Titre : La mémoire de Babel
Cycle/Série : La Passe-Miroir, tome 3
Auteur : Christelle Dabos
Éditeur : Gallimard
Date de publication : 2017 (juin)

Synopsis : Deux ans et sept mois qu’Ophélie se morfond sur son arche d’Anima. Aujourd’hui il lui faut agir, exploiter ce qu’elle a appris à la lecture du Livre de Farouk et les bribes d’informations divulguées par Dieu. Sous une fausse identité, Ophélie rejoint Babel, arche cosmopolite et joyau de modernité. Ses talents de liseuse suffiront-ils à déjouer les pièges d’adversaires toujours plus redoutables ? A-t-elle la moindre chance de retrouver la trace de Thorn ?

Entre l’infinité du ciel et la mer de nuages, une immense tour en spirale coiffée d’un dôme en verre se dressait sur un flot flottant qui avait à peine la place de l’accueillir ; un versant entier de l’édifice débordait sur le vide, mais l’équilibre architectural était si parfait que l’ensemble tenait debout envers et contre tout.
-Le Mémorial de Babel, commenta Ambroise. C’est notre plus vieux monument, la moitié date de l’ancien monde. L’adage dit que toute la mémoire de l’humanité y repose.

Après deux premiers tomes hautement addictifs, Christelle Dabos revient cette année avec la suite des aventures de la « Passe-Miroir » : et c’est peu dire qu’elles étaient impatiemment attendues ! [Attention aux lecteurs qui n’auraient pas encore commencé la série, vous risquez de tomber ici sur quelques spoilers.] Contrairement aux deux précédents volumes qui s’enchaînaient sans aucun temps mort, ce troisième tome s’ouvre sur un bond de plus de deux ans depuis les événements du second opus qui avaient vu la disparition de Thorn et le retour de l’héroïne sur son arche natale. La magie opère dès les toutes premières pages, et c’est avec la plaisante impression de renouer avec de vieux amis que l’on rendosse la peau de la jeune Ophélie qui se retrouve encore une fois dans de beaux draps. Car après plusieurs mois à dépérir sur Anima, voilà que notre lieuse se voit enfin offrir la possibilité de se lancer à la recherche de son mari disparu et, accessoirement, de trouver un moyen de mettre Dieu hors d’état de nuire. L’occasion pour l’auteur d’étendre encore davantage les frontières de son univers en nous faisant découvrir une troisième arche parmi les vingt-et-une qu’il comprend : Babel. Et quelle arche ! Rien à voir ici avec l’ambiance chaleureuse d’Anima ou celle glaciale du Pôle : cette fois le récit baigne dans une ambiance exotique qui emprunte des éléments aussi bien à l’Afrique qu’à l’Asie. Jardins botaniques prenant la forme de véritables jungles, tramways volant soulevés par de gigantesques oiseaux, ponts enjambant le vide pour relier de petites arches mineures… : l’auteur fait encore une fois preuve d’une imagination débordante qui ne pourra que ravir les amateurs de fantasy. Et puis il y a le fameux Mémorial, cette gigantesque tour-bibliothèque regroupant tous les savoirs du monde et qui recèle quantité de secrets et de bizarreries. Un vrai régal pour les amoureux d’histoire et de littérature  ! Déjà particulièrement bien étoffé, l’univers de Christelle Dabos gagne donc encore un peu plus en épaisseur, à tel point d’ailleurs que de nouveaux appendices ont du faire leur apparition (une carte représentant les différentes arches et un récapitulatif du nom de chacune d’elle, de l’esprit de famille qui y réside et du pouvoir qui y est accordé à ses descendants).

Ce changement de décor entraîne bien évidemment l’apparition d’une toute nouvelle galerie de personnages au moins aussi haut-en-couleur que les précédents. Pas d’inquiétude cela dit, ces derniers sont loin d’être oubliés puisque, pour la toute première fois depuis le début de la série (si on excepte les quelques bribes de souvenirs de l’esprit de famille du Pôle), l’auteur opte pour un changement de point de vue. Nous quittons donc Ophélie le temps de quelques chapitres pour suivre une autre bien curieuse héroïne, la petite Victoire, fille de Bérénilde et de Farouk. Bien que moins présents que dans les autres opus, Archibald, Renard, Gaelle ou encore Roseline sont donc toujours bel et bien de la partie et parviendront, une fois n’est pas coutume, à vous arracher plus d’un sourire. Comme c’était déjà le cas au Pôle, Ophélie ne tarde pas pour sa part à se faire quantité d’ennemis : il faut dire qu’entre les nombreux candidats aspirant au statut très restreint de virtuose, l’ambiance n’est pas franchement à la camaraderie. En dépit du caractère fortement antipathique de certains d’entre eux, l’auteur parvient malgré tout à rendre attachant même le plus infecte d’entre eux. C’est le cas bien sûr d’Octavio, privilégié fils d’un des enseignants qui adopte pendant la majorité du roman un comportement hautain et dérangeant, mais aussi (et là, franchement, il fallait le faire !) de la peste Mediana, manipulatrice hors-paire abusant sans vergogne de son pourvoir pour assujettir tous ceux qui sont à sa portée. C’est d’ailleurs là que réside pour le lecteur une partie de l’intérêt de côtoyer ces nouveaux personnages : la plupart appartiennent à des arches inconnues et possèdent donc des habilités encore non exploitées. Il y a par exemple ceux qui possèdent une maîtrise extrêmement développée de l’un des cinq sens, ceux qui sont capables de tout connaître d’une personne après un simple contact sur la nuque, ou encore ceux qui parviennent à prévoir l’avenir avec quelques heures d’avance. Les capacités hors norme des uns et des autres ne cessent de nous étonner, et encore, tout cela ne représente qu’une infime portion des pouvoirs octroyés selon les arches aux habitants de ce monde décidément bien plus vaste qu’il n’y paraît !

L’univers comme les personnages sont donc encore une fois pleinement à la hauteur. Je serais en revanche un peu plus nuancée au niveau de l’intrigue, d’abord parce qu’elle souffre de petits problèmes de rythme, ensuite parce qu’elle renoue (par certains aspects seulement) avec un chemin plus traditionnel alors même qu’elle avait jusque là tenté d’y échapper. Commençons par aborder la question du rythme : si le deuxième tome avait l’avantage de démarrer sur les chapeaux de roues, il faut ici attendre près de la moitié du roman pour que les choses sérieuses se déclenchent enfin. Non pas que tout ce qui se passe avant soit ennuyeux ou sans intérêt, ce n’est absolument pas le cas, seulement si l’on n’attend qu’une seule chose depuis la première page, c’est le retour de Thorn. Tout ce qui ne concerne pas l’endroit où pourrait se trouver le distant mais néanmoins sympathique intendant n’est alors vécu par le lecteur (et souvent même par l’héroïne) que comme une simple distraction qu’il convient d’évacuer au plus vite. Une fois la réapparition tant attendue survenue (il ne s’agit pas d’un spoiler, son retour n’ayant jamais fait l’objet du moindre doute), le récit retrouve un rythme beaucoup plus enlevé qui permet au lecteur de renouer avec la frénésie qui l’avait déjà saisi lors des précédents tomes. Le second reproche que l’on pourrait faire à ce troisième volume concerne l’évolution de la relation entre les deux protagonistes qui, si elle fait bien sûr énormément plaisir au lecteur, perd toute son originalité et retombe dans un schéma romantique assez classique. Ce n’est évidemment pas désagréable, (surtout lorsqu’on éprouve autant d’affection pour les personnages), seulement les premiers pas du duo laissaient entrevoir une relation qui aurait pu évoluer de manière moins « ordinaire ». Dernier bémol (plus anecdotique cette fois) : certains habitants de Babel ont la fâcheuse tendance de mêler à leurs interventions des expressions anglaises (« well », « anyway »…), chose qui m’a paru totalement inutile et qui m’a même à plusieurs reprises fait sortir de ma lecture. En dépit de ces (légers) défauts, l’intrigue générale prend quant à elle un tournant inattendu et parvient encore une fois à surprendre le lecteur de bien belle manière.

Si « La mémoire de Babel » est peut-être un cran en dessous du précédent tome (qui plaçait, il faut le dire, la barre assez haute), le roman n’en reste pas moins très réussi, notamment au niveau de l’univers qui gagne encore en consistance et fourmille de trouvailles plus originales et ingénieuses les unes que les autres. Inutile de vous dire qu’il me tarde de retrouver Ophélie et d’obtenir enfin des réponses à la multitude de questions que l’auteur est parvenue à nous mettre dans la tête.

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 2 ; Tome 4

Autres critiques : Gaelle (Pause Earl Grey)