté il y a des années, tant les souvenirs des horreurs dont il a été témoin le hantent. Et puis il y a cette femme, Marie, une étrangère présente depuis peu sur ses terres et qui le met mal à l’aise par son audace et le peu de cas qu’elle accorde aux convenances. Et surtout, surtout, il y a ces morts qui se multiplient aux alentours de la forêt, atrocement mutilés, et que la nouvelle arrivante croit victimes de créatures de légendes, mi-hommes, mi-loups. Bretagne, croisades, lycanthropes : pour les amoureux d’histoire et de fantasy tous les ingrédients propices à une belle histoire sont réunis, et le résultat est effectivement très réussi. Le texte est court (une centaine de pages, sachant que les illustrations prennent pas mal de place) mais cela suffit à Julien Bétan et Mathieu Rivero pour mettre en scène des personnages convaincants et construire une intrigue, certes souvent prévisible, mais néanmoins agréable à suivre.

Tout au milieu du monde

Complémentarité du texte et de l’image

Comme dans « Tout au milieu du monde », la collaboration entre les deux auteurs et Melchior Ascaride (qui est aussi directeur artistique de la maison d’édition Les Moutons Électriques) ne se limite pas à une alternance entre le texte et l’image. Ici, les deux sont complémentaires mais viennent aussi se mélanger l’un à l’autre, si bien que le texte et l’image ne cessent de se tourner autour tout au long de récit. Il arrive aussi que l’un s’efface parfois totalement le temps de plusieurs pages au profit de l’autre, ce qui rend l’expérience de lecture particulièrement intéressante et d’autant plus immersive. De la même manière que dans l’ouvrage précédent, une couleur prédomine dans l’ensemble du récit (le jaune, quand « Tout au milieu du monde » était essentiellement teinté de rouge), et les personnages nous apparaissent sous forme de silhouettes sombres, à la manière d’un théâtre d’ombres. Les personnages et le décor ne sont ainsi jamais représentés avec précision, de même par exemple que la violence vécue (et probablement perpétrée) par Jildas à l’occasion des croisades (qui est seulement suggérée par les illustrations), et c’est cette grande marge laissée à l’imagination du lecteur qui donne une partie de son charme à cette histoire. L’attrait exercé par celle-ci tient aussi à ses personnages (là encore un trio), qu’il s’agisse de Jildas, pour lequel on éprouve tour à tour effroi ou empathie, mais aussi de Marie de France, qui séduit par l’aura de mystère qu’elle dégage. Les femmes occupent d’ailleurs une place de choix dans le récit qui interroge sur leur place dans la société mais aussi dans les contes et légendes. Plus en retrait, le personnage de Clérvie est ainsi particulièrement touchant, sorte de Pénélope qui, une fois l’Ulysse tant attendu revenu, et après avoir bénéficié d’une relative autonomie en son absence, peine à trouver sa nouvelle place.

Julien Bétan et Mathieu Rivero nous offrent ici une belle histoire que viennent complexifier et magnifier les illustrations de Melchior Ascaride. De beaux personnages, une récit qui fait la part belle aux contes et légendes de Bretagne, tout en abordant des thématiques comme la violence et ses conséquences sur les hommes, ou la place des femmes dans la société : autant de qualités qui rendent la lecture (et la contemplation) de ce petit ouvrage fort agréable.

Voir aussi : Tout au milieu du monde

Autres critiques : Célindanaé (Au pays des cave trolls)

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