Titre : La lune et le Roi-Soleil
Auteur : Vonda N. McIntyre
Éditeur : J’ai lu / Le livre de poche
Date de publication : 1999 / 2016

Synopsis : En 1693, le père jésuite Yves de La Croix, explorateur au service du roi Louis XIV, ramène à Versailles un couple de mammifères marins capturés dans les mers du Nouveau Monde. L’un d’eux succombe, tandis que l’autre, la femelle, survit et provoque l’ébahissement général. Marie-Josèphe, la jeune sœur du religieux, qui se voue à l’étude des sciences naturelles loin des intrigues de la cour, devient l’intermédiaire entre les humains et la créature aussi laide que son chant est beau. Protégé par le roi vieillissant qui espère découvrir le secret de l’immortalité, Yves cherche à percer les mystères de la voix divine de l’étrange sirène. Mais revendiquer l’intelligence de cette créature est un grave défi aux conventions aristocratiques et à l’obscurantisme chrétien. Conte tragique où vérité historique et imaginaire se mêlent et se côtoient, La Lune et le Roi-Soleil est aussi un plaidoyer pour la tolérance et la liberté.

-Ma sœur, je ne désire pas votre aide aujourd’hui.
-Quoi ? s’écria t-elle. Pourquoi ?
-Je dois disséquer les parties qui sont impropres aux regards du public. Je demanderai aux dames de ne pas y assister.
Marie-Josèphe éclata de rire.
-Les statues de Versailles sont pratiquement toutes dénudées ! Si la nudité humaine n’est pas un mystère, pourquoi faut-il s’inquiéter de celle d’une créature ? J’ai déjà dessiné pour vous le sexe des animaux, plus d’une centaine de fois…
-Quand nous étions enfants. Quand je ne savais pas que je devais vous l’interdire.

 

Fin du XVIIe siècle. Un jésuite au service de Louis XIV rapporte à Versailles deux spécimens de monstres marins, capturés au large du Nouveau Monde. Le mâle n’a pas survécu au voyage mais qu’à cela ne tienne, son cadavre sera disséqué au profit de la science devant l’ensemble de la cour. La femelle est en revanche bien vivante et se retrouve exposée aux yeux des curieux dans l’un des nombreux bassins que comptent les jardins royaux. Si sa laideur rebute la plupart des visiteurs, la beauté de son chant ne laisse en tout cas pas indifférente la sœur du jésuite responsable de sa capture, Marie-Josèphe, qui va se prendre d’affection pour la créature. Celle-ci ne tarde d’ailleurs pas à soulever de vifs débats dans l’entourage du roi : s’agit-il véritablement d’un monstre ? A t-elle une conscience ? Des sentiments ? Et si oui, est-il bien moral de la priver de liberté ? Écrit il y a tout juste vingt ans, le roman de Vonda N. McIntyre a fait il y a peu l’objet d’une nouvelle parution qui n’a pas tardé à éveiller mon intérêt. A raison, puisque l’ouvrage repose effectivement sur une intrigue solide et fort plaisante que l’on suit sans ennui pendant près de sept cent pages. La quasi totalité de l’action se situe à Versailles dont la reconstitution est tout à fait convaincante et dont l’auteur donne avec succès une image très ambivalente, le faste et la beauté des salles de jeu ou des jardins étant nettement contrebalancés par la vétusté et l’exiguïté dans laquelle devaient alors se résoudre à vivre une partie de la noblesse. Les personnages sont quant à eux plutôt atypiques, de la jeune demoiselle de compagnie avant tout passionnée de musique et de sciences au proche conseiller du roi bien éloigné des standards de beauté de cette époque comme de la notre, en passant bien évidemment par ce « monstre marin » dont on découvre peu à peu la véritable nature.

Le roman ne manque donc pas de qualités, mais comporte aussi un certain nombre de défauts qui ne passent malheureusement pas inaperçus. Le plus gênant d’entre eux reste incontestablement le style de l’auteur qui devrait en refroidir plus d’un. Sans aller jusqu’à la qualifier d’indigeste, la plume de Vonda N. McIntyre manque en tout cas de fluidité et se montre tour à tour trop concise ou trop volubile. Il y a par exemple cette manie de décrire par le détail les moindres mouvement des personnages par une succession de phrases lapidaires composées uniquement d’un sujet et d’un verbe (« Il frappe. Il entre. Il s’assoie »… et j’en passe). A l’inverse, l’auteur n’a pas assez de mots pour nous dépeindre par le menu les usages de la cour ce qui, là encore, devient quelque peu lassant (qui fait la révérence à qui, qui porte quoi, qui a la préséance sur qui…). On apprend d’ailleurs dans la postface que le roman avait à la base été écris sous la forme d’un scénario, ce qui explique sans doute une partie des problèmes cités plus haut. Le second gros bémol que je mentionnerais concerne la personnalité de l’héroïne qui comportait pourtant de nombreux éléments susceptibles de me plaire : Marie-Josèphe se passionne pour la science, compose de la musique, se refuse à garder une esclave à son service, et surtout fait preuve d’une véritable aversion pour le couvent. Bref, on aurait pu avoir affaire à une jeune fille intéressante et bien décidée à ne pas se laisser emprisonner par les carcans imposés par son époque. Sauf que c’est tout le contraire, en tout cas dans la première moitié du roman pendant laquelle l’héroïne adopte un comportement insupportable dès l’instant qu’elle se retrouve confrontée à un personnage masculin.

Les minauderies passent encore, mais le fait qu’elle se rabaisse sans arrêt dès qu’un homme lui adresse la parole, là s’en est trop. « Ne soyez pas impudente », la tance à plusieurs reprises le comte Lucien alors qu’elle ne fait qu’emmètre une hypothèse pleine de bon sens concernant les causes de l’agitation du monstre auprès du roi. La réaction de la jeune fille face à cette remontrance injustifiée et désagréable ? Elle rougit et se fustige : « Il avait raison de la traiter ainsi. ». Même chose avec son frère qui lui explique qu’après avoir joui d’une relative liberté à la cour, elle doit désormais se contenter de jouer à la bobonne avec lui, ce qui n’a pas l’air de la gêner plus que cela (« Ce que disait Yves était vrai. Elle était égoïste et stupide de souhaiter davantage. »). Compte tenu de l’époque à laquelle se déroule l’action, il était évident que la jeune femme n’allait pas pouvoir faire preuve d’une liberté d’esprit et d’une volonté d’émancipation trop voyante, mais de là à la dépeindre satisfaite de se faire brider et soumettre en permanence, il ne faut tout de même pas exagérer ! Les circonstances l’obligent heureusement à légèrement se rebiffer dans la deuxième moitié du roman (notamment à l’encontre de son frère qui est tout bonnement insupportable), mais c’est aussi le moment que l’auteur choisit pour davantage mettre en lumière sa romance avec un autre noble de la cour. Le récit tombe alors à plusieurs reprises dans le mièvre avec des scènes parfois peu flatteuses pour la jeune femme qui se contente trop souvent de regarder avec des yeux énamourés son soupirant faire presque tout le travail. Tout cela est d’autant plus dommage que, comme je le disais, les personnages comme l’intrigue possédaient un beau potentiel qui est malheureusement loin d’être exploité à sa juste mesure.

 

Lecture en demi-teinte pour ce roman de Vonda N. McIntyre qui, en dépit d’une intrigue intéressante et d’un travail de reconstitution admirable, se retrouve entaché par quelques défauts dont il est hélas difficile de faire abstraction. Je tiens à remercier Gaelle du blog Pause Earl Grey pour l’envoi de ce roman que j’ai, en dépit des points négatifs que j’ai pu mentionner, pris plaisir à découvrir (je vous encourage d’ailleurs vivement à lire sa critique qui vous donnera sans doute davantage envie de lire le roman).

Autres critiques : Gaelle (Pause Earl Grey)