La Quête onirique de Vellitt Boe

La Quête onirique de Vellitt Boe

31 mars 2018 9 Par Dionysos
La Quête onirique de Vellitt Boe

Titre : La Quête onirique de Vellitt Boe (The Dream-Quest of Vellitt Boe)
Auteur : Kij Johnson
Illustrateur : Nicolas Fructus
Éditeur : Le Bélial’ [site officiel]
Date de publication : 15 février 2018 (2016 en VO chez Tor)
Récompenses : World Fantasy Award 2017 (meilleure novella)

Synopsis : Clarie Jurat a disparu. Nul ne sait où, mais il semblerait qu’elle se soit enfuie en compagnie d’un homme… un homme venu du monde de l’éveil. Au sein du Collège de femmes d’Ulthar, c’est la consternation : pareille fugue pourrait remettre en cause l’existence même de l’institution. Pour Vellitt Boe, le temps est venu d’abandonner ses atours confortables de professeure vieillissante au profit de sa défroque oubliée de voyageuse émérite ; retrouver son élève est impératif. Une quête qui la conduira loin, bien plus loin qu’elle ne l’imagine, d’Ulthar à Celephaïs, au-delà même de la mer Cérénarienne, jusqu’au trône d’une ancienne connaissance, un certain Randolph Carter…

Bibliocosme Note 4.0
 
Coup de coeur

Le hameau où elle fit étape n’avait pas de nom officiel ; des siècles plus tôt, ses habitants avaient estimé que l’anonymat rendrait la tâche plus difficile aux Anciens tentés de les retrouver – sans parler des inspecteurs des impôts. Bien entendu, nul n’avait prévu que tout le monde finirait par surnommer l’endroit le Village Sans Nom, le baptisant par la même occasion.

Un bien étrange roman a paru chez les éditions Le Bélial’ en ce mois de mars 2018…


Un récit étrange et beau

Oui, La Quête onirique de Vellitt Boe est d’abord un récit étrange et beau. Nous suivons l’aventure, au début charmante, de Vellitt Boe, enseignante cinquantenaire au Collège de femmes d’Ulthar, est réveillée en sursaut car l’une des pensionnaires, la meilleure même semble-t-il, a quitté l’institution en catimini pour suivre un « Rêveur ». Imaginez donc une professeure McGonagall réveillée en panique par Ginny Weasley parce que Hermione Granger a fugué pour rejoindre un puissant Moldu dont elle est amoureuse… Minerva ne s’en laisserait pas compter, eh bien Vellitt encore moins, d’autant que celle-ci a connu dans sa jeunesse des aventures ô combien trépidantes et aventureuses. Courir après la fugueuse est ainsi l’occasion de reprendre la route, de s’échapper d’un quotidien peut-être devenu banal et de retrouver l’onirisme des Contrées du rêve. Dans cette quête, tout semble à la fois logique et réaliste dans les descriptions, mais tout aussi bizarre et impossible quand des étrangetés surviennent, comme le fait que certaines distances des Contrées du rêve dépendent au fond du bon vouloir des dieux endormis et peuvent parfois s’étirer ou se rapprocher sans cohérence. La beauté du texte tient à la fois au contenu (des portes enchantées, des villes qui émergent de l’océan, ce chat qui suit constamment l’héroïne, etc.), à la forme (l’autrice aime s’appuyer sur les sensations de son héroïne, cela est visible dès l’incipit et son réveil progressif, comme un retour à la réalité, alors qu’elle s’éveille dans les Contrées du rêve) et à l’onirisme trouble qui rôde à chaque coin de forêt, de montagne ou de rivière.

L’univers de Vellitt Boe, l’univers des Contrées du rêve

Les sous-entendus sont particulièrement évidents pour ceux qui connaissent l’œuvre de H. P. Lovecraft, mais ce n’est sûrement pas le cas pour tous. Donc, il faut bien préciser que ce roman est un hommage particulièrement référencé aux Contrées du rêve de ce maître du fantastique horrifique. Toutefois, c’est un hommage à double sens. En effet, d’un côté, tous les détails (en tout cas, à ce que je peux en cerner) des canons lovecraftiens sont respectés (les lieux, certains personnages et créatures, la puissance des dieux endormis), au point que la quête ressemble parfois à un méticuleux guide de voyage. D’un autre côté, Kij Johnson use de cet hommage pour glisser vers le pastiche astucieux en pointant l’un des grands travers de Locevraft : le sexisme. Là où celui-ci ne considérait que des hommes, société patriarcale oblige (et on peut faire les mêmes remarques pour le racisme d’époque), Kij Johnson propose une aventure où les personnages féminins ont le beau rôle : elles déclenchent l’intrigue, elles tentent des choses, elles résolvent leurs problèmes… au fond, elles se débrouillent seules. L’apparition voulue du héros lovecraftien, Randolph Carter, renvoit à sa propre Quête onirique de Kadath l’inconnue, mais c’est surtout l’occasion de placer un contrepoint bienvenu mais un brin machiste face à cette héroïne qui dépote au fur et à mesure qu’elle retrouve ses habitudes de jeune aventurière.

Un bien bel objet

Enfin, il ne faut pas négliger l’aspect graphique et visuel de ce roman. En effet, les éditions Le Bélial’ ont opté pour un objet particulièrement décoré, histoire d’agrémenter le texte qui, au départ, n’est pas très long (une novella pour la terminologie anglo-saxonne). C’est Nicolas Fructus qui officie ici, non seulement à la couverture, où le symbole du roman est bien saisi et attire l’œil, mais aussi et surtout dans les illustrations intérieures. Ainsi, c’est l’occasion d’avoir des visions parfois ensorcelantes, parfois cauchemardesques de certains lieux et personnages du roman, c’est à voir. Et si jamais vous le croisez en dédicace, il semble partant pour ajouter un visuel à votre exemplaire, la preuve sur le nôtre, merci à lui. Enfin, notez bien que le roman est agrémenté dans les rabais de début et de fin d’ouvrage d’une carte des Contrées du rêve tout à fait charmante, qui se révèle bien utile pour suivre le long périple de Vellitt Boe pour trouver la clé du monde de l’Éveil.

Carte des Contrées du rêve
Vellitt Boe par Nicolas Fructus (2018.03.17)

La Quête onirique de Vellitt Boe est donc un bien bel ouvrage recellant un récit charmant (c’est définitivement ce mot qui correspond le mieux). Lisez-le avant de rêver.

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