Titre : L’appel des Illustres
Cycle/Série : Le sang des princes, tome 1
Auteur : Romain Delplancq
Éditeur : L’Homme sans nom / Folio SF
Date de publication : 2015 / 2017

Synopsis : Le destin des ducs Spadelpietra est assuré. Inexorable. Une ascension déterminée vers le pouvoir, vers la couronne, vers la place qui leur revient de droit. Ils sont les pacificateurs, les bâtisseurs, les gouverneurs de Slasie. Ils sont les Illustres. Mais les nomades austrois y font à peine attention. Leur monde n’est fait que de théâtre, de musique, d’art et d’inventions dont ils gardent jalousement les secrets. Leur vie est une mécanique bien huilée, à l’image de leurs automates. Et pourtant, un tout petit hasard vient gripper les rouages de l’histoire. Une toile découverte par les Spadelpietra qui catapulte son peintre, le jeune Mical, dans une longue fuite…

Bibliocosme Note 4.0

Quand nous avons décidé de venir ici, nous pensions démarrer un grand jeu d’échecs. Aujourd’hui j’ai la certitude que nous n’avons fait que sauter les yeux bandés dans une partie en cours depuis longtemps.

Le secret des Spadelpietra

Premier roman de Romain Delplancq et première partie d’un diptyque publié chez L’Homme Sans Nom, « L’appel des Illustres » a fait l’objet il y a quelques mois d’une réédition en format poche sur laquelle je suis tombée par hasard. S’il est désormais très rare que je cède à l’appel d’un ouvrage sur un coup de tête, sans m’être au préalable renseigné à son sujet, je n’ai cette fois pas pu m’empêcher de résister à la belle couverture de Gaelle Marco et aux promesses que laissant entrevoir le résumé. Et bien m’en a pris puisque cette lecture aura été une excellente surprise ! Le roman met en scène une grande famille ducale, les Spadelpietra, qui ont su se tailler une réputation irréprochable tant auprès de l’aristocratie que du « bas-peuple ». Loin de se complaire dans les complots et les intrigues sordides qui occupent le reste de la noblesse, l’illustre famille prend soin de s’occuper de sa cité et de ses habitants, en améliorant leurs conditions de vie, en veillant à l’éducation de leurs enfants et en finançant tout un tas de projets qui contribuent à faire de Tandal une ville où il fait bon vivre. Bref, tout le monde s’accorde à le dire : les Spadelpietra sont un véritable modèle et ont bien mérité l’affection indéfectible que leur portent les gens du peuple, ainsi que l’influence de plus en plus grande qu’il exerce sur le royaume. L’incompréhension est d’autant plus grande pour le jeune Mical lorsqu’il manque de se faire enlever par des spadassins apparemment financés par la grande famille. Famille qui, manifestement, entend bien s’emparer de l’artiste par tous les moyens (y compris, évidemment, ceux parmi les plus discutables auxquels ils sont censés avoir renoncé…) La raison de cette attitude totalement contraire à la réputation immaculée dont se parent d’ordinaire les Spadelpietra ? Un tableau réalisé par le jeune homme et qui aurait des effets étranges sur les membres de l’illustre famille.

Intrigue et plume maîtrisées

Difficile de ne pas se prendre au jeu de l’auteur qui parvient dès les premiers chapitres à capter l’intérêt du lecteur grâce à un très bon sens du coup de théâtre. Le roman se lit ainsi rapidement et avec beaucoup de plaisir, quand bien même le rythme de ce premier tome demeure par moment un peu trop lent. Si l’ennui ne pointe à aucun moment, il n’en reste pas moins que le récit prend son temps et que le nombre de gros rebondissements est assez limité. Cela n’empêche pas le roman d’être captivant, d’autant que, si les événements vraiment déterminants ne sont pas nombreux, on sent tout de même que le danger n’est jamais vraiment très loin (même si on peine parfois à identifier la menace), ce qui renforce la tension qui habite une bonne partie du texte. La plume de l’auteur est quant à elle parfaitement maîtrisée : suffisamment fluide pour se faire oublier au moment opportun et ainsi rendre la lecture agréable, mais aussi suffisamment bien travaillée pour donner lieu à de beaux passages dans lesquels l’auteur peut se permettre de se montrer plus lyrique. La seule chose que l’on peut, à mon sens, vraiment reprocher à l’ouvrage tient à la manie franchement frustrante qu’a Romain Delplancq de nous laisser dans la même ignorance que ses personnages. L’auteur ne nous fournit en effet que très peu de pièces de ce complexe puzzle, ce qui empêche évidemment de se faire une vue d’ensemble des enjeux et de bien comprendre les motivations des personnages. Si la rétention d’informations s’avère certes efficace pour maintenir éveillée la curiosité du lecteur, elle peut aussi malheureusement nuire au récit, dans la mesure où on peut parfois s’agacer de voir les révélations tant attendues sans cesse repoussées. Ce n’est toutefois qu’un léger bémol, bien moindre en comparaison des qualités indéniables que possède par ailleurs ce premier tome.

A la rencontre d’un peuple itinérant surprenant

Ainsi, si le rythme peut parfois sembler un peu lent, c’est avant tout parce qu’une bonne partie des chapitres ne servent pas tant à faire avancer l’intrigue qu’à immerger un peu plus le lecteur dans la culture dans laquelle baignent les personnages. Et c’est là l’un des gros points forts de l’ouvrage. Le décor du royaume de Slasie a un petit côté Renaissance italienne, même si le territoire est ici unifié sous l’autorité d’un seul et même souverain. Tandal a toutefois des allures de cité-état, avec sa propre famille ducale à sa tête et sa relative indépendance. J’ai beaucoup aimé cet aspect de l’univers, même si on en sait encore trop peu sur l’histoire du royaume et son fonctionnement pour pouvoir bien appréhender tous les enjeux dont il est question ici. Si Tandal constitue l’un des décors les plus récurrents de ce premier tome, le lecteur passe cela dit la majeure partie du roman sur la route, aux côtés des Austrois, un peuple nomade composé de plusieurs clans se déplaçant de ville en ville pour faire bénéficier les habitants de leurs savoirs-faire. Et ceux-ci sont nombreux ! Artisans hors paires, ils sont par exemple réputés pour leurs automates et leurs innovations technologiques, à l’image des tenseurs, sortes de petites batteries qui leur permettent de faire avancer leurs caravanes et dont ils gardent jalousement le secret de fabrication. Mais si les Austrois sont accueillis avec autant d’enthousiasme partout où ils passent, c’est aussi et surtout en raison de leurs autres talents. Musiciens, comédiens, marionnettistes, poètes… : les Austrois sont avant tout des artistes d’exception ! L’auteur prend bien le temps de nous dépeindre le mode de vie et les règles qui régissent le fonctionnement de ces communautés dont on découvre les coulisses avec un émerveillement presque enfantin. Bref, leur réputation n’est plus à faire, et elle contraste très nettement avec la faible estime dans laquelle est souvent tenue cette même population aujourd’hui.

Hommage à l’art et à la création

Le rôle déterminant joué dans l’intrigue par ces Austrois suffit à justifier le fait que la création artistique occupe elle-même une place centrale dans le roman. Or, décrire le processus créatif ou le rendu final d’un autre art que le sien n’est jamais chose aisée pour un écrivain. Comment retranscrire en mots l’émotion éprouvée à l’écoute d’un morceau, ou les sentiments qui nous traversent en découvrant pour la première fois un tableau ? Et bien Romain Delplancq, lui, y parvient très bien, et c’est cet hommage remarquable qu’il rend à l’art sous toutes ces formes qui contribue à donner un charme fou au roman. Vous aurez ainsi l’occasion d’assister au cours de votre lecture à un concert magnifique donné par un chef d’orchestre de génie, mais aussi à une représentation de marionnettes capable de conquérir tout un public de soudards pourtant peu amateurs de théâtre, ou encore à l’élaboration d’une toile de maître. Mais si les Austrois sont passionnés par leur art, ce qu’ils aiment avant tout, c’est de pouvoir le partager avec leur public. Ce peuple nomade est en effet considéré comme un havre de connaissances, apportant non seulement du divertissement mais aussi de la culture à des gens qui n’y ont d’ordinaire pas accès. Voilà un bel exemple de transmission et d’échange ! Reste maintenant à aborder la question des personnages, qui se révèlent eux aussi tout à fait à la hauteur. Difficile de ne pas se prendre d’affection pour les Austrois, à commencer par la famille Dael, composée de personnalités toutes très atypiques. Si les deux femmes de la famille séduisent par leur force et leur qualité de leader, j’avoue pour ma part avoir eu un petit faible pour les deux frères Basil et Philio : le premier est un jeune homme plein d’humour, débordant d’idées et d’énergie (au point parfois d’épuiser son entourage), et le second un grand mélomane et musicien de génie mais incapable d’avoir des interactions sociales « normales ». L’auteur tarde à nous faire véritablement rencontrer les Spadelpietra que l’on découvre essentiellement au cours de l’acte II, mais là encore le résultat est des plus réussi. La nouvelle génération de la famille apparaît sous un jour fort sympathique, qu’il s’agisse des jumeaux Jiani et Silva, ou de Kamil, tandis que les « anciens » semblent plus retors et plus difficiles à cerner.

Romain Delplancq signe avec « L’appel des Illustres » un premier tome et un premier roman hautement recommandable qui possède tous les ingrédients nécessaires pour faire passer un très bon moment aux amateurs de fantasy. On peut notamment saluer le talent avec lequel l’auteur parvient à mettre l’art (qu’il s’agisse de la musique ou de la peinture) au centre de son récit, ainsi que le soin avec lequel il dépeint une culture complexe et étonnante par bien des aspects. Une très belle découverte, que j’entends évidemment poursuivre avec la lecture du second tome.

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : Blackwolf (Blog-O-livre)