Sénéchal II

16 janvier 2018 8 Par Boudicca

Titre : Sénéchal II
Cycle/Série : Sénéchal, tome 2
Auteur : Grégory Da Rosa
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2017 (octobre)

Synopsis : Rien ne s’est passé comme prévu. Défaits, trahis, maudits, nous sommes tout près de céder. Mais les cloches résonnent et il me faut sûrement faire quelque chose. Après tout… je suis le sénéchal. Trahison ! Assassinat ! Les épreuves de Philippe Gardeval, grand sénéchal du royaume, sont de plus en plus redoutables. Depuis trois jours et deux nuits, les Castellois assiègent la capitale, les traîtres grouillent dans les rues et les couloirs sont hantés par les secrets et les haines. Othon de Ligias, l’ennemi du sénéchal, plus vindicatif que jamais, redouble d’efforts pour le faire tomber. La princesse Sibylle, l’espoir du royaume, troque couronne de fleurs contre couronne d’épines, et alors que l’horreur ne le dispute qu’à la félonie, une lueur que l’on pensait depuis longtemps éteinte apporte espoir et chaleur aux âmes meurtries.
Bibliocosme Note 2.0

Ne vous en déplaise, mais depuis que ma fille n’est plus vous avez changé. Mal changé. Il est loin, le temps où vous étiez rieur, optimiste, philanthrope et philosophe. Vous êtes devenu un homme aigri, orgueilleux, pétri de tristesse et de doutes que vous maquillez vaille que vaille en arrogance, vous enfermant dans la foi en un dieu intolérant. Oui Philippe, vous dénigrez les femmes parce que la vie vous a ôté la seule qui vous rendait meilleur !

Philippe Gardeval est dans un sacré pétrin ! Comme si l’armée ennemie installée aux portes de la ville ne suffisait pas, voilà que les catastrophes s’accumulent à l’intérieur même de la cité, preuve que l’adversaire a déjà des agents dans la place. Or démasquer les traîtres n’est pas une mince affaire pour notre sénéchal qui a bien du mal à trouver ses repères dans le nouvel échiquier politique qui se dessine depuis le début du siège. En dépit d’un certain nombre de défauts (aisément excusables dans la mesure où il s’agissait d’un premier roman), le premier tome de « Sénéchal » avait reçu des retours plutôt positifs et laissait présager une suite prometteuse. Au vu des avis glanés ici et là depuis la sortie du second volume, les lecteurs ont d’ailleurs dans l’ensemble été séduits par l’ouvrage. Malheureusement ce ne fut pas mon cas, et j’en suis d’autant plus désolée que j’attendais beaucoup de cette série qui possède par ailleurs de bons atouts.

Des hauts… mais surtout des bas

C’est avec un bel enthousiasme que j’ai entamé ma lecture : il faut dire qu’avec le gros cliffhanger qui mettait fin au premier tome, on pouvait s’attendre à bien des surprises ! Sauf qu’aucune n’arrive, puisque le soufflet retombe dès les premières pages lorsque l’auteur nous avoue que le revirement tant attendu n’aura finalement pas lieu. Le procédé n’est pas nouveau et je le trouve déjà agaçant lorsqu’il s’agit de séries télévisées (qui sont plus coutumières du fait), mais dans le cas d’un roman c’est encore plus déroutant. Et ce ne sont pas les chapitres suivants qui aident à se remotiver puisque les deux premiers tiers du roman évoluent selon un rythme particulièrement lent. En dépit de la gravité de la situation dans laquelle se retrouve notre brave sénéchal, il faut en effet avouer qu’il ne se passe pas grand-chose de palpitant. Les choses sérieuses ne commencent finalement qu’aux alentours de la deux-centième page (sur un peu plus de trois cents…) et le récit se fait alors, heureusement, plus dynamique. La confrontation entre le sénéchal et dame Esther est notamment très bien tournée, de même que l’assaut final qui permet au lecteur d’assister à sa première véritable bataille ainsi qu’à une belle démonstration de magie. Certains défauts persistent malgré tout, à commencer par la fâcheuse manie prise par l’auteur d’écrire des scènes interminablement longues. Même les passages les plus intéressants finissent par lasser tant ils s’éternisent ! La chute qui met fin à ce deuxième tome est quant à elle fort réussie et permet de refermer l’ouvrage sur un nouveau cliffhanger haletant. Seulement voilà, comme on s’est déjà fait avoir avec le précédent, je crains fort que celui-ci soit à son tour désamorcé dès le début du troisième tome…

L’univers s’étoffe… mais les maladresses persistent

Attardons-nous maintenant un peu plus en détail sur l’univers mis en scène par l’auteur. Si le premier tome nous en apprenait beaucoup sur les origines du monde dans lequel vivent le sénéchal et ses compatriotes, ce deuxième volume se concentre plutôt sur les rapports entretenus entre la couronne et les différents territoires qui constituent son royaume. Quand bien même le décor du récit se limite à Lysimaque, on commence donc malgré tout à se faire une meilleure idée des frontières de cet univers et des rapports de force qui se jouent en son sein. Les passages explicatifs visant à étoffer le cadre du récit sont ainsi très intéressants, à commencer par celui rendant compte du débat suscité par la nature ambiguë de l’ange à l’origine de la naissance de la capitale. Le problème c’est que, là encore, l’auteur fait preuve d’une grande maladresse qui vient trop souvent gâcher une idée pourtant intéressante à l’origine. Plutôt que de nous faire passer subtilement les informations dont nous avons besoin pour comprendre le récit, Grégoy Da Rosa opte en effet pour le déballage pur et dur, sans aucun artifice. Quelqu’un s’enquiert du sort d’un personnage qu’on a pas vu depuis longtemps ? Hop, son interlocuteur joue fort commodément les ignorants (quitte à passer pour un imbécile) afin de pouvoir donner au lecteur un compte-rendu détaillé de son identité et de ses actions passées (un exemple de dialogue parmi d’autres : « -Sieur Domivias s’est réveillé, Votre Majesté. -Qui ça ? -Vous savez bien, le syncralier renégat. Le Sans-Ailes qui a tenté de pourfendre le roi en la grand-rue Sainte-Fidace. Celui au bras tranché. L’ange auquel je prodigue des soins à la demande de sieur Philippe… »). Le procédé est extrêmement lourd et est d’autant plus gênant qu’il n’est pas utilisé que pour resituer les personnages, mais aussi pour poser les bases de l’univers. Autre bémol : si on trouve bien une carte qui permet de mieux se repérer, celle-ci a été placée non pas au début du roman mais… au milieu ! Difficile donc de s’y référer au cours de la lecture, et notamment dans la première partie puisqu’on ignore son existence.

Une plume travaillée… à laquelle je n’ai pas été sensible

L’ambiance dans laquelle baigne le récit est encore une fois inspirée du Moyen Âge et, si on sent bien que l’auteur est passionné par le sujet et s’est bien documenté, il n’empêche qu’on retrouve les mêmes défauts agaçants que dans le premier tome. Parmi ces désagréments, on peut notamment citer les notes de bas-de-page qui, si elles sont effectivement moins nombreuses, sont toujours aussi mal exploitées : quel est l’intérêt de multiplier les termes « techniques » médiévaux afin de mettre le lecteur dans l’ambiance si on sait par avance que ce dernier ne va de toute façon pas pouvoir les comprendre grâce au seul contexte ? (dans « Renégat », ma précédente lecture, Miles Cameron utilise par exemple lui aussi énormément de mots faisant référence à des réalités du Moyen Âge sans jamais une seule note de bas de page : la phrase est suffisamment explicite pour que le lecteur comprenne tout seul de quoi parle l’auteur). Autre point de crispation : les dialogues. Attention, ceux-ci sont loin d’être mauvais et nul doute que beaucoup de lecteurs les apprécieront à leur juste mesure, mais en ce qui me concerne je les ai trouvés assez indigestes. C’est trop grandiloquent, trop exagéré et surtout cela manque de naturel si bien qu’on a souvent l’impression que les personnages ne se parlent pas mais déclament plutôt un texte de théâtre. Beaucoup ne seront pas dérangés par cet aspect et le trouveront même appréciable, mais personnellement c’est tout à fait le genre de procédé qui m’empêche de m’immerger pleinement dans le récit.

Des personnages prometteurs… mais peu sympathiques

Un mot, pour finir, sur les personnages auxquels je n’ai malheureusement pas non plus réussi à m’attacher. Le problème des récits à la première personne, c’est que si on développe dès le départ peu d’empathie pour le narrateur, on a bien du mal à se sentir impliquer dans ses aventures. Et c’est justement ce qui s’est passé pour moi avec Philippe Gardeval. Car qu’est-ce qu’il peut être énervant, ce sénéchal ! Arrogant, complètement à la ramasse au niveau politique (puisqu’il faut toujours que ce soit quelqu’un d’extérieur qui vienne tout lui expliquer), et surtout tellement centré sur lui-même ! Le roman regorge de scènes d’introspection dans lesquelles notre brave Philippe nous entretient par le menu des relations qu’il entretient avec son entourage, et surtout passe son temps à se plaindre : le roi ne l’estime plus à sa juste valeur, le chancelier cherche à lui nuire, sa femme est une dévergondée… On dirait que le personnage n’a pas capté que sa ville était assiégée et que, en tant que sénéchal, c’était un peu à lui d’essayer de remédier à la situation plutôt que de se jeter sans arrêt d’un piège à l’autre. Franchement, la scène dans laquelle Philippe se prend un bon remontage de bretelles par dame Esther m’a fait un bien fou : « Vous nous faites perdre du temps sénéchal. Cinq jours que la ville est assiégée et vous vous échinez à conserver votre place chérie auprès du roi. Vous vous entêtez à parer les coups qu’Othon de Ligias vous assène à tort et à travers, vous enlisant dans une bataille de courbettes et de parlures. » Ouf, il n’y a donc pas que moi qui le trouvait totalement mou du genou, le brave Philippe ! Les personnages secondaires sont quant à eux trop peu exploités : Sybille se cantonne pour l’instant au rôle de potiche, Othon est complètement transparent (ce qui, pour un traître, est un peu gênant), quant à Charles on sent qu’il a du potentiel mais on s’agace vite du regard d’adoration permanente que pose sur lui le sénéchal (et qu’il a de la répartie ! et qu’il sait garder son sans-froid ! et qu’il est brave au combat ! et qu’il est intelligent…). Le roi et dame Esther sont eux aussi intéressants, dommage qu’ils ressemblent trait pour trait à Robert Barathéon et Lady Olenna (vous me direz, G. R. R. Martin n’a pas le monopole des rois soudards et turbulents ni des vieilles courtisanes retorses, certes. Mais tout de même, la ressemblance est ici tellement frappante que je n’ai pas pu les visualiser autrement !).

Vous l’aurez compris, je ressors très mitigée de la lecture de ce deuxième tome dans lequel j’ai retrouvé la plupart des défauts qui m’avait déjà dérangée dans le premier volume. J’espère ne pas avoir été trop dure dans cet article, mon objectif n’étant pas de dissuader quiconque de lire ce roman qui, par ailleurs, a l’air d’avoir eu des retours globalement positifs. Certains des bémols que j’ai mentionnés seront peut-être corrigés dans le troisième tome de la série, malheureusement je pense que je vais pour ma part m’arrêter là.

Voir aussi : Tome 1

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Elhyandra (Le monde d’Elhyandra) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte) ; Les chroniques du chroniqueurs

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