Un printemps à Tchernobyl

Un printemps à Tchernobyl

10 mars 2018 2 Par Boudicca

Titre : Un printemps à Tchernobyl
Scénariste et dessinateur : Emmanuel Lepage
Éditeur : Futuropolis
Date de publication : 2012

Synopsis : 27 Avril 1986, le monde apprend avec stupeur et effroi l’explosion d’un réacteur de la centrale de Tchernobyl. La plus importante catastrophe de l’histoire du nucléaire civil est en marche. Mai 2008, Emmanuel Lepage se rend en Ukraine au sein d’un collectif d’artistes militants, pour préparer un ouvrage témoignant du quotidien aux abords de la « zone interdite ».

Bibliocosme Note 4.5

Je n’étais pas à ma place. Un intrus, voilà ce que j’étais. La zone, une terre sans le hommes… et qui s’en passe. Une terre, en ces jours de printemps, éclatante de beauté, qui pourrait même avoir des airs de paradis. Une terre d’où les hommes sont exclus, se sont exclus, se sont chassés eux-mêmes ! On raconte que l’homme fut chassé du paradis. A Tchernobyl, c’est l’homme qui se chasse de la terre.

Quand l’artiste se fait engagé

« Je croyais me frotter au danger, à la mort… et la vie s’impose à moi. Gildas, tu crois qu’on peut dire « Tchernobyl, c’est beau ? » Je sens confusément l’ambiguïté de ces mots collés l’un à l’autre. Pourtant c’est ce que me souffle mon dessin. La mort a ce visage ? Ça ne colle pas. On ne m’a pas envoyé ici pour revenir avec ça ! » Nous sommes en 2008 lorsque l’illustrateur Emmanuel Lepage se voit proposé de participer à une expérience unique : résider plusieurs semaines à Tchernobyl afin de réaliser, en collaboration avec un autre artiste, un album dont les droits seront reversés à une association venant en aide aux enfants contaminés. De ce voyage bouleversant, Lepage et Gildas Chasseboeuf reviendront avec un carnet de voyage publié la même année sous le titre « Les fleurs de Tchernobyl » (Les Dessin’acteurs). Quatre ans plus tard, l’artiste signe un nouveau roman graphique dans lequel il retrace sous la forme d’un documentaire son expérience à Tchernobyl, et les impressions qu’il en a gardé. Or, comme le prouve la citation qui ouvre cet article, rien ne l’avait préparé à ce qu’il allait vivre là-bas. Des paysages dévastés, des ruines, les témoignages de vies brisées, oui. Mais la beauté de la forêt qui renaît, cette débauche de couleurs, cette faune et cette flore qui prospèrent, et ces habitants pleins de vie, cela non, certainement pas. On retrouve ici le même principe déjà utilisé par Lepage dans « Voyage aux îles de la désolation » (et plus tard dans « La lune est blanche ») et le résultat est aussi stupéfiant, que ce soit au niveau des graphismes que du scénario. Pendant cent cinquante pages, le lecteur est ainsi invité à suivre l’ensemble du parcours de l’artiste, de ses préparatifs à son séjour, et découvre par ses yeux l’ampleur de l’accident et ce qu’est devenue la zone près de trente ans après les faits.

Tchernobyl : une catastrophe sans précédent

L’ouvrage commence par un rappel clair et concis de la catastrophe et de ses conséquences. Le 26 avril 1986, la centrale nucléaire de Tchernobyl fait la une de toute la presse : le cœur d’un des réacteurs a commencé à fondre, et un second serait en fusion. Un nuage radioactif se forme alors, et parcourt des milliers de kilomètres sans que personne ne le sache ou ne puisse s’en protéger. En France, médias et politiques cherchent par tous les moyens à rassurer la population : « nous n’avons rien à craindre ! » Pendant des jours, des experts défilent pour expliquer à grand renfort de cartes que le nuage aurait épargné la France (les autorités admettront plus tard qu’environ un tiers du territoire aurait été exposé), tandis que se succèdent reportages et interviews visant à prouver que les centrales françaises sont totalement fiables (alors que celle de Tchernobyl est au contraire présentée comme vétuste). Mais qu’en est-il des gens sur place ? Quelles sont les conséquences pour ceux qui travaillaient à la centrale ? Et pour leur famille ? Et pour tous ces villes et villages à proximité ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 350 000 personnes auraient été évacuées de la zone contaminée et certaines ONG avancent le chiffre de 25 000 à 100 000 décès causés directement par la radio-exposition (contre seulement 4000 selon le rapport rédigé par l’OMS…) Parmi les premières victimes, on trouve évidemment les employés de la centrale, mais aussi les pompiers de la ville, qui se sont battus pendant des jours contre l’incendie (et qui mourront tous quelques jours plus tard), ainsi que les liquidateurs (entre 500 000 et 800 000 personnes) qui se virent confier la construction du sarcophage censé contenir la contamination.

Quand l’homme se chasse lui-même de la terre

Voilà pour les conséquences immédiates. Et puis il y a celles à long terme, notamment dans le domaine sanitaire : ces cancers qui se développent, ces enfants qui naissent mal formés ou succombent à un nombre incalculable de maladies… Cet aspect plane évidemment sur l’ensemble de l’album de Lepage, qui commence d’ailleurs son récit par des extraits bouleversants de « La Supplication », un essai signé par la journaliste Svetlana Aleksievitch qui a interrogé plus de cinq cents témoins de l’accident qui racontent leur calvaire et les pertes qu’ils ont subi. Les conséquences de la catastrophe ne se « limitent » toutefois pas aux morts et aux malades, et c’est là l’une des forces de l’ouvrage qui permet justement d’appréhender l’événement sous toutes ses facettes : « A l’évocation d’une catastrophe nucléaire, on pense tout de suite aux effets de la radiation : hommes brûlés, enfants difformes, monstres… Elle évoque parfois la contamination, ces infimes doses de radionucléides qui, absorbées chaque jour, détraquent peu à peu l’organisme et tuent.Mais une catastrophe nucléaire, c’est aussi toute l’économie d’une vaste région qui s’effondre. » Au fil de son périple, Lepage dessine les villes abandonnées, les coopératives laissées à l’abandon, et dresse ainsi le portrait d’une région fantôme, où tout fut possible et tout fut perdu. Autour de la centrale, c’est ainsi une zone d’une trentaine de kilomètres qui a été évacuée et qui demeure sous surveillance des autorités depuis plus de trente ans. Masques, gants en latex, décontamination, militaires en treillis… : tout laisse entendre que la situation est désormais sous contrôle. « Une apparence d’autorité et de force, alors que tout échappe à l’homme. »

« Tu crois qu’on peut dire : Tchernobyl, c’est beau ? »

Mais l’album est bien plus qu’un simple portrait de la catastrophe et de ses conséquences à long terme. Ce qui touche avant tout le lecteur et le prend vraiment aux tripes, ce sont les émotions qui ont traversé l’auteur sur place et qu’il restitue ici au profit du lecteur. Loin de se limiter à un une errance glauque dans une région en ruine, le voyage de l’auteur est aussi faite d’une multitude de rencontres qui nous permettent de mieux comprendre l’état d’esprit de ceux qui grandissent et vivent à proximité de la zone. Or, là encore, rien n’est conforme à ce qu’on pouvait attendre. Bien sûr, le spectre de la catastrophe et des morts qu’elle a causé rode encore partout, mais ce sur quoi les dessins de Lepage mettent l’accent ce ne sont pas les difformités ou la maladie, mais les sourires, la générosité dont font preuve les habitants, et surtout leur relation à cette zone interdite à laquelle certains souhaitent se confronter. L’artiste nous décrit également par le menu les doutes qui l’ont traversé, et les interrogations auxquelles il lui a fallu répondre avant d’accepter de participer à ce périple. Il y a bien sûr les réactions de ses proches, puis l’apparition de problèmes psychosomatiques juste avant son départ, et enfin, une fois sur place, la menace de la contamination qui plane en permanence, amplifiée par le tic-tac du dosimètre mesurant la radioactivité ambiante. A Tchernobyl, le danger est partout : « il peut y avoir des zones « propres » à l’intérieur de la zone interdite, comme il peut y encore de « sales » à l’extérieur. D’un champ à l’autre la terre peut être contaminée, ou non. » Les premières sorties des artistes sont d’ailleurs assez conformes à ce qu’on pouvait attendre : des ruines, des habitations et véhicules abandonnées, des signes de départ précipité, et puis cette immense centrale à l’abandon. Mais à ces visions apocalyptiques succèdent en fin d’album celles de paysages magnifiques, d’une forêt pleine de couleurs et des animaux qui s’ébattent. Comme dans tous ses autres ouvrages, l’auteur fait preuve d’une grande sensibilité et offre à ses lecteurs des passages très intenses qui continuent de bouleverser longtemps après la dernière page refermée.

Emmanuel Lepage nous livre ici un portrait ambivalent et déroutant de Tchernobyl aujourd’hui, et de l’expérience exceptionnelle qu’il y a vécu aux côtés d’autres artistes et journalistes. D’une grande sensibilité, le texte est aussi émouvant à lire que les dessins beaux à regarder, et j’ai retrouvé lors de ma lecture la même intensité que lors de ma découverte de ses voyages en Antarctique. Une œuvre magnifique, à lire absolument.

Voir aussi : Voyage aux îles de la désolation ; La lune est blanche

Autres critiques :  ?