Les Nouveaux Mystères d’Abyme, tome 1 : La cité exsangue

10 mai 2018 8 Par Boudicca

Titre : La cité exsangue
Cycle/Série : Les Nouveaux Mystères d’Abyme, tome 1
Auteur : Mathieu Gaborit
Éditeur : Mnémos
Date de publication : 2018 (avril)

Synopsis : Abyme, ville merveilleuse et baroque, est aussi l’unique cité des Royaumes crépusculaires où les peuples mortels peuvent cohabiter avec les démons et leurs seigneurs infernaux… Jusqu’à aujourd’hui. Après dix ans d’absence, Maspalio, farfadet flamboyant et ancien Prince-voleur de renom revient dans sa cité de coeur sur une énigmatique injonction de son ancienne amante Cyre. Mais dès son arrivée, rien ne se passe comme prévu. Abyme a changé et souffre d’une mystérieuse affliction. Aspiré dans un tourbillon de mésaventures, l’arrogant Maspalio devra se révéler d’une improbable humilité pour venir à bout des fléaux qui s’abattent sur lui et les siens…

Bibliocosme Note 4.5
 
Coup de coeur

Tu te prétends Cité des Ombres, et c’est tout ce que tu as pour m’arrêter ? Tu as oublié qui j’étais ? Je suis Maspalio, bon sang ! Cette cicatrice que j’ai sur le visage, ce sillon que ton lierre a gravé sur ma peau, c’est la marque de tes enfants. Oui, tu m’as engendré, vieille carne, tu m’as macéré, et je suis de retour, bordille ! Tu veux qu’on te mérite, c’est ça ? Tu crois que Maspalio n’a plus rien à donner ? Flûtin, tu te trompes, je suis affamé et je n’aime pas ce que tu es devenue. C’est toi qui dois me mériter ! 

Maspalio et Abyme sont de retour !

Après dix ans passés loin d’Abyme, voilà que Maspalio se voit forcé de sortir de sa retraite à la demande de son ancienne amante et amie, Cyre. Grisé à l’idée de retrouver enfin celle qu’il considère toujours avec orgueil comme SA cité, le farfadet vieillissant ne tarde toutefois pas à déchanter. D’abord parce qu’il n’est de toute évidence pas le bienvenu ,et a un mal de chien à ne serait-ce que pénétrer dans la ville. Ensuite, parce que le souvenir qu’il avait gardé de la flamboyante Abyme n’a plus grand chose à voir avec ce qu’elle est devenue aujourd’hui… Près de vingt ans après « Agone » et « Aux ombres d’Abyme », Mathieu Gaborit signe avec « La cité exsangue » son grand retour dans les Royaumes crépusculaires et renoue pour l’occasion avec l’un de ses héros les plus emblématiques : le farfadet Maspalio. Si je n’ai pas encore eu l’occasion de me pencher sur ces deux œuvres phares (même si cela ne saurait désormais tarder), j’ai malgré tout déjà pu découvrir quelques textes de l’auteur, dont plusieurs nouvelles justement en rapport avec cet univers (réunies pour certaines dans le très beau recueil « D’une rive à l’autre » réédité en poche il y a deux chez Hélios). En dépit de mes connaissances lacunaires, j’ai donc tout de même décidé de me lancer à la découverte de ces « Nouveaux Mystères », qui constituent le prélude à une nouvelle série consacrée à la ville d’Abyme. Et grand bien m’en a pris ! Car si avoir connaissance au préalable du passé de Maspalio et de la cité est évidemment fortement conseillé, le fait de ne pas avoir lu les précédentes œuvres de l’auteur ne gêne pour autant en rien à la compréhension générale du texte (même s’il est évident que les connaisseurs seront mieux à même de déceler et d’apprécier toutes les références qui grouillent dans le récit).

Une plume délicate et une intrigue passionnante

Cette nouvelle incursion dans la célèbre cité est certes un peu courte (deux cent cinquante pages) mais elle s’avère amplement suffisante pour apprécier à la fois la flamboyance de l’univers de l’auteur et la qualité de sa plume. Le récit est mené tambour battant et ne nous offre que très peu de moments de répit : l’auteur nous plonge dans l’action dès les premières lignes et ne nous en sort qu’à la toute dernière page, dont on émerge un peu hébété de se voir sortir si brutalement d’une aussi agréable immersion. On ne s’ennuie donc pas une seconde, d’autant que l’intrigue est ponctuée de rebondissement savamment orchestrés qui viennent constamment renforcer l’intérêt déjà bien aiguillonné du lecteur. Le dynamisme du récit est encore renforcé par la qualité de la plume de l’auteur qui se fait tour à tour incisive ou poétique. Les dialogues sont particulièrement savoureux et le bagou dont fait preuve Maspalio, quelque soit la gravité de la situation dans laquelle il se trouve, participe sans nul doute à le rendre immédiatement sympathique (quitte à parfois lui jouer de vilains tours…). Difficile en effet de ne pas se prendre d’affection pour ce farfadet certes arrogant mais qui compense ses travers par un sens de la dérision à toute épreuve et par une vision sans concession et non dénuée de charme de ce que devrait redevenir sa cité. Ses retrouvailles mouvementées avec cette dernière vont évidemment être l’occasion pour Maspalio de renouer avec un certain nombre de connaissances que les lecteurs assidus identifieront sans doute avec plaisir. Le fait de ne pas les avoir déjà rencontré n’empêche en tout cas pas de les apprécier, quand bien même la plupart d’entre eux ne font qu’une brève apparition dans le récit. Les nouveaux arrivants ne sont pas en reste et remplissent parfaitement leur rôle, qu’il s’agisse de la jeune et combative Mèche ou de la redoutable et rancunière sénéchale.

-Es-tu en concubinage avec une méduse ou un minotaure ?
-Non…
-As-tu eu des relations sexuelles avec l’un ou l’autre dans les six derniers mois ?
-Non plus.
-As-tu l’intention d’en avoir dans les six prochains jours ?
-Sérieusement ? J’en sais rien moi. Peut-être ?
Elle émit un petit rire aigrelet et gratta le vélin avec application.
-Vous en doutez ? répliquai-je, piqué au vif.
-Un peu.
-J’ai été l’amant des duchesses de Boldia, des sœurs treize fois siamoises. Et je m’en suis sorti avec les honneurs !
-Tu les as vraiment baisées ?
-Vous êtes vulgaire, me renfrognai-je. Je leur ai fait l’amour avec révérence et passion.

Abyme : cité flamboyante sur le déclin

Outre la qualité de la plume de l’auteur, ce qui fait avant tout le charme du roman reste incontestablement son univers. Car Abyme est sans aucun doute l’une des cités les plus marquantes qu’il m’ait été donné de visiter lors de mes pérégrinations littéraires. Il faut dire que l’amour presque démesuré que le protagoniste porte à sa ville ne tarde pas à devenir contagieux. Au fur et à mesure des déambulations de Maspalio dans les différents coins et recoins d’Abyme, on s’émeut et s’émerveille en symbiose avec le personnage de la beauté de tel lieu, ou des souvenirs qu’évoque tel autre. La Grande Place de la ville fait notamment forte impression, avec ses auberges mobiles évoluant au rythme des courants de la foule et ses géants-taxis, de même que le quartier des Milles Portes et les délices qu’il promet, ou encore celui du Lierre, protégé par son immense mangrove. Cette affection communicative que le héros porte à la cité nous rend d’autant plus insupportable les changements constatés par la Cure, cette entreprise d’assainissement impulsée par l’Acier et qui se manifeste par une expulsion des démons, un récurage en règle de la cité et de certaines de ses institutions, et surtout par une mise au pas des Gros et de leur mode de vie jugé dévoyé. Le joyeux bordel qui caractérisait l’Abyme d’autrefois a ainsi peu à peu laissé la place à l’ordre d’une ville aseptisée et dépourvue de tout ce qui faisait son exubérance. Autant dire que ça ne convient pas à notre farfadet, et par conséquent à nous non plus ! Le roman fourmille d’idées plus originales et plus astucieuses les unes que les autres, à commencer par les créatures du vaste bestiaire convoqué ici par l’auteur qui mêle lutins, ogres et géants traditionnels à des méduses, des minotaures, des devanciers (un petit air de « Minority Report »), des Advocatus Diaboli, ou encore des Salanistes (illustrées sur les rabats par Julien Delval). Bref, voilà un auteur qui a de l’imagination à revendre !

Que vous ayez déjà eu l’occasion d’arpenter les rues d’Abyme aux côtés de Maspalio ou non, vous ne pouvez pas passer à côté de ces « Nouveaux Mystères d’Abyme » qui marquent le grand retour de Mathieu Gaborit dans les Royaumes Crépusculaires et le début d’une nouvelle série de fantasy éminemment prometteuse. Un univers foisonnant, des personnages hauts-en-couleur, une plume soignée et poétique, une intrigue passionnante : les raisons de vous plonger dans ce premier tome ne manquent pas et devraient ravir tout bon amateur de fantasy qui se respecte. Un gros coup de cœur !

Voir aussi : Tome 2

Autres critiques : Lutin 82 (Albédo – Univers imaginaires) ; Amanda (Les fantasy d’Amanda)

Retour en haut