Etonnants Voyageurs 2014, Conférence #4 : Un monde fantastique

Etonnants Voyageurs 2014, Conférence #4 : Un monde fantastique

27 juin 2014 0 Par Boudicca

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A l’occasion du festival des Étonnants Voyageurs de Saint Malo ont eu lieu cette année un certain nombre de conférences consacrées aux littératures de l’imaginaire.S’est ainsi tenu le dimanche 8 juin une table-ronde à la Maison de l’Imaginaire intitulée « Un monde fantastique » et réunissant cinq intervenants : Thomas Day, grand auteur de SFFF récompensé cet année par le Grand Prix de l’Imaginaire pour son recueil de nouvelles « Sept secondes pour devenir un aigle » ; Georges-Olivier Châteaureynaud, romancier et nouvelliste renommé membre de nombreux jurys littéraires ; deux auteurs étrangers, Bernard Quiriny pour la Belgique et Renaud Jean pour le Canada ; enfin Guillaume Sorel, illustrateur, récemment à l’origine d’une adaptation en bande-dessiné du « Horla ». En voici un bref compte-rendu.

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Peut-on parler de fantastique français ou francophone ?

Pour Thomas Day il s’agit d’une question difficile car la définition même du fantastique n’est pas la même pour tout le monde. En ce qui le concerne, le fantastique désigne avant tout une histoire mettant en scène des êtres ayant vaincus la mort (vampires, loups-garous, fantômes…). Il ne pense pas qu’il existe véritablement différentes écoles, il n’y a que de grands textes et de grands auteurs. En tant qu’éditeur, ce qui l’intéresse avant tout, c’est l’individualité des auteurs (NB : Thomas Day assume également sous le nom de Gilles Dumay la gestion de la collection Lunes d’encre chez Denoël). Georges-Olivier Châteaureynaud explique quant à lui que, si l’on peut considérer qu’il y a eu une école de ce type au début du XXe siècle avec des auteurs tels que Maurice Renard ou encore Marcel Aimée, ce phénomène fut toutefois passager et a aujourd’hui disparu. Mais s’il n’y a plus à proprement parler d’école, il reste toujours des auteurs possédant des techniques identiques ou sensibles aux mêmes thèmes.

 

Pourquoi une même œuvre peut-elle être classée en littérature générale et en littérature de genre ?

Pour Thomas Day, cela tient au marché du livre. Car si Amazon et d’autres plate formes sur internet peuvent se permettre de multi-classer les livres, les libraires traditionnels, eux, ne le peuvent pas. Ce qui joue avant tout dans le classement c’est l’éditeur : un livre chez Grasset aura plus de chance d’être placé en littérature générale qu’un livre de Denoël. A ce problème s’ajoute aujourd’hui celui à la surreprésentation dans les rayons de SFFF de produits dérivés des succès du young adult ou de la bit-litt (« Hunger Games », « Twilight »…) ce qui rend les choses plus difficile pour les auteurs des littératures de l’imaginaire français. Georges-Olivier Châteaureynaud parle lui de phénomène de ghettoïsation qui, s’il permet de toucher rapidement le bon public, possède surtout des conséquences négatives et enferme l’auteur. Tous s’accordent ainsi pour noter un certain appauvrissement lié à cette sectorisation et insistent sur le fait qu’un bon roman n’est pas au rayon dans lequel il a été classé ou au genre dans lequel il a été catalogué.

 

Pourquoi privilégier le format nouvelle pour écrire du fantastique ?

Thomas Day explique ne pas aimer écrire des romans et privilégier la nouvelle car ce format rend davantage possible d’atteindre la perfection. Il s’agit d’un diamant à tailler. Le genre même du fantastique se prête d’autant plus à ce type de texte puisque il est généralement consacré à la rencontre entre un phénomène surnaturel et un personnage. L’auteur affirme pour sa part être un grand fan de Stephen King,et plus particulièrement de ses nouvelles, ainsi que du regretté Lucius Shepard… Fantastique et nouvelle forment pour lui un beau mariage. Berard Quiriny est tout à fait d’accord à ce sujet, la nouvelle appelant la perfection de la forme. Pour lui un roman fantastique est une contradiction dans les termes. L’union entre nouvelle et fantastique est donc plus qu’un mariage heureux, c’est un mariage obligé. Georges-Olivier Châteaureynaud approuve lui aussi mais cite toutefois quelques grands romans fantastiques tels que le Frankenstein de Mary Shelley ou encore le Dracula de Bram Stocker.

 

Chaque auteur peut-il donner un exemple d’idée qui a aboutit à une nouvelle fantastique ?

Bernard Quiriny mentionne deux de ses idées, l’une née d’une interprétation au pied de la lettre de l’expression « prendre de la hauteur », l’autre née d’une rencontre dans un train avec une jeune femme en train de peler une orange. Georges-Olivier Châteaureynaud choisi pour sa part de parler de sa nouvelle « La belle charbonnière », texte lui-aussi né d’une rencontre tout à fait banale avec une jeune femme qu’il croisait tous les matins sur les quais, pleine de poussière de charbon. Tous ces petits éléments lui ont donné l’idée d’écrire un récit se déroulant au Moyen Age et mettant en scène une femme ayant trouvé le moyen de rester jeune et belle pour toujours. Thomas Day mentionne quant à lui sa nouvelle « 7 secondes pour devenir un aigle », un récit né de sa frustration de voir tout le monde prendre les problèmes écologiques à l’envers et ne réfléchir qu’à court terme. Son histoire met donc en scène un personnage dont la colère devient de plus en plus lourd jusqu’à se transformer en quelque chose de beaucoup plus puissant et dévastateur. Guillaume Sorel choisi pour sa part de raconter la naissance de l’un de ses recueils d’histoires courtes portant sur les différents habitants d’un même immeuble. Des histoires qui n’étaient pas censées comprendre d’éléments fantastiques avant que l’auteur ne se rende compte de la nécessité de créer un lien entre tous ces personnages. : le fantôme d’un ancien résident. Enfin, Renaud Jean a lui aussi opté pour une scène de la vie quotidienne (un déménagement) qui va devenir de plus en plus bizarre à mesure qu’avance la journée.

 

Les cinq invités présents sont des hommes, est-ce parce que le fantastique est un genre essentiellement masculin ?

Thomas Day blâme avant tout les programmateurs à ce sujet, les femmes étant, évidemment, aussi nombreuses que les hommes à écrire du fantastique. Il cite parmi les meilleures Lisa Tuttle (dont un recueil de nouvelles vient d’ailleurs tout juste d’être publié par Folio SF), Jo Walton (« Morwenna ») ou encore Mélanie Fazi (« Notre-Dame-aux-Écailles » ; « Serpentine »). Georges-Olivier Châteaureynaud mentionne pour sa part Mary Shelley, auteure du célèbre Frankenstein déjà mentionné plus haut.

 

Y a-t-il une différence entre le fantastique français et le fantastique anglo-saxon ?

Pour Thomas Day, les auteurs français manquent d’ambition dans les idées mais travaillent en revanche davantage le style. En Amérique, c’est plutôt l’inverse puisque l’on va avoir beaucoup d’auteurs formatés au style très fluide et pas particulièrement travaillé mais dont les idées sont plus abouties. A une approche artistique s’oppose une approche de marché. Georges-Olivier Châteaureynaud pointe également du doigt une autre différence liée au puritanisme présent dans le fantastique anglo-saxon qui met beaucoup l’accent sur l’idée de chute, de prédestination, d’absence d’espoir (Lovecraft est un très bon exemple). En France, on trouve en revanche plus de possibilité de négocier, de trouver des moyens de s’arranger (pactes avec le Diable…).

 

En est-il de même pour la BD ?

Pour Guillaume Sorel il n’existe pas de différence fondamentale, tout dépend des impératifs de production. Il prend l’exemple de Soleil qui a récemment décidé de lancer une collection consacrée aux légendes celtiques et à la fantasy et qui, pour cela, opte pour des graphismes au rabais, tous colorisés de la même façon dans des ateliers localisés en Inde… Pour lui un bon auteur est un auteur qui sait se démarquer des autres, or il constate aujourd’hui un sérieux appauvrissement de la bande dessinée, en partie lié à la hausse de publication (près de 3000 sorties par an aujourd’hui). Thomas Day intervient enfin pour parler de l’essor en France des comics qui viennent concurrencer la bande dessinée franco-belge car ils parviennent à proposer un mélange des deux. Il donne l’exemple de la « Brigade chimérique » de Fabrice Colin, Serge Lehman, Gess et Céline Bessonneau consacré aux super-héros européens dans le contexte de la Première Guerre mondiale.