Titre : Grish-Mère
Cycle/Série : Les Rhéteurs, tome 2
Auteur : Isabelle Bauthian
Éditeur : ActuSF
Date de publication : 2018 (février)

Synopsis : C’est à Landor qu’on trouve la plus importante école de serviteurs de Civilisation. Ceux qui en sortent, les factotums, savent repasser le linge de leur maître, réciter sa généalogie et éviscérer ceux qui le regardent de travers. Leur fidélité, garantie par des années de lavage de cerveau à la lessive patriotique, n’est plus à démontrer. C’est pourquoi, lorsque Sylve trahit son seigneur et lui dérobe une précieuse relique, c’est l’incompréhension… puis la chasse à l’homme. Sauf que Sylve n’a jamais rien volé. Et peut-on qualifier de traître celui qui a ajusté ses principes par amour ? Le guerrier naïf qui n’a jamais quitté Landor est en route pour la baronnie de Grish-Mère. Il espère y laver sa réputation, mais il se retrouve à la merci de la puissante Guilde des Épiciers. Son érudition et son excellence au combat ne lui sont alors que d’un faible secours..

Bibliocosme Note 4.5

-Constance, il n’existe pas de crime plus abominable à Landor que le viol. Les monstres qui s’y adonnent sont passible des plus terribles humiliations.
Elle avait ri, mais cela ressemblait à un crachat.
-Des monstres ? On encourage les jouvenceaux à la conquête et les demoiselle à la délicatesse ; on accepte que les hommes commentent, interpellent et touchent tout ce qui est féminin sans y être invités ; la voix des rares dames qui osent se révolter est réduite au silence, par la moquerie ou la menace, et vous prétendez, Monsieur, que le viol n’est pas encouragé à Landor, de fait sinon de droit ?

Quand tout ce qui peut mal tourner… tourne mal

Après un premier tome de bonne facture paru en 2016 (« Anasterry »), Isabelle Bauthian revient en ce début d’année 2018 avec la deuxième version de sa série « Les Rhéteurs ». Un second tome qui peut se lire de manière totalement indépendante et qui ne posera donc aucun problème de compréhension majeur à ceux qui n’auraient pas le temps (ou l’envie) de lire le précédent opus. Le lecteur découvrant l’univers risque toutefois de passer à côté d’un certain nombre de références à des événements politiques ou des personnages déjà mis en scène qui ajoutent évidemment à la complexé, et donc à la qualité, de l’ensemble. Le roman met cette fois en scène un nouveau personnage, un certain Sylve, cherchant à échapper à ses anciens collègues factotums et à regagner son honneur perdu depuis qu’une de ses connaissances a volé un objet de grande valeur appartenant à son employeur. Factotums ? Des combattants redoutables et de grands érudits qui assument le rôle de domestiques auprès des plus grands seigneurs de Civilisation. Experts aussi bien dans l’art de la guerre que dans celui du pliage du linge, capables de mémoriser des siècles d’histoire et d’apprendre des dizaines de langues, les factotums constituent la crème de la crème des serviteurs. « Des guerriers d’intérieur ! », se moquent leurs détracteurs. « Les serviteurs idéaux ! », rétorque l’école de Landor qui s’occupe depuis des décennies de la formation des candidats aspirant au prestigieux statut. Seulement les honneurs et le respect, c’est bel et bien terminé pour Sylve à qui ses anciens professeurs entendent bien faire payer sa négligence ayant entaché la réputation de l’ordre. La seule chance de salut de notre héros consiste à remettre la main sur l’objet volé ainsi que sur son voleur, envers lequel il éprouve malheureusement des sentiments ambigus qui n’ont pas tous à voir avec la haine… Déjà compliquée, la situation du pauvre homme va de plus considérablement se corser lorsqu’il va se retrouver embarqué bien malgré lui dans les combines politiques du retors chef de la Guilde des Épices.

« Tout est politique »

Après Anasterry, place donc à Grish-Mère, une autre baronnie qui constitue le principal décor de ce second tome. Le récit alterne entre chapitres au présent relatant la quête de Sylve pour se dépatouiller de tous ses ennemis, et passages au passé dans lesquels on découvre son enfance et le contenu de sa formation de factotum à Landor. L’alternance est bien dosée et permet au roman d’évoluer selon un rythme enlevé. L’auteur ne se prive d’ailleurs pas de jouer avec le parallèle entre événements passés et présents afin de rehausser le potentiel dramatique de telle scène ou surprendre plus sûrement encore le lecteur lors d’une révélation. L’intrigue est maîtrisée de bout en bout et promet de jolies surprises, qui sont cela dit loin de constituer le seul et unique atout de ce roman qui se révèle à mon sens bien meilleur que le premier (qui était pourtant déjà fort sympathique). Parmi les points positifs de cette série, on peut sans aucun doute mentionner la qualité de son univers qui, sans être d’une complexité folle, n’en demeure pas moins suffisamment riche pour entretenir la curiosité du lecteur. L’action des deux premiers tomes (et vraisemblablement des suivants) se déroule dans un royaume baptisé de manière fort objective « Civilisation », lui même composé de quatre baronnies et d’un gouvernement central qui ne gère de toute évidence plus grand chose. Chacune de ces baronnies possède un système politique sensiblement différent que l’auteur se propose de nous faire découvrir, Grish-Mère succédant ici à l’utopique Anasterry. On ne sait rien, ou presque, de ce qui se passe en dehors des frontières de Civilisation, si ce n’est que les personnages font souvent référence à une guerre de grande ampleur les ayant opposé à leurs voisins et dont la paix qui a suivi a permis l’essor des guildes. Parmi celles ayant le vent en poupe, on trouve notamment la Guilde des Épices à la tête de laquelle on retrouve le jeune Thélban Acremont, le charismatique compagnon d’arme du prince de Montès déjà mis en scène dans Anasterry. On comprend vite que le personnage occupe une place centrale dans les événements politiques qui menacent de bouleverser l’équilibre du royaume (notamment en matière d’armement), mais l’auteur ne nous donne pas encore toutes les clés pour cerner les véritables enjeux.

Quand les femmes prennent le pouvoir

La majorité de l’action se déroule ici dans la baronnie qui donne son nom au roman, Grish-Mère, une région qui se distingue des autres par bien des aspects, à commencer par son décor. Il s’agit en effet de la seule baronnie insulaire de Civilisation, isolée du reste du continent par la mer qui ne se retire que quelques fois par mois pour permettre aux caravanes et voyageurs d’emprunter la route menant à l’île principale. Autre élément intéressant (qui peut paraître anecdotique mais qui aura son importance) : l’existence de failles à la taille et au potentiel destructeur varié, capables d’engloutir les passants distraits ayant eu le malheur de poser le pied sur l’une d’elles. La plus grande originalité de Grish-Mère vient cela dit moins de son décor que de son organisation politique puisque on a affaire à une baronnie gérée par des femmes, pour les femmes. Comment cela se traduit-il concrètement ? D’abord, ce sont des femmes qui occupent tous les postes clés de la cité, non seulement à la tête de la baronnie mais également dans les différents corps de métier. Le culte de la Déesse-Mère, également vénérée dans les autres baronnies, est également célébré par un clergé exclusivement féminin et les rituels pratiqués le sont en fonction du cycle féminin (menstruations, grossesse…). Bref, les femmes ont la conquête totale de l’espace public où elles ne subissent aucune violence d’aucune sorte par les hommes : pas de paroles dégradantes, pas de gestes déplacés, et encore moins de viols. Ce pouvoir donné aux femmes passe aussi par l’appropriation du langage par les habitantes de Grish-Mère qui optent pour une féminisation des mots (on ne dit pas « gens » mais « gentes » ; le féminin l’importe sur le masculin d’un point de vue grammatical…). Le procédé aurait pu se révéler très indigeste, mais l’auteur s’y prend avec suffisamment d’habilité pour que cela ne devienne pas redondant et que cela ne gène pas la fluidité de la lecture (à titre de comparaison, j’ai trouvé ma lecture de certains passages du dernier roman de Jeanne A. Debats en écriture inclusive beaucoup plus désagréable à lire). Les réflexions de l’auteur autour de la place de la femme dans la société et l’importance de remettre en cause les clichés et comportements sexistes font évidemment fortement échos à notre actualité, et c’est à mon sens l’une des plus grandes réussites de ce roman. Le sujet n’était pourtant pas évident à traiter, et si l’auteur parvient à échapper aux écueils typiques de ce genre de d’exercices , c’est avant tout parce qu’on découvre cette baronnie par les yeux du narrateur qui (et c’est le moins qu’on puisse dire !) ne voit pas du tout d’un bon œil ce renversement de la « hiérarchie des sexes ». Loin d’être bluffé ou admiratif par les particularités de Grish-Mère, le personnage fait preuve d’un esprit critique qui frôle bien souvent la mauvaise foi mais qui permet au lecteur de repérer les travers de cette société certes féminine mais pas féministe.

De la réussite de « l’introspective fantasy »

Le regard très critique posé par Sylve est cela dit contrebalancé par la personnalité franchement déplaisante du personnage. Résolument machiste (il s’insurge de voir des femmes se promener dans la rue avec des cheveux courts ou des tenues moulantes), notre narrateur est de plus raciste et homophobe. Sylve ne cache en effet pas son aversion pour les dilués (comprenez les anciens adversaires de Civilisation ayant été altérés par la magie) et n’a pas de mots assez forts pour manifester son dégoût des hommes qu’il estime manquer de virilité (« tantouze », « tapette », les expressions de ce type sont légion). On pourrait se dire que tant d’intolérance rendrait le personnage franchement détestable et que le lecteur éprouverait pour lui une telle antipathie qu’il serait incapable de s’intéresser à son histoire, seulement là encore, l’auteur fait preuve de beaucoup de finesse, décortiquant les raisons qui poussent le personnage à adopter un tel comportement (peur et frustration, le duo gagnant). En dépit de tous ses défauts (pourtant franchement rédhibitoires !), Sylve se révèle malgré tout attachant, et ce par bien des aspects. Cela tient d’abord à sa façon de s’exprimer qui varie en fonction de si le personnage s’adresse à autrui ou se parle à lui-même. Dans le premier cas, Sylve fait preuve d’une politesse impeccable et use d’un langage très soutenu à la limite de l’obséquiosité. Dans le second, il ne se prive pas de dévoiler ses véritables sentiments avec un langage cru et une gouaille qui donne lieu à des passages savoureux qui ne manqueront pas de faire sourire le lecteur. C’est du contraste entre les deux niveaux de langage que naît l’humour qui permet de voir le personnage sous un jour plus sympathique. Mais l’attachement du lecteur provient aussi et surtout de la sacrée évolution de Sylve tout au long du roman, le personnage des dernières pages n’ayant plus grand chose à voir avec l’abruti arrogant, moralisateur et pétri de stéréotypes des premières pages. Ce long cheminement intérieur, Sylve le doit aussi bien aux événements auxquels il se trouve mêlé qu’aux personnages auxquels il se trouve confronté. Parmi les influences décisives sur le jeune homme, on peut notamment citer deux personnages déjà connus des lecteurs d’Anasterry et qu’on retrouve ici avec un grand plaisir : le chef de guide Thélban et la guerrière Constance.

Isabelle Bauthian signe avec ce second tome des « Rhéteurs » un très bon roman à la lecture duquel je ressors totalement conquise. Bien plus maîtrisé qu’« Anasterry », « Grish-Mère » met en scène un personnage complexe qu’on aimerait détesté sans pouvoir s’y résoudre, le tout dans un décor qui permet à l’auteur d’explorer plus précisément la politique de son univers tout en traitant de questions d’actualité qu’on a plaisir à voir ainsi décortiquées dans un roman de fantasy. Inutile de vous dire que j’ai hâte de lire la suite qui se focalisera cette fois sur une autre baronnie dont il a déjà été question dans Anastery, celle de Montès. Une belle découverte, que je vous recommande chaudement.

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 3

Autres critiques : Allan Dujipérou (Fantastinet) ; Elhyandra (Le monde d’Elhyandra) ; Jean-Philippe Brun (L’ours inculte)