Le venin dans la plume

17 février 2020 1 Par Boudicca

Titre : Le venin dans la plume – Édouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République
Auteur : Gérard Noiriel
Éditeur : La Découverte
Date de publication : 2019

Synopsis : La place qu’occupe Éric Zemmour dans le champ médiatique et dans l’espace public français suscite l’inquiétude et la consternation de bon nombre de citoyens. Comment un pamphlétaire qui alimente constamment des polémiques par ses propos racistes, sexistes, homophobes, condamné à plusieurs reprises par la justice, a-t-il pu acquérir une telle audience ?

 

Un terrain médiatique propice aux thèses d’extrême-droite

Historien spécialiste (entre autre) de l’histoire de l’immigration et de la classe ouvrière en France, Gérard Noiriel est l’auteur de nombreux ouvrages dont les plus récents s’inscrivent pleinement dans l’actualité (« Les gilets jaunes à la lumière de l’histoire » – L’Aube – 2019). Après son imposant et passionnant « Une histoire populaire de la France », qui s’intéressait aux rapports de domination au sein de la population française du XVe siècle à nos jours, l’universitaire propose ici le portrait croisé de deux polémistes : Édouard Drumont, auteur de « La France juive » paru en 1886, et Eric Zemmour, auteur de nombreux essais (« Destin français » paru en 2018) et star des plateaux télé depuis une dizaine d’années. Quel est l’objectif de Noiriel ? Démontrer que Drumont et Zemmour sont identiques et que l’histoire est amenée à se répéter ? Absolument pas. Ce que l’historien cherche à comprendre, c’est comment ces deux hommes ont pu acquérir une telle place dans l’espace public, et ce alors qu’ils véhiculent des discours de haine et multiplient les insultes à l’encontre des juifs et des musulmans, mais aussi des femmes et des homosexuels. Pour ce faire, l’auteur s’est dans un premier temps penché sur la combinaisons de facteurs qui ont permis l’ascension médiatique de personnalités aussi controversées. Premier constat : dans les deux cas, leur arrivée sur le devant de la scène correspond à une période de massification de l’offre de presse, et donc à une mise en concurrence exacerbée des chaînes / journaux entre eux. Dans ce contexte, et pour acquérir plus de visibilité, certains décident de miser sur le scandale, la provocation. Le créneau parfait pour les thèses défendues par des personnages comme Drumont et Zemmour qui estiment que les juifs pour le premier, les musulmans pour le second, sont des nuisances pour la France. D’abord marginalisées, les théories développées par Drumont et Zemour vont connaître un succès grandissant grâce à des soutiens importants au sein même des élites intellectuelles et médiatiques (Noiriel rappelle par exemple que Drumont bénéficiait du « patronage » d’Alphonse Daudet…). C’est grâce à ces soutiens, et aux campagnes de légitimation lancées par la presse, certaines maisons d’édition et chaînes de télévision (critiques élogieuses, remises de prix, biographie complaisante du polémiste…) que l’un et l’autre parviennent à acquérir une telle aura.

La construction d’une grammaire identitaire

Une fois le contexte médiatique étudié et le diagnostic réalisé par les deux polémistes établis (« la France va mal : c’est la faute des juifs / des musulmans »), Gérard Noiriel entreprend d’étudier les mécanismes mis en œuvre par Drumont et Zemmour pour instaurer ce que l’auteur appelle une « grammaire identitaire ». Parmi les nombreuses « astuces » utilisées pour tenter de valider leur discours antisémite ou islamophobe, la plus abondamment utilisée par l’un comme par l’autre consiste à avoir recours à la rhétorique de l’inversion : ceux qu’on pensait dominants sont en fait dominés, et inversement. Drumont comme Zemmour mobilisent également massivement les préjugés du sens commun, c’est-à-dire ce qui, selon eux, semble évident pour tout le monde. Le premier utilise la stigmatisation des signes raciaux (il décrit précisément le profil physique type « du juif ») quand le second utilise la stigmatisation des signes religieux (le voile utilisé comme repoussoir). Les deux polémistes n’hésitent également pas à se présenter en victimes et à user de populisme, c’est à dire à en appeler au peuple alors même qu’ils font eux-mêmes partis de la classe dominante (au sens vrai du mot, donc, le terme de « populisme » ayant été complètement dévoyé depuis son arrivée dans le champ médiatique qui l’utilise désormais à tout va pour désigner indistinctement tous les adversaires du pouvoir). Noiriel rappelle également que Drumont comme Zemmour se plaisent à provoquer et que ce sont ces accrochages avec leurs détracteurs qui les rendent aussi sulfureux aux yeux d’une partie du public. Que cela prenne la forme de duels comme au XIXe ou de joutes verbales sur les plateaux télé comme aujourd’hui, le résultat est le même : si on ne parle pas de l’auteur et de son livre, on parle au moins de la polémique qu’il a fait naître, et donc, implicitement, du discours qu’il véhicule.

Fabrique d’une histoire identitaire et réactionnaire

Noiriel accorde également beaucoup d’importance à la place de l’histoire dans les discours des deux polémistes. L’auteur a en effet été particulièrement agacé par une intervention récente d’Eric Zemmour qui critiquait les universitaires « officiels » qu’il accuse d’occulter une partie de l’histoire de France et d’être aux ordres du pouvoir. Les deux polémistes, eux, optent pour une histoire identitaire de la France, et ce en usant des mêmes ficelles dont la principale consiste à mettre en lumière le clivage fondamental qui existerait entre « eux » et « nous ». « Une rhétorique nationaliste accaparée dès la fin du XIXe par la droite et l’extrême-droite pour combattre la rhétorique socialiste, fondée sur l’opposition entre « nous » (les ouvriers, les pauvres) et « eux » (les patrons, les riches) », explique l’auteur. Drumont comme Zemmour remplacent donc le critère de classe au profit d’un critère de race. Au delà de l’analyse des « études historiques » proposées par les deux hommes, Noiriel entreprend aussi de défendre l’honneur de sa profession et d’expliquer en quoi consiste le véritable travail d’un historien. « On a d’un côté des chercheurs qui tentent de produire des connaissances sur le passé, de l’autre une histoire identitaire faite par des journalistes qui se comportent comme des procureurs ». Car si Drumont et Zemmour parlent d’histoire, c’est pour tenter de démontrer que leur ennemi a toujours été un ennemi mortel pour la France. Il est d’ailleurs amusant de constater que, alors même qu’ils affirment l’un et l’autre se faire les porte-parole des classes populaires, tous deux ont paradoxalement une vision extrêmement réductrice et réactionnaire de l’histoire puisque, outre le fait que leur analyse prône un retour au passé (le fameux « c’était mieux avant ! »), celle-ci ne prend, de plus, absolument pas compte des classes populaires et se focalisent exclusivement sur les « grands » (un travers qu’ils ne sont toutefois pas les seuls à avoir).

Gérard Noiriel propose avec « Le venin dans la plume » une analyse détaillée des parcours et des écrits de deux polémistes qui, chacun à leur époque, sont parvenus à investir durablement le champ médiatique pour y diffuser leurs théories nauséabondes sur le prétendu problème posé par une partie de la population française (les juifs dans un cas, les musulmans dans le second). Difficile évidemment de ne pas éprouver l’envie de jeter le livre par la fenêtre à la lecture des extraits de ce qu’ont pu produire des hommes comme Drumont et Zemmour tant leurs propos sont violents, heureusement l’analyse de Gérard Noiriel permet au lecteur de prendre du recul et d’analyser plus en finesse les mécanismes et la « grammaire » utilisés par l’un et l’autre pour exposer leurs théories et permettre leur diffusion. Un ouvrage instructif et très bien documenté, comme tous les ouvrages de vulgarisation proposés par l’auteur.

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