Titre : Voyage aux îles de la désolation
Scénariste et dessinateur : Emmanuel Lepage
Éditeur : Futuropolis
Date de publication : 2011

Synopsis : En mars et avril 2010, pendant plusieurs semaines, Emmanuel Lepage a embarqué sur le Marion Dufresne, depuis La Réunion, pour faire le voyage dans les T. A. A. F., les Terres Australes et Antarctiques Françaises. Les Terres australes : îles de Crozet, d’Amsterdam, de Saint-Paul et de Kerguelen, jadis surnommées les îles de la Désolation !

Bibliocosme Note 4.5

Au début de ce voyage, entendre ces noms, longtemps rêvés, transformés en borborygmes me heurtait. Une novlangue australe ! Crozet devenait une marque de bière, Cro, Kerguelen, ce nom qui éveilla mes rêves de terres inconnues, se réduisait maintenant à Ker et perdait de sa douceur, Amsterdam, que chantait Brel, Ams. Tout cela participait, pour moi, au désenchantement du monde. Puis, peu à peu, je comprends que ce langage tisse un lien entre ceux qui ont foulé les terres australes. Il établit la connivence, créé la tribu. Tout comme les rituels, ce langage favorise cette cohésion nécessaire pour affronter les difficultés sous ces latitudes. Mais d’autres noms me réconcilient avec le parfum des romans d’aventure. L’arête des djinns, le cap de l’Antarès, la rivière Moby Dick, la crique du sphinx, la baie du petit caporal, la vallée des branloires…

Une invitation au voyage

 

« La voici, cette terre qui a nourri l’imaginaire des marins, obsédé les poètes. Cette terre qui clôt l’ère des grandes découvertes. Cet archipel où les rêves de conquête se sont brisés. L’Atlantide australe. Le monde du bout du monde. » C’est au début de l’année 2010 qu’Emmanuel Lepage, dessinateur, s’est vu offrir la chance incroyable d’embarquer à bord du Marion Dufresne pour un séjour d’un mois sur les îles des Terres australes. Crozet, Amsterdam, Saint-Paul, Kerguelen… : voilà sa destination. Des « confettis d’empire égarés dans l’immensité bleue ». Les îles de la désolation. Le bout du monde… Voici donc l’artiste et aventurier en herbe en route pour participer à l’une des quelques missions de ravitaillement des bases scientifiques subantarctiques organisées chaque année. Au fil de son périple, Emmanuel Lepage décrit et dépeint non seulement la réalité de ces îles quasiment vierges de toute présence humaine, mais aussi le travail et le quotidien de ces hommes et ces femmes qui ont choisi de passer des mois dans cet environnement particulièrement hostile. Rythmé par les escales du navire ainsi que par les péripéties qui ont menacé de compromettre le voyage ou la mission des personnes présentent, l’album est une véritable invitation au voyage et à la rêverie. Le fait que l’artiste se mette lui-même en scène suffit à provoquer l’immersion du lecteur, mais l’auteur a aussi recours à plusieurs procédés efficaces pour faire en sorte de retranscrire le plus fidèlement possible l’ambiance de ces terres australes. Cela passe d’abord par une abondance de références littéraires, de Tintin (et son capitaine Haddock !) aux récits d’Edgar Allan Poe, Jules Verne ou encore d’Herman Melville. Autant d’œuvres qui ont marqué l’imaginaire collectif et qui permettent au lecteur de se faire une meilleure idée de l’atmosphère régnant sur ces îles et de l’état d’esprit de l’auteur au moment de sa découverte.

L’homme VS le bout du monde

 

L’auteur agrémente également son récit de nombreuses anecdotes témoignant des tentatives (ratées) de l’homme pour tenter de coloniser ces îles. Vous découvrez ainsi la tragique histoire des esclaves abandonnés sur l’île Tromelin suite au naufrage du négrier qui les transportait et à la fuite de son équipage. Vous apprendrez aussi l’existence d’une conserverie de langoustes implantée sur l’île Saint-Paul à la fin du XIXe et fermée suite à la mort de quasiment toutes les personnes demeurées sur place pendant l’hiver. Est aussi abordé à travers quelques très belles planches le cas de l’explorateur Yves Joseph de Kerguelen qui partit à la conquête du continent austral et découvrit l’île qui porte aujourd’hui son nom sans jamais pouvoir y poser le pied. Chaque histoire pourrait faire l’objet d’un récit à par entière tant elles enflamment l’imaginaire, et c’est avec des références plein la tête que l’on ressort de cette lecture (à noter qu’une bande dessinée à d’ailleurs été récemment consacrée aux « Esclaves oubliés de Tromelin », et qu’il existe un roman intitulé « Les oubliés de l’île Saint-Paul » dans lequel Daniel Floc’h relate la tragédie de la conserverie). Parce que « ces îles s’incarnent dans les portraits d’hivernants », Emmanuel Lepage accorde également une place essentielle dans son album à tous ces gens en compagnie desquels il a réalisé ce voyage. Scientifiques, marins, artistes, journalistes, ou tout simplement touristes, les profils sont variés mais à eux tous ils constituent une véritable communauté, consciente de partager quelque chose de vraiment unique en son genre. L’auteur s’attarde notamment sur les travaux et les missions de ces spécialistes passionnés qui réalisent des études déterminantes mais dont le grand public ignore presque tout. Les marins et dockers amenés à travailler dans des conditions extrêmes sont également mis à l’honneur ici, l’auteur les dépeignant comme de véritables héros bravant les éléments pour ravitailler les bases ou récolter les échantillons. Le lecteur voit ainsi défiler tout au long de l’album une émouvante galerie de portraits rendant hommage à tous ces hommes et femmes qu’on ne peut s’empêcher d’admirer et qui acceptent de se prêter avec bienveillance au crayon du dessinateur.

Des graphismes à couper le souffle

 

Venons en maintenant à la partie graphique de l’album qui est tout simplement splendide. Emmanuel Lepage s’attarde évidemment en détail sur les paysages très particuliers des différentes îles. Au fil des pages le lecteur s’ébahit au même rythme que l’artiste qui découvre avec émotion les falaises noires tombant à pic, le vent violent qui balaye régulièrement ces terres désolées, sans parler des nuages lourds et de la brume enveloppant les terres dans une atmosphère pleine de mystère. Crozet, Amsterdam, Saint-Paul, Kerguelen… : les lieux défilent et ne se ressemblent pas. Sur certaines îles, le lecteur a l’occasion de se familiariser avec la faune de ces terres subantarctiques (manchots, éléphants de mer, pétrels…) et découvre les problèmes dramatiques posés par les espèces importées par les hommes qui menacent la biodiversité locale (chats, rats, lapins et même pucerons sont notamment de véritables plaies). Sur d’autres, on peut encore observer les quelques vestiges témoignant d’une tentative ratée de colonisation par l’homme. La mer est évidemment elle aussi abondamment représentée et avec quel talent ! Emmanuel Lepage nous offre notamment plusieurs doubles pages absolument sublimes dépeignant tour tour une aurore australe, le Marion Dufresne naviguant par grand vent dans le sillage de gigantesques baleines, ou encore une vallée remplie de manchots et de leurs petits. L’album ne se limite toutefois pas aux paysages et, comme mentionné plus haut, les passagers du navire occupent une place centrale dans le récit. Les portraits de ces passionnés de tout genre permettent à l’auteur de communiquer au lecteur une partie des diverses émotions qu’ont tous, à un moment ou un autre, connu les voyageurs : émerveillement, inquiétude, et surtout humilité devant cette nature hostile et indomptée par l’homme.

Avec « Voyage aux îles de la désolation », Emmanuel Lepage nous invite à entreprendre à ses côtés un périple riche en émotions et en découvertes. Graphiquement sublime, l’album a le mérite de ne pas seulement chercher à dépayser le lecteur mais aussi à mettre en lumière le travail remarquable (et souvent ignoré) de ceux qui bravent chaque année l’océan pour étudier ces terres subantarctiques. A noter qu’un second album a depuis vu le jour après la participation de l’auteur à un autre voyage, cette fois directement sur le continent australe (ouvrage accompagné cette fois des photos de son frère, là aussi du voyage).

Voir aussi : La lune est blanche

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