Titre : Les disparus du Clairdelune
Cycle/Série : La Passe-Miroir, tome 2
Auteur : Christelle Dabos
Éditeur : Gallimard
Date de publication : 2015 (novembre)
Récompense : Grand Prix de l’Imaginaire 2016 (catégorie roman jeunesse)

Synopsis : Fraîchement promue vice-conteuse, Ophélie découvre à ses dépens les haines et les complots qui couvent sous les plafonds dorés de la Citacielle. Dans cette situation toujours plus périlleuse, peut-elle seulement compter sur Thorn, son énigmatique fiancé ? Et que signifient les mystérieuses disparitions de personnalités influentes à la cour ? Sont-elles liées aux secrets qui entourent l’esprit de famille Farouk et son Livre ? Ophélie se retrouve impliquée malgré elle dans une enquête qui l’entraînera au-delà des illusions du Pôle, au cœur d’une redoutable vérité.

Nous ne pouvons tout simplement pas se permettre d’être ennemis, trancha Thorn. Vous me compliquez la vie avec votre rancœur, nous devons impérativement nous réconcilier. Retrouvez-moi à l’intendance, insultez-moi, giflez-moi, cassez-moi une assiette sur la tête si ça vous chante, et puis n’en parlons plus. Votre jour sera le mien. Ce jeudi m’arrangerait. Disons… entre onze heures trente et midi Je vous note sur mon emploi du temps ?

Plus d’anonymat pour Ophélie ! Après avoir passé le précédent tome travestie dans la peau d’un serviteur afin de pouvoir observer à loisir la cour du Pôle et tenter d’en saisir les rouages, la voilà officiellement présentée à tous sous sa véritable identité : la financée de l’homme le plus détesté de la Citacielle. Sans surprise la sincérité et la maladresse de la jeune fille lui attire presque aussitôt l’hostilité des courtisans, que ce soit par jalousie, par calcul ou simplement par association avec son futur mari. Notre héroïne reçoit pourtant un soutien des plus inattendus (et quel soutien !) : celui de l’esprit de famille du Pôle, le fameux Farouk, qui, contre toute attente, décide de lui accorder sa protection et la bombarde au rang de « vice-conteuse ». Oui, oui, vous avez bien compris : c’est désormais à Ophélie qu’il revient de distraire le seigneur du Pôle en lui racontant chaque soir de belles histoires. Autant dire que la tâche n’est pas simple pour la jeune fille qui, en plus de devoir se soucier des attaques incessantes sur sa personne de la part d’une bonne partie de la noblesse, se retrouve également impliquée dans une enquête visant à résoudre le mystère de la disparition de plusieurs invités de l’ambassade. Si le précédent volume mettait peut-être un peu trop de temps à se mettre en place, ce deuxième tome démarre pour sa part sur les chapeaux de roues ! On retrouve l’héroïne et ses compagnons exactement là où on les avait quitté, l’auteur ne perdant pas de temps à chercher à reposer le contexte ou les personnages (un bref résumé est toutefois mis à disposition des lecteurs qui auraient un peu de mal à resituer le tout). En dépit de sa complexité et des secrets qu’elle garde en réserve, la Citacielle est désormais un décor familier aussi bien pour Ophélie que pour le lecteur et c’est donc avec un sentiment de confort agréable que l’on se laisse à nouveau glisser dans la peau de la jeune animiste.

Or c’est dans une véritable course contre la montre que se retrouve entraînée l’héroïne, ce qui oblige l’auteur à maintenir un rythme très soutenu jusqu’à la toute dernière page. Une frénésie qui ne tarde pas à se communiquer au lecteur, réduis à enchaîner page après page sans pouvoir se raisonner à reposer l’ouvrage. C’est donc un vrai page-turner que nous offre là Christelle Dabos qui construit son récit de manière fort astucieuse, enchaînant les rebondissements, les révélations et surtout les questionnements auxquels il nous tarde d’avoir les réponses. Ce second tome repose ainsi sur une intrigue relativement solide qui se focalise avant tout sur le personnage d’Ophélie et ses pouvoirs d’animiste. Sa relation avec Thorn, son rigide et peu loquace futur mari, occupe également une part importante du récit et, quand bien même leurs sentiments respectifs évoluent de manière fort prévisible et assez peu originale, on prend malgré tout beaucoup de plaisir à voir ces deux forts caractères s’apprivoiser. Ce volume nous en apprend aussi davantage sur les origines des esprits de famille et sur la naissance des arches dont on devinait déjà depuis le début qu’elles étaient le résultat de la destruction de la Terre. Si certaines de ces révélations résultent de l’enquête menée par Ophélie, la plupart prennent cela dit la forme de bribes de souvenir qui constituent autant d’indices invitant le lecteur à reconstituer le puzzle expliquant les causes de la transformation de notre monde. L’une des principales forces de la série de Christelle Dabos réside d’ailleurs précisément dans cet univers dans l’élaboration duquel l’auteur a fait preuve d’énormément de créativité. Toutes proportions gardées, il y a ici un petit côté « Harry Potter », dans le sens où l’univers dépeint regorge de trouvailles farfelues ou d’anecdotes cocasses qui font très tôt prendre conscience au lecteur que l’auteur ne nous donne ici à voir qu’une toute petite portion de sa création.

Le décor à lui seul enflamme sans mal l’imagination tant cette cité à plusieurs étages, dont on ne parvient presque jamais à déterminer ce qui tient de l’illusion ou de la réalité, recèle de possibilités. Et puis il y a les différents pouvoirs possédés par chaque grande famille qui offrent eux aussi d’intéressantes perspectives, à commencer bien sûr par ceux de l’héroïne dont la capacité à influencer les objets donne lieu à des scènes souvent très amusantes. L’ouvrage fourmille également de références littéraires, mythologiques ou historiques : l’accès par Ophélie au poste de vice-conteuse n’est par exemple pas sans rappeler l’histoire de la célèbre Shéhérazade des « Milles et Une nuits », de même que les jolies contes de la jeune fille, cachant en réalité de virulentes critiques de la cour et des courtisans, sont évidemment des clins d’œil aux œuvres d’artistes tels que La Bruyère ou La Fontaine. Les personnages sont pour leur part à l’image de l’univers dans lequel ils évoluent : excentriques et follement attachants. C’est bien sûr le cas d’Ophélie à laquelle on s’identifie sans mal tant elle est loin des archétypes de la belle et pure héroïne qui pullulent malheureusement dans les romans étiquetés « young adult ». Maladroite, ne prêtant aucune attention à son apparence, peu bavarde, indépendante… : la jeune animiste s’attire sans mal la sympathie du lecteur. Bien que son comportement soit des plus déroutants, il en va de même pour son fiancé, l’intendant Thorn, dont on devine derrière la froideur et la rigidité un personnage touchant et plus vulnérable qu’il n’y paraît. A ces deux protagonistes s’ajoutent toute une galerie de portraits tous plus réussis les uns que les autres : l’inquiétant petit Chevalier, l’irrésistible Archibalde, la belle Bérénilde, la désopilante tante Roseline… Autant de personnages que l’on quitte avec regret et que l’on est impatient de retrouver dans les prochains volumes.

Avec ce second tome de « La Passe-Miroir », Christelle Dabos signe un véritable page-turner dont on prend un immense plaisir à arpenter l’univers foisonnant au côté d’une héroïne définitivement pas comme les autres. Ne vous fiez donc pas à son épaisseur, « Les disparus du Clairdelune » est le genre de roman qui se dévore en à peine deux ou trois jours et qui vous laisse profondément frustré pour peu que vous n’ayez pas la suite immédiatement à portée de main (ce qui est fort heureusement mon cas !). Attendez-vous donc à entendre parler incessamment sous peu de « La mémoire de Babel », troisième opus de la série paru début juin.

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 3

Autres critiques : Gaelle (Pause Earl Grey) ; Lully Fabule ; Ô Grimoire !