Ce pays que tu ne connais pas

13 mars 2019 2 Par Dionysos
Ce pays que tu ne connais pas

Titre : Ce pays que tu ne connais pas
Auteur : François Ruffin
Éditeur : Les Arènes [site officiel]
Date de publication : 21 février 2019

Synopsis : Emmanuel Macron et François Ruffin ont grandi derrière les mêmes grilles, celles du lycée La Providence à Amiens.
Très vite, leurs chemins se séparent.
L’un devient reporter en Picardie, porte-voix des « gens contre l’argent », réalisateur de Merci patron ! et député de la Somme.
L’autre choisit Paris et l’Ena, la commission Attali, la banque Rothschild, le palais de l’Élysée… Une vie entière dans le cocon des institutions, dans l’entre-soi du pouvoir.
À chaque étape de son ascension, Emmanuel Macron ne fréquente que des normaliens, des millionnaires, des vedettes, des hauts fonctionnaires, des industriels, des journalistes, des PDG.
François Ruffin se bat pour des auxiliaires de vie, des routiers, des caissières, des plaquistes et tant d’autres anonymes.
Dans ce livre brûlant, François Ruffin met à nu Emmanuel Macron, président d’un pays qu’il ne connaît pas.

Dès votre élection, vous avez promu une « loi de moralisation de la vie publique » ! Vous ! Vous qui incarnez la corruption, la corruption non pas individuelle, mais la corruption d’un système, pourri, mité, d’une démocratie décrépite, digérée par l’oligarchie, si sûre de sa force qu’elle installe son banquier à l’Élysée ! Vous, avec votre entourage, qui n’est fait que de ça, de conflits d’intérêts, de stock-options, de conseils d’administration, de collusion avec les firmes privées ! Et « moralisation » ! Vous osez tout !

Après dix-huit mois de mandature et un événement social considérables (le mouvement des Gilets Jaunes), François Ruffin a décidé de publier un nouvel essai journalistique, Ce pays que tu ne connais pas, écrit comme un appel à la raison et au réel adressé au président de la République Emmanuel Macron.

Une construction duelle

François Ruffin a décidé de construire ce nouveau récit politique par un face-à-face entre deux personnalités liées par un même lieu : un lycée d’Amiens, où se sont côtoyés sans se connaître Emmanuel Macron et François Ruffin justement. L’un est devenu président de la République, l’autre son opposant. Comment est-ce possible et qu’est-ce qui les différencie tant ? alors qu’on pourrait supposer qu’un parcours similaire aurait pu les rapprocher, c’est l’inverse qui se produit. Dans ce face-à-face sociologique, l’auteur se met en scène, comme il le fait dans ses deux films (Merci patron ! et J’veux du soleil !, ce dernier co-réalisé avec Gilles Perret), mais met en lumière un troisième personnage, qui est la constante référence pour jauger l’un et l’autre à l’aune de l’actualité : le peuple. Comment Emmanuel Macron et François Ruffin pensent-ils leur rapport aux classes populaires ? L’avantage d’une telle construction est qu’elle permet de mettre facilement en perspective des prises de position différentes sur des mêmes événements (cet ouvrage est publié en plein mouvement des Gilets jaunes, ce n’est évidemment pas anodin) et des moments personnels de chacun des deux protagonistes.

Un style pamphlétaire

Afin de réaliser ce duel politique, François Ruffin a opté pour un style franc et direct, comme il en a l’habitude en fait dans d’autres publications qu’il a déjà réalisées. Cet ouvrage se veut une adresse directe au président Macron afin de régler le principal problème de son pouvoir « jupitérien » : son éloignement constant de la vie quotidienne de la plupart des gens, des classes populaires. Pour montrer cet état de faits, l’auteur use donc de phrases parfois crues, parfois alambiquées, mais toujours dans un but précis : démontrer la déconnexion chronique du pouvoir présidentiel d’avec ses administrés. Faisant partie de la classe moyenne intellectuelle qui sait que le basculement de sa classe doit se faire d’abord dans les esprits, l’auteur fait acte militant avec cet ouvrage et nous fait réfléchir, en tant que lecteur et citoyen, à notre proximité très relative avec M. Macron et notre proximité bien plus réelle avec ceux que François Ruffin vient faire témoigner par son discours.

Du pur journalisme de terrain

On peut détester le personnage, trouver le style trop direct même, mais par contre il est difficile de ne pas voir dans cet ouvrage une belle forme de journalisme de terrain. Bien sûr, le député-reporter est parti sur le terrain avec un angle de reportage, mais il a surtout accumulé chiffres accablants, anecdotes croustillantes et interviews en masse. On en apprend de belle, évidemment. Les lecteurs du journal Fakir (« Journal fâché avec tout le monde. Ou presque ») ne seront pas perdus, puisqu’on retrouve ici le ton volontairement roublard du reporter amiénois. C’est ainsi l’occasion de faire se côtoyer au sein d’un même récit et de pages communes l’aide-soignante au bord du burn-out et le banquier d’affaires qui oublie qu’il y a des gens derrière les millions d’euros qu’il administre, l’ouvrier et le représentant politique qui lui rend visite sans piger un broc de qu’il fait toute la journée, ou même le chômeur et l’homme politique qui va l’enjoindre à ne pas attendre tout de l’autre. L’ensemble est efficace par son caractère implacable.
Ruffin
Ce pays que tu ne connais pas est donc un bon essai d’actualité qui saisit la portée des structures dans notre prise en compte de la réalité ; dommage bien sûr que l’auteur lui-même fasse ce comparatif instructif avec le président Macron, mais il n’empêche que l’exercice fait mouche et est bien utile en ce moment.

J’ignorais qu’Emmanuel Macron, c’était comme Voldemort dans Harry Potter : « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom ». Et puis merde. Je suis remonté au créneau, au micro, plus prudent désormais, sans citer le nom interdit : « Je persiste à trouver problématique qu’un inspecteur des finances passe dans une banque d’affaires avec son carnet d’adresses. Que, chez Rothschild, notre inspecteur des finances ait Lagardère comme client, qu’il revienne ensuite dans le public, et pas à n’importe quelle place, en tant que secrétaire adjoint de l’Élysée, et que là, il négocie encore pour Lagardère la cession des parts d’EADS ! Mais cette fois au nom de l’État. Il y a là une confusion des genres. Surtout quand l’industriel en question, M. Lagardère, trouve que le deal a été ‘‘formidable’’. Et enfin, l’ancien inspecteur des finances devient candidat à la présidence de la République : le groupe Lagardère lui prodigue alors des louanges à longueur de colonnes. Il y a là un cas d’école qui marque l’imbrication du pouvoir politique, du pouvoir de l’argent et du pouvoir des médias. Cela rentre donc pleinement dans notre débat sur la moralisation de la vie publique. »
Je pourrais être plus précis sur les négos à l’Élysée, fort détendues, entre les Lagardère boys et vous. Sur les 1,8 milliard de plus-values. Sur la joie de vos partenaires : « Ils ont été for-mi-dables ! Enfin des responsables qui gèrent les participations de l’État comme s’ils étaient un fonds de pension… »
Mais faut-il s’attarder ? On voit l’idée.

Autres critiques :
Aude Le Gentil (Journal du Dimanche)
Hervé Kempf (Reporterre)

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