Titre : Le Voyage du Basilic
Cycle : Mémoires par Lady Trent, tome 3
Auteur : Marie Brennan
Éditeur : L’Atalante
Date de publication : 2017 (mai)

Synopsis : Isabelle Trent, devenue célèbre, n’en a pas fini de déplaire à la bonne société du Scirland (qui doit beaucoup à l’Angleterre victorienne). Notre impétueuse naturaliste, après avoir transformé sa demeure en une sorte d’université pour jeunes femmes désireuses de s’instruire, entreprend de monter une expédition afin d’étudier les dragons du monde entier et, l’espère-t-elle, révolutionner leur taxonomie. Comble d’inconvenance, cette fois, Jake, le fils d’Isabelle et de son défunt mari, est du voyage. Le voilier Basilic débute son périple dans le Grand Nord où Isabelle étudie (en pantalon) les serpents de mer, puis passe par un pays qui serait peut-être le Mexique, se fait chasser du Yélang et visite enfin les îles volcaniques de l’hémisphère Sud, où elle en apprend davantage sur la civilisation des Draconiens qui ont dominé le monde dans l’antiquité.

Pour nombre de mes lecteurs d’Anthiope, la mer Brisée est un lieu de légendes : un magnifique royaume exotique perdu à l’autre bout du monde, dont l’existence réelle est au mieux douteuse. En vérité, il y a quatre cent ans, des Anthiopiens écrivaient que la mer Brisée était peuplée d’hommes à trois têtes et d’îles flottant dans les airs. Mais cet endroit existe bel et bien, quoiqu’il ne soit pas aussi fantasmagorique que dans notre littérature.

 

Après un premier tome plein de promesses et un second plus décevant, on retrouve notre naturaliste experte en dragons pour une troisième aventure qui l’entraîne une fois encore bien loin de son pays natal. Voici donc Isabelle Trent à nouveau en vadrouille autour du monde, la « sulfureuse » lady ayant réussi à financer le départ d’une expédition de plusieurs années à bord d’un navire afin d’étudier les différentes races de dragons. Le titre de l’ouvrage ainsi que son intrigue font évidemment directement référence au célèbre « voyage du Beagle » réalisé dans sa jeunesse par un certain Charles Darwin auquel notre héroïne se rattache par bien des aspects. Contrairement à ce que la lecture du deuxième tome m’avait fait craindre, c’est donc fort heureusement l’aspect scientifique qui prime à nouveau ici au dépend de l’aspect politique. Si la jeune femme a toujours la fâcheuse manie de se retrouver mêlée à divers complots (et parfois de façon franchement tirée par les cheveux), on ne peut pas nier que l’étude des dragons occupe une place centrale, et ce assez tôt dans le récit (contrairement au second tome où il avait fallu attendre presque la moitié du roman). Les nombreuses escales du Basilic dans différents ports de part le monde fournissent ainsi à l’auteur le prétexte idéal pour introduire une multitude de nouvelles espèces avec lesquelles la rencontre sera plus ou moins instructive. Serpents de mer, quetzalcoatls, lézards de feu, tortues dragons… : ce ne sont pas les objets d’étude qui manquent pour notre naturaliste qui se met peu à peu à échafauder des théories remettant en cause ou affinant les caractéristiques de classification des dragons (là encore le lien avec Darwin est assez évident). Les illustrations de Todd Lockwood immortalisant ici ou là une rencontre avec un animal ou dévoilant le Basilic à différents moments de l’expédition sont un plus non négligeable pour le lecteur qui appréciera la plupart de temps de pouvoir se faire une idée plus précise de l’apparence de tel ou tel personnage/créature.

Comme ses prédécesseurs, ce troisième opus comporte son lot de nouvelles têtes, à commencer par le fils de notre héroïne, Jake, qui fait lui aussi parti de l’expédition. Éloignée des standards de l’époque comme des nôtres, la relation entre la mère et le fils est certainement l’une des plus intéressantes du roman et permet à la jeune femme d’apparaître sous un jour plus vulnérable et donc plus sympathique. L’irritation ressentit lors du précédent tome devant le comportement ou certaines réflexions émises par l’héroïne se fait ainsi moins sentir, même si une petite pointe d’agacement ou deux n’ont pas manqué de refaire surface à la vue de la scientifique piquer un fard devant un simple torse nu ou s’emballer au moindre contact physique entre elle-même et un membre de la gente masculine. Tout cela est bien sûr compréhensible étant donné que Lady Trent est censée avoir baigné durant toute sa jeunesse dans une société rappelant fortement notre Angleterre victorienne, mais il n’empêche que ce genre de comportement a le don de m’agacer. Autre source d’irritation : la manie qu’a la jeune femme de passer sous silence ou de mentionner de manière presque anecdotique des aspects de sa vie qui pourraient au contraire s’avérer passionnants. Un exemple : autant je me fiche éperdument de connaître le détail des rumeurs véhiculées par la presse à scandale concernant ses éventuelles liaisons avec toute une cohorte d’hommes, autant j’aurais été très intéressée d’en apprendre davantage sur les difficultés rencontrées par l’héroïne en tant que femme dans le milieu scientifique (la mention d’une sorte d’université féminine gravitant autour de Lady Trent est notamment intrigante mais on ne nous en apprend que très peu à son sujet). Les personnages secondaires sont quant à eux, justement, très secondaires, même si certains ne manquent pas de susciter la curiosité ou la sympathie comme le capitaine Aékinitos ou encore l’archéologue Suhail.

Reste à aborder un peu plus en détail la question de l’univers qui continue ici de s’étoffer. Le voyage du Basilic donne évidemment lieu à plusieurs escales dans différents endroits du monde sur lesquels nous est chaque fois fournit un bref topo résumant l’histoire de la région et des peuples qui y vivent. Ces escales ne sont évidemment pas le fruit du hasard et donnent chacune à voir un aspect différent du monde de Marie Brennan. On passe ainsi des zones polaires à ce qui pourrait ressembler à la Chine en passant par la côte sud-américaine et enfin les îles d’Océanie. L’occasion pour l’auteur de mettre en scène différents systèmes politiques, coutumes et surtout paysages, l’ambiance régnant au Yélang n’ayant de toute évidence rien à voir avec celle du Coyahuac, et encore moins avec celle des petites îles de la Mer Brisée. On peut également saluer dans ce troisième tome l’apparition de nouvelles sciences à commencer par l’archéologie qui nous permet ici d’en apprendre un peu plus sur cette mystérieuse civilisation draconienne dont on a déjà eu l’occasion de découvrir quelques vestiges. De même, on peut noter l’apparition d’un certain nombre de machines plus ou moins sophistiquées mais capables, chacune à leur façon, de révolutionner la manière de mener des études scientifiques, ou tout simplement de se déplacer. C’est le cas notamment de la cloche de plongée (dont la mise à l’eau donne lieu à une scène très réussie), ou encore du caeliger, sorte d’aéronef construit notamment à l’aide d’os de dragon. L’aspect maritime de l’aventure est en revanche très réduis, les passages à bord du navire se concentrant essentiellement sur les échanges entre l’héroïne et ses compagnons plutôt que sur tout ce qui a trait à la navigation, ce qui est à mon sens dommage. La mer est en tout cas bien présente sur la forme à défaut d’occuper le fond du récit puisque toutes les illustrations de Lockwood baignent dans une lumière bleutée du plus bel effet, tandis que le texte n’a pour une fois pas été imprimé en noir mais en bleu (un détail, bien sûr, mais plutôt amusant et dont je n’ai pas d’autres exemples).

 

Avec « Le voyage du Basilic » Marie Brennan renoue avec ce qui faisait dès le départ la véritable force de son univers et de ses romans : l’observation des dragons selon un angle scientifique. L’ouvrage comporte malgré tout un certain nombre de défauts plus ou moins gênants, à commencer par les choix parfois discutables de la part de l’héroïne de passer sous silence certains aspects pourtant très intrigants de son parcours. Attendons maintenant de voir ce que la suite nous réserve…

Voir aussi : Tome 1 ; Tome 2

Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Blackwolf (Blog-O-livre) ; Célindanaé (Au pays des cave trolls)

Critique réalisée dans le cadre du Challenge Summer Short Stories of SFFF