Titre : Perdido Street Station
Cycle/Série : Perdido Street Station, tome 2
Auteur : China Mieville
Éditeur : Fleuve / Pocket
Date de publication : 2003 / 2006

Synopsis : Lors de ses recherches pour l’homme-oiseau, Isaac Dan der Grimnebulin a libéré des monstres volants, les gorgones, sur Nouvelle-Crobuzon. Le gouvernement est vite dépassé par les événements et en appelle à la Fileuse, une araignée géante vivant sur plusieurs plans de réalité, pour l’aider à endiguer le péril. Les gorgones se mettent à pondre, et menacent bientôt toute la ville, dont les habitants sont la proie de terribles cauchemars. La milice est impuissante. Seuls Isaac et ses amis peuvent encore sauver Nouvelle-Crobuzon, au risque d’y laisser moult plumes et une oreille chacun, prix de leur pacte avec la Fileuse…

Bibliocosme Note 3.5

Cauchemars sur la ville

Après un premier tome prometteur mais très brouillon, China Mieville clôture son diptyque avec un deuxième tome qui me laisse, lui aussi, assez mitigée (quoique pas pour les mêmes raisons que son prédécesseur). [Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de lire le premier volume, je vous conseille de sauter la lecture du paragraphe suivant qui risque de contenir quelques spoilers.] On retrouve les protagonistes dans la même situation désespérée que celle dans laquelle on les avait laissés : Isaac a enfin pris conscience du danger mortel représenté par la petite créature ailée qu’il abritait dans son laboratoire… mais trop tard ! Voilà désormais que cinq gorgones ont trouvé refuge dans les hauteurs de Nouvelle-Crobuzon, qu’elles considèrent désormais comme leur terrain de chasse. Entouré d’un petit groupe de marginaux (une journaliste dissidente, un truand, un homme-oiseau, quelques mercenaires…), le scientifique se lance alors dans une quête désespérée pour venir à bout des terribles créatures. Et, si possible, avant qu’elles n’aient eu le temps de pondre… China Mieville parvient à corriger l’un des défauts majeurs de son premier tome : l’éparpillement. Ici, plus question de digresser ! Maintenant que les choses sérieuses ont vraiment commencé, les nombreuses pièces du puzzle, qu’on avait bien du mal à assembler dans la première partie, se mettent enfin en place pour offrir au lecteur un tout cohérent. L’inconvénient, c’est que, si le récit gagne bien en cohésion, le rythme, lui, est toujours aussi problématique. Contrairement au tome précédent, qui se révélait trop décousu et qui faisait avancer l’intrigue de manière relativement lente, celui-ci va au contraire à une vitesse folle. Les personnages n’ont en effet pas une seule occasion de reprendre leur souffle, si bien qu’on a presque parfois l’impression de lire une version accélérée de leurs péripéties. C’est dynamique, certes, mais c’est aussi un peu épuisant, et surtout totalement déséquilibré par rapport au premier opus.

Un paquet de maladresses…

Autre problème qui déplaira sûrement à certains lecteurs : la plume de l’auteur. Le style de China Mieville est en effet loin d’être le plus abordable qui soit (il est conseillé d’avoir un petit dictionnaire à côté de soi pendant la lecture !), même si l’ensemble reste, globalement, suffisamment fluide pour ne pas gêner. Non, ce qui pose problème, ce sont les quelques passages (déjà présents dans le premier tome) au cours desquels l’auteur développe les détails de la théorie méta/scientifique élaborée par son personnage. Des passages franchement indigestes, qui condensent des éléments complexes de mathématiques, de philosophie, ou encore d’informatique, le tout pour aboutir à une théorie à laquelle, je l’avoue sans honte, je n’ai absolument rien compris (et très honnêtement, même avec plus de connaissances, je ne suis pas certaine que quiconque puisse comprendre ce dont il est question tant le tout me semble assez perché…). L’auteur ne nous en abreuve heureusement pas pendant les cinq cent pages que comptent le roman qui, dans l’ensemble, reste tout de même agréable à lire (la manière de s’exprimer de la Fileuse est certes très particulière mais pose tout de même moins de problème que les délires scientifiques d’Isaac). Toujours en ce qui concerne les bémols, il convient aussi d’aborder la question des personnages qui, comme dans le premier tome, ne sont incontestablement pas le point fort du récit. Sans être fades ou antipathiques, la plupart n’en demeurent pas moins très distants, et cette froideur n’encourage pas le lecteur à s’y attacher. L’auteur parvient tout de même à nous livrer ici une ou deux très belles scènes dans lesquelles l’émotion est clairement palpable, que ce soit entre Isaac et Lin ou Isaac et Yagharek. Il faut dire aussi qu’il apparaît rapidement assez évident que le personnage central du roman n’est ni le scientifique marginal, ni la journaliste clandestine, ni l’artiste avant-gardiste, ni même l’homme-oiseau déchu, mais bel et bien la ville elle-même. Et quelle ville !

… compensées par un décor époustouflant

Voilà la raison pour laquelle, en dépit de toutes les imperfections mentionnées plus haut, on prend un immense plaisir à suivre les péripéties rencontrées par Isaac qui nous donne l’occasion d’arpenter les coins et recoins de Nouvelle-Crobuzon. De la même manière que dans « Les Scarifiés » (autre roman de l’auteur situé lui aussi dans l’univers de Bas-Lag), c’est le décor minutieusement dépeint qui marque avant tout le lecteur. Métropole tentaculaire et cosmopolite, Nouvelle-Crobuzon abrite une population d’habitants tous plus exotiques ou repoussant les uns que les autres, et fourmille de quartiers aux ambiances étonnantes et totalement différentes les unes des autres. Après les docks, la banlieue de Chiure ou les arènes de Cadnebar, voilà que la quête d’Isaac et ses compagnons nous font découvrir de nouveaux endroits emblématiques de la cité : le quartier rouge et ses plaisirs interdits ; les égouts qui courent sous la ville et dans lesquels on peut aussi bien tomber sur un nid de goules que sur les vestiges d’un quartier avalé par la terre ; la Serre, qui abritent la majorité de la population de Cactacés de la ville ; l’hôpital Vérulin, immense mouroir pour pauvres dont la vision à lui seul donne des cauchemars, et puis, bien sûr, la gare de Perdido. On arpente avec tour à tour effroi ou fascination les coins et recoins de la ville dont on devine, malgré la vision très complète qu’en donne l’auteur, qu’elle recèle encore quantité de secrets bien cachés. Ses habitants sont d’ailleurs au moins aussi étonnants que ses monuments et quartiers, China Mieville faisant preuve d’une imagination exceptionnelle qui donne naissance à un bestiaire remarquablement étoffé… et complètement farfelu ! Femme-scarabée, homme-oiseau, Fileuse (araignée géante capable d’évoluer dans différents plans de réalité), métallo-thaumaturges, Recréés (hommes ou femmes ayant subi une opération altérant leur physique en y greffant des objets ou des membres appartenant à d’autres créatures), mais aussi gorgone, Mainmises… : le roman foisonne d’espèces plus surprenantes les unes que les autres, et souvent, il faut bien l’avouer, assez repoussantes. Si toutes ces combinaisons ne manquent pas d’originalité, certaines restent tout de même difficiles à visualiser et ne manqueront pas de procurer au lecteur un profond sentiment de malaise.

Bien moins abouti que « Les Scarifiés », « Perdido Street Station » souffre d’une intrigue décousue et manque de figures vraiment marquantes auxquelles le lecteur pourrait s’attacher. Et pourtant, malgré tous ses défauts, le roman n’en demeure pas moins captivant ! China Mieville n’a en effet pas son pareil pour créer un décor et un bestiaire totalement hallucinés qui, s’ils se révèlent souvent déroutants, n’en exercent pas moins une fascination redoutable sur le lecteur, à l’image des ailes déployées par les gorgones que la ville doit ici affronter. Certainement pas le meilleur ouvrage de l’auteur, mais une lecture très recommandable malgré tout.

Voir aussi : Tome 1

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